L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913
Part 4
IMPRESSIONS DU SIÈGE D'ANDRINOPLE
(EXTRAITS DU JOURNAL D'UN ASSIÉGÉ)
L'auteur du «Journal du siège d'Andrinople», dont on va lire ici les dernières pages, a longtemps représenté la France comme consul; il n'a quitté la carrière que pour devenir un fonctionnaire important de la régie ottomane des tabacs.
Son manuscrit commence à la date du 1er octobre 1912, alors qu' on sent déjà se préparer des événements graves et imminents: huit jours après se produisent, à la frontière turco-bulgare, les premières escarmouches. Pourtant on doute encore si ce sera la guerre. Le 14, le Monténégro a mis le feu aux poudres. Le 18, par les rares journaux de Constantinople qui parviennent à Andrinople, on apprend que la Bulgarie ou plutôt les alliés, ont, à leur tour, déclaré la guerre. Six jours plus tard,--dans la nuit du 24 au 25 octobre, le canon gronde sous Andrinople: c'est la première «preuve sensible» qu'on ait des hostilités. La ville est en état de siège, et bientôt investie.
La première partie du journal, jusqu'à l'armistice, ne fait guère que reproduire et confirmer les notes prises également au cours du siège par M. Marcel Cuinet, consul de France à Andrinople, que publie en ce moment le _Matin_. Aussi n'y insisterons-nous pas.
D'ailleurs, ceux qui sont enfermés dans la ville cernée ne savent rien--ou si peu de choses--touchant les opérations qui se déroulent à quelques kilomètres d'eux. A plus forte raison ignorent-ils ce qui se passe sur d'autres champs de bataille plus lointains. Seules, de brèves communications de l'état-major, erronées, mensongères, leur annoncent de temps à autre des victoires du croissant. Mais les obus et les shrapnells qui, tantôt sur un quartier, tantôt sur l'autre, les obligent maintes fois à changer d'asile, ne leur laissent aucun doute sur la continuation de la lutte implacable. Et puis, brusquement, c'est l'armistice du 3 décembre. Alors, le récit de notre assiégé se corse, devient d'un réel intérêt.
L'ARMISTICE DÉMORALISATEUR
L'auteur n'a pour les vainqueurs aucune tendresse, aucune indulgence. Il ne cherche pas, d'ailleurs, à donner le change, et même quand il écrit dans Andrinople devenue bulgare--dans Odrin--il exprime tout son sentiment avec une brutale franchise, avec une véhémence qu'on respectera, certes, tout en n'oubliant pas que la pure justice montre plus de sérénité.
Il a eu foi dans les «Jeunes Turcs», au moins en un sens. S'il concède que, politiquement, le nouveau régime a commis des fautes, il est persuadé qu'au point de vue patriotique son oeuvre a été méritoire. Il est, notamment, convaincu qu'Andrinople, fortifiée par le capitaine Mouth, du génie allemand, est parfaitement protégée, et, quoique sa connaissance profonde de l'esprit turc l'incite parfois à la défiance, il croit que les armes ottomanes ont remporté une partie des avantages qu'on a proclamés. Mais quand il voit passer, sous les yeux des assiégés qui commencent à éprouver les premières privations, les trains qui, sans stopper, s'en vont ravitailler l'ennemi, ses illusions s'écroulent:
«Si ces exigences, écrit-il, ont été imposées et acceptées, c'est que les Bulgares avaient apparemment le droit de dicter des conditions; c'est le partage des vaincus d'accepter la loi des vainqueurs.»
L'armistice, les révélations qui, à sa faveur, arrivent jusqu'aux assiégés, c'est pour eux le signal de la démoralisation. Le choléra et le typhus sont là, parmi eux:
L'eau des fleuves est polluée, la farine, le sucre, l'alcool, le sel, le pétrole, font défaut, ou, s'il arrive d'en découvrir quelques petites quantités, c'est au poids de l'or qu'il faut les payer. Les pharmacies sont dépourvues des médicaments les plus indispensables, les stocks sont épuisés, les magasins vidés. Et pendant ce temps, comme par une ironie préméditée, les trains bulgares défilent tous les jours sous nos yeux, chargés de toutes sortes de provisions pour les armées victorieuses auxquelles ils apportent «le vin, l'ivresse et l'abondance». Où veut-on en venir? Quelle fin réserve-t-on à cette ville accablée sous le poids de tant de maux? Pour peu que cela dure, la moitié des habitants d'Andrinople serviront de fossoyeurs à l'autre moitié...
... Les jours commencent à nous peser terriblement. Jamais, à aucun moment de ce siège, nous n'avons éprouvé un tel sentiment d'oppression et de lassitude. Au début, on suivait les événements avec un intérêt mêlé d'une certaine curiosité. Plus tard, on était dominé par cette anxiété qui naît de l'imprévu et qui tient une si large place dans les préoccupations des gens livrés à eux-mêmes. Pendant la période du bombardement, on était encore soutenus par ces alertes qu'engendre l'action et qui font espérer une solution prochaine. Mais voilà près d'un mois que, toute opération de guerre ayant cessé, nous restons immobiles, l'arme au pied, livrés à toutes les incertitudes, plongés dans les ténèbres de l'inconnu, sans que l'on puisse prévoir un terme quelconque à cette situation angoissante.
Les hostilités ont repris. Mais, du 1er au 24 mars, «les assiégeants ne donnent plus signe de vie». On est toujours dans l'ignorance absolue de ce qui se passe au dehors, et c'est avec une stupéfaction profonde, sans y rien comprendre, que, dans la nuit du 24, on entend soudain le canon de nouveau tonner. Pourtant, on soupçonne bien vite que cette reprise d'activité n'est autre chose que le signal de l'assaut final où va succomber Andrinople. Voici, sur cette phase décisive de la guerre, les impressions de «l'assiégé».
LA REDDITION
Cependant, dans la nuit du 24 mars, une canonnade effroyable éclate sur tous les points de l'horizon. On bombarde à fond toutes les forteresses; la terre en est secouée, les maisons tremblent sur leurs bases. On se rend compte que les assiégeants livrent leur suprême attaque et qu'ils veulent en finir.
Le formidable duel d'artillerie qui vient de s'engager dure toute la journée du 24 et toute la nuit du 25. Quelques obus--peu--tombent en ville; mais, autour d'Andrinople, c'est une fournaise ardente, un tonnerre ininterrompu; à travers la basse dominante du canon, on perçoit distinctement le bruit mat de la fusillade et le crépitement strident des mitrailleuses déchirant l'air comme des coups de crécelle. Et cela ne s'arrête pas un instant; c'est bien le glas funèbre annonçant la lutte à mort, le choc de deux races qui s'entre-tuent avec l'énergie du désespoir.
Le 26, c'est le même acharnement, le même déluge de feu. Vers 7 heures du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entrée en ville du côté du Kaïk et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople). En même temps, nous apercevons de longues colonnes de fumée au nord-est et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de détruire leurs ouvrages de défense. Une terrible explosion nous annonce que les poudrières n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperçoit, à la stupéfaction générale, le drapeau blanc flotter sur le mât de la forteresse de Hadirlik, quartier général de Choukri pacha. Par suite de quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il été amené à céder? Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante jours encore. Comment cette volonté de fer a-t-elle plié au point d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?
L'explication nous vient d'elle-même. A la porte de l'établissement qui nous abrite, nous voyons des soldats débandés, sans armes, sans munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent qu'après avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries ennemies les soldats placés aux avant-postes se rabattirent sur les forts de Kavkaz, de Karaguez-Tépé et d'Aïvas-Tépé, trois positions des plus importantes. Là, ils jetèrent la démoralisation parmi les troupes qui tenaient encore. Exténués de fatigue, épuisés par la faim, décimés par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants, ces malheureux furent saisis de panique et lâchèrent pied. Leurs propres officiers leur donnèrent le signal d'un sauve-qui-peut général. Alors, on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant à travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de pain, pénétrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons, et livrant une place forte de premier ordre à l'ennemi, qui croyait ne pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.
--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait écrié Choukri pacha, dès qu'il eut connaissance de ces faits.
Il fit aussitôt arborer le drapeau parlementaire et accepta la capitulation sans conditions.
LES VAINQUEURS DANS LA VILLE
Dès les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalité. Elle était accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kaïk et de Stamboul-Yolou.
Autour de ces escadrons, c'est un empressement général, un enthousiasme indescriptible. Grecs, Juifs, Arméniens, tous ceux qui rampaient hier encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau César.
A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commandée par le général Vasof, débouche des hauts quartiers, musique en tête, enseignes déployées. Trois drapeaux turcs, historiés de versets du Coran richement brodés sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le général Vasof caracole au milieu d'un nombreux état-major et répond d'un air radieux aux acclamations frénétiques des ci-devant _rayas_. Ses soldats sont lourds, massifs, engoncés dans des uniformes décolorés; la plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs mois de ce siège ont imprimé une sorte de patine cuivrée. Ils marchent d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient... on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de guérillas organisées en milices. Quelques bataillons défilent en chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de buis simulant la palme des vainqueurs. Cette armée est suivie d'une foule de volontaires chrétiens, de comitadjis, de francs-tireurs, revêtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus précieux auxiliaires; après lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de délateurs.
Ce défilé dure toute la matinée; les rangs une fois rompus, fous ces hommes se répandent dans les cabarets, les guinguettes et se livrent à de copieuses libations en chantant des mélopées de leur pays.
C'est assez pour le premier jour de triomphe; mais, le lendemain; quel réveil terrible! Les Bulgares tiennent leur proie, mais ils lui feront payer cher sa folle résistance. Pendant trois jours consécutifs, la ville est mise à sac. Les maisons turques, particulièrement, sont livrées au pillage d'une soldatesque brutale qui ne respire que haine et vengeance. Partout où l'on aperçoit aux fenêtres ces sortes de jalousies grillagées qui cachent les femmes musulmanes aux regards indiscrets, les portes sont enfoncées à coups de crosse de fusil. Adieu la claustration des harems, l'ombre des gynécées! On se vautre dans la débauche, on tue, on fait main basse sur tout ce qui tombe sous la main, bijoux, tapis, vêtements, glaces, on brise les meubles qu'on ne peut pas transporter. Des proxénètes, juifs, arméniens, grecs surtout, des mégères de quartier conduisent ces orgies furieuses et font leur part de profit.
VERS LE CHARNIER DE LA TOUNDJA
Par les rues, on voit passer de longs convois de prisonniers, leurs officiers en tête; ils sont hâves, mornes, décharnés par un long jeûne. On les conduit comme un vil bétail, à coups de crosse, de poing, à coups de botte; ou parque tous ces misérables à l'endroit connu sous le, nom de Vieux Sérail, sorte de bois situé sur la Toundja, bois de la ville, et là on les laissera mourir de froid ou d'inanition, à moins qu'une balle ne vienne mettre un terme à leurs souffrances; leurs cadavres, laissés sans sépulture, s'amoncellent de jour en jour, au point de devenir un danger pour la salubrité publique. Et, de fait, le choléra est de nouveau dans nos murs.
Le nombre des soldats qui ont défendu la place est connu. Il faut au vainqueur 40.000 ou 50.000 prisonniers, en escomptant les pertes subies. Quelques-uns, ne prévoyant que trop le sort qui les attend, essaient de s'enfuir ou de, se cacher. Malheur à ceux qu'on rattrape comme à ceux qui leur donnent asile! Sur la moindre dénonciation, partout où l'on suspecte la présence d'un prisonnier, la maison est fouillée de fond en comble, le fuyard arrêté avec son complice et tous deux passés par les armes. C'est la chasse à l'homme, ou plutôt au Turc, avec des raffinements de cruauté. De jour, de nuit, on entend un roulement de manlicher: ce sont des exécutions. Les corps sont jetés par les rues, par les champs, dans les fleuves. J'en ai vu bon nombre le long de la route de Karagatch.
Et, comme dans les drames les plus sombres, ou rencontre ici la note comique; je remarque qu'un des premiers actes des nouveaux occupants a été de proscrire l'usage du fez. Ceux qui persistent à le porter sont battus, arrêtés comme suspects, leur calotte est déchirée et jetée aux quatre vents. Et comme Andrinople est complètement turque du côté de l'occiput, comme il est impossible de se procurer du jour au lendemain des chapeaux en nombre suffisant pour coiffer une population aussi nombreuse, on est obligé de s'ingénier; on fabrique des bonnets, des kalpaks, on se procure de vieux chapeaux de paille, on se campe sur la tête toutes sortes de coiffures hétéroclites qui ne laissent pas de donner à la foule un certain air de carnaval. Et voilà comment Andrinople a eu son chapitre de chapeaux.
La prise de cette citadelle a coûté aux Bulgares 8.000 à 10.000 hommes, d'aucuns prétendent 15.000. Ces pertes eussent été certainement beaucoup plus considérables si les Turcs n'avaient pas déserté au dernier moment leur poste d'honneur et livré lâchement les plus fortes positions à l'ennemi qui s'en; empara sans coup férir.
Choukri pacha est prisonnier de guerre: il a rendu son épée. Le roi Ferdinand, arrivé incognito deux jours après la prise de la place, exprima le désir de le voir, et, lorsque ce général fut introduit en sa présence, il lui serra la main et lui rendit son arme, en le félicitant de sa belle conduite. C'est un beau geste! On s'honore soi-même en honorant un ennemi courageux.
Mais un autre trait fait contraste. Le lendemain de l'entrée des Bulgares, comme je me rendais au quartier général pour demander l'autorisation de télégraphier à Paris et à Londres, j'aperçus dans une salle basse Choukri pacha entouré de son état-major. Le général me reconnut, se leva et me salua très aimablement; un grand air de tristesse était répandu sur sa physionomie; il n'était pas difficile de comprendre son état d'âme. En voyant ce soldat trahi par le sort, je ne pus me défendre d'un certain sentiment de compassion; je me découvris et lui rendis respectueusement son salut.
Tout aussitôt, un officier supérieur--un géant--se précipita vers moi en me criant d'une voix éraillée, dans un mauvais français:
--Non, non... pas ça... défendu... pas permis.
--Pardon, monsieur, lui répondis-je poliment, il est toujours permis de saluer le courage malheureux.
«ANDRINOPLE EST EN LIESSE»
En attendant, Andrinople est en liesse,--en liesse sincère, ou forcée? Des drapeaux bulgares flottent sur toutes les maisons, les caractères cyrilliques surmontent toutes les administrations publiques, la langue du conquérant sonne partout. Les vivres arrivent en abondance, la vie domestique l'entre peu à peu dans ses limites normales.
Et cependant une angoisse universelle étreint tous les coeurs. Les bandes de soldats qui circulent en armes, les arrestations, les perquisitions, les dénonciations, les exécutions glacent les sentiments de la population, qui les refoule dans le secret de son âme ou les masque sous les dehors de l'enthousiasme ou de l'indifférence: la, peur est la mère de la prudence.
Les Grecs eux-mêmes commencent à déchanter. Une sourde hostilité se manifeste déjà à leur égard. L'enthousiasme des premiers jours a fait place à une certaine méfiance. Chacun sent que ses libertés sont, en péril, que la délivrance coûte cher et que les souffrances du siège ont été remplacées par le règne de la terreur rouge; car les tueries continuent, les exécutions se font en masse, le sang coule à torrents.
Les officiers, les chefs, se rendent bien compte des excès commis; ils les déplorent, mais se déclarent incapables de les réprimer. «Ces excès, disent-ils, sont inévitables chez une armée victorieuse qui a beaucoup souffert.»
C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Je garde toujours le sentiment que l'élimination de l'élément musulman dans cette partie de la nouvelle Bulgarie est une idée préméditée qui dépasse les limites des représailles de guerre. Deux races séparées par des haines séculaires ne peuvent pas occuper la même I erre.
Je ne saurais passer sous silence la belle tenue, des contingents serbes entrés dans la ville; elle contraste singulièrement avec celle de leurs alliés. La dignité, la politesse, les manières courtoises des officiers ont été remarquées de toute la population et leur ont attiré les sympathies générales. Il est vrai qu'une certaine tension règne entre Bulgares et Serbes. Ces derniers cachent à peine leurs sentiments de réprobation pour les excès qui se commettent et il n'est pas rare de voir des rixes éclater entre les soldats des deux camps.
Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a signalé déjà et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions auxquelles a donné lieu le récit de la capture de Choukri pacha.
Nous avons publié, impartialement, de cet épisode mémorable de la guerre balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes, n'ayant pas les éléments suffisants pour prendre parti dans cette querelle. Nous devons ajouter, guidés toujours par le même sentiment, qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernière, au moment où nous paraissions, à un groupe de journalistes de diverses nationalités, interview dont notre excellent confrère Ludovic Naudeau a rendu compte dans le _Journal_, Choukri pacha lui-même a déclaré s'être remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle à départager des rivaux si ardents?
Qu'il soit décidément difficile d'écrire l'histoire, on s'en rend compte dès qu'on recueille et confronte les témoignages les plus dignes de foi. Dans ce récit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de conserver tout son caractère, de laisser son allure si vive et très certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer dans l'état d'esprit de son auteur, après six mois d'inquiétudes et de privations--dans ce récit, plus d'un trait, sans doute, prêtera à la discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, répondu au reproche de lâcheté adressé à ses soldats. Au cours de la même interview dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce point, il s'écriait: «Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres gens!» Et les Bulgares, de leur côté, n'ont laissé passer aucune occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excès qu'on leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivrées de leur victoire, des défaillances, elles étaient inévitables. Mais très vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin et qu'il a rapportée ici, «la menace de pendaisons haut et court fit tout rentrer dans l'ordre». Le commandement bulgare, qui a donné par ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanité n'eût pu, sans manquer à l'un de ses devoirs les plus sacrés, laisser se prolonger le désordre.
AU COEUR DE L'ALBANIE
NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»
III
_Nous donnons ici la dernière partie du récit du voyage de M. Paul Scott Mowrer à travers l'Albanie. Il se termina à Durazzo, où notre confrère fut mis au courant d'une petite conspiration locale, un peu puérile et qui semble n'avoir pas eu de suite, mais qui nous renseigne de probante façon sur les sentiments des Serbes à l'égard de l'Autriche._
D'ELBASSAN À DURAZZO
En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble à une route, les voitures et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage, tout transport commercial se fait à dos de cheval. Une caravane part d'Elbassan pour Durazzo à peu près tous les jours. Elle amène au port un chargement de peaux et d'olives, elle en ramène toutes les denrées que les caboteurs autrichiens et italiens ont débarquées pour le commerce du haut pays. En été, la descente peut se faire en quarante-huit heures. Mais, à présent que les journées sont courtes, que la vallée est à moitié inondée, que toute marche est impossible dans les ténèbres, il faut compter sur trois jours de voyage.
La route de Durazzo suit une agréable et large vallée où coule la même rivière torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne. Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement disparaissent. La vallée s'étale en une plaine marécageuse que limitent à l'horizon, tant à droite qu'à gauche, de légères collines où se marquent le gris des bosquets d'oliviers et les dés blancs de quelques maisons albanaises.
Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les passants sont moins rares. Voici une troupe de bûcherons qui vont dans le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute taille, à la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que ploient de lourds ballots. Lui, passe à longues enjambées, tout droit et sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus à cause de la boue, les enfoncent résolument dans le bourbier afin que nous n'en ayons pas une vue trop indiscrète.
Le soir même nous atteignîmes la petite ville de Petchine, où d'abord nous fûmes appréhendés au corps et ensuite traités avec grande courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la garnison. Le chef de la police locale était un Macédonien serbe qui avait passé nombre d'années aux États-Unis, où il avait tenu une boutique d'épicerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La guerre l'avait ramené dans les Balkans. Quand nos chevaux de bât furent arrivés et qu'il découvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais qui nous avaient été offerts en souvenir, il se mit tout de go à battre nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le transport des armes. Mais au même moment nous survînmes, et, comme nous lui apprîmes qui nous étions, il devint aussitôt fort aimable et nous procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait déjà l'unique couchette. Nous dûmes donc nous résoudre à étendre sur le sol nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchâmes sans avoir soupe, tant nous étions harassés de fatigue.