L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913

Part 2

Chapter 23,366 wordsPublic domain

«Le cortège, parti le matin à 8 heures, nous écrit un de nos correspondants, M. F. Caissial, mit trois heures environ à franchir les trois kilomètres qui, par les voies suivies, séparent le palais de la gare de Pékin-Hankéou. En tête, venaient vingt-quatre chameaux chargés de matériel de campement,--sans doute pour servir à l'âme de Long Yu dans les diverses étapes qui doivent la conduire à la béatitude éternelle; puis trente-huit poneys blancs, précédant les voitures et les chaises à porteurs de la défunte souveraine. Le catafalque, soutenu par quatre-vingts coolies, qui, par-dessus leurs pauvres habits, avaient revêtu des blouses de soie légère, était escorté de soldats d'infanterie; enfin, quelques lanciers fermaient la marche. Tous les ministres chinois, en redingote et chapeau haut de forme, attendaient sur le quai de la gare, à côté des princes de la famille impériale en deuil. En leur présence, le cercueil fut placé dans le wagon funèbre, et le train s'ébranla lentement, tandis que les troupes présentaient les armes.» C'est ainsi que la dernière impératrice mandchoue a quitté Pékin pour aller dormir dans les tombeaux de sa dynastie son dernier sommeil.

LES CINQ VICTIMES

UN DRAME DANS LES AIRS

_Toute la France a été secouée d'un frisson d'angoisse et de stupeur en apprenant la catastrophe du ballon sphérique le_ Zodiac, _qui a fait cinq victimes, dont quatre aviateurs militaires. Catastrophe sans précédent dans les conditions où elle s'est produite; d'autant plus inexplicable que le ballon libre passe avec raison pour offrir une sécurité relative très grande, et que le Zodiac était piloté par un aéronaute expérimenté, entouré de quatre aviateurs._

_On a émis, hâtivement peut-être, sur les causes du drame, diverses hypothèses qui, toutes, semblent renfermer au moins des parcelles de vérité. M. André Schelcher, chargé d'une enquête par l'Aéro-Club de France, a pu reconstituer les moindres détails de cette course à la mort. Aéronaute accompli, d'une rare compétence pour interpréter les moindres constatations, il a fait un triste, pèlerinage au cours duquel il a recueilli de nombreux témoignages, et, entre autres, celui de M. Spengler, électricien, qui a suivi toutes les phases du drame sur la commune de Fontenay-sous-Bois._

_M. Schelcher nous donne, avec photographies à l'appui, la version la plus vraisemblable de cette randonnée fatale qui enlève à l'Aéro-Club cinq camarades morts en service commandé:_

On sait que, sur la demande du ministre de la Guerre, l'Aéro-Club de France organise des ascensions réservées uniquement aux aviateurs, officiers ou soldats, afin de les familiariser avec les choses de l'air. Tous les jeudis, des pilotes ou futurs pilotes prennent part à des ascensions dont les départs sont donnés au parc aérostatique de Saint-Cloud.

Jeudi, 17 avril, le _Zodiac_, cubant 1.600 mètres, devait partir, ayant à bord le pilote Aumont-Thiéville, dont c'était la cent vingtième ascension, et quatre aviateurs militaires: les capitaines Clavenad et de Noüe, le lieutenant de Vasselot et le sergent Richy. Le temps était incertain; nuageux, avec averses. Comme les passagers hésitaient, interrogeant le ciel, l'un d'eux s'écria, en gamin de Pans: «Oh! pas de chichis, ou mettra: ni fleurs ni couronnes», et l'équipage sauta dans la nacelle. Une ondée finissait; le ballon s'éleva à 2 h. 10.

Déjà alourdi par la pluie, il gagnait péniblement en altitude, parvenant toutefois à s'équilibrer normalement. La traversée de Paris s'effectua dans des conditions assez heureuses, mais avec une dépense de lest importante. Le livre de bord retrouvé sur un des officiers porte les notes suivantes:

_Lest au départ, 180 kilos._ _Pression barométrique, 755 millimètres._

HEURE ALTITUDE LEST OBSERVATIONS

2 h. 10 départ. 2 h. 15 425 m. 160 k. Sur Paris. 2 h. 20 840 m. 140 k. Sur tour Eiffel. 2 h. 25 025 m. 325 m. 100 k. Nuage. 2 h. 30 725 m. Mer de nuages. 2 h. 35 1.200 m.

Puis, plus rien...

L'aérostat est aperçu quelques minutes plus tard, à Fontenay-sous-Bois et à Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientôt s'abat subitement dans la propriété de M. Cahen d'Anvers, entre Villiers-sur-Marne et Malnoue, où on relève trois cadavres. Seuls le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais les deux malheureux officiers expirèrent dans la soirée.

On constata immédiatement que le panneau de déchirure avait été tiré à fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglantée, ne contenait plus de lest, mais quelques bagages.

Voici maintenant les résultats de notre enquête. (Les lettres majuscules correspondent à celles qui jalonnent notre diagramme détaillé.)

A.--Après être monté à 1.200 mètres--altitude maxima, semble-t-i--en dépassant les nuages, le ballon commence à descendre.

B.--En retraversant un nuage très chargé d'eau et de grêle, la condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos de lest qui, d'après le livre de bord, restaient à la disposition du pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre progressivement de cette altitude, sont rapidement épuisés.

C.--A 100 mètres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traversée du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomération qui s'étend sur la hauteur devant lui.

Mais le guide-rope traîne de toute sa longueur sur les toits, que la nacelle frôle à moins de 50 centimètres; ce freinage provoque des «coups de rabat», d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme «poissé», même si, délesté, il tentait de se relever.

D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son guide-rope qui fut retrouvé villa de l'Espérance, à cheval sur la maison portant le n° 10, la «queue de rat» formant l'extrémité devant la grille et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.

Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices à un atterrissage, une bouteille et les bâches, prudemment retirées à l'avance de leur filet resté à sa place. Allégé du poids de ces objets, le ballon se met en légère montée, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la colline. Malheureusement, après quelques secondes, insuffisantes pour permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grêle ramènent le ballon au sol.

E.--La nacelle est plaquée sur la façade d'une maison basse, isolée sur la colline, appartenant à Mme Juriecwiez. La violence du choc fut considérable; à la vitesse du vent évaluée à 50 kilomètres à l'heure s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle après l'abandon du guide-rope.

Un témoin, qui habite près de la maison fatale, a vu nettement, au moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci, après un instant d'arrêt, remonta verticalement en pulvérisant l'avance du toit et la cheminée, on n'apercevait plus personne à bord. Seul, un bras pendait.

La tourmente faisant rage, nul cri n'avait été perçu. On se précipita au pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombés du panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un képi.

Sur les cinq hommes, ceux qui étaient le plus rapprochés du mur au moment du choc durent être tués sur le coup: Aumont-Thiéville, le capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent relevés plus tard, le crâne défoncé. La blessure de Clavenad semblerait indiquer qu'à la minute tragique il se tenait courbé.

E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle pique en terre, rebondit, arrache le faîte d'un mur au pied duquel tombe la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras était en dehors; puis la nacelle retombe dans le jardin suivant.

G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay, escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever à nouveau au moment où il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement ce suprême appel: «Sauvez-nous!»... Le ballon s'échappe, brisant encore une clôture de planches et écornant un toit.

Dès lors, l'équipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de morts ou d'anéantis qui se balance sous la sphère.

Au point culminant, au fort de Nogent, l'aérostat se trouve à faible hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac à bâches qui pend de la nacelle, mais il est vite obligé de la lâcher, et le ballon traverse la cour du fort en évitant les bâtiments.

I.-Il se trouve arrêté dans le bastion sud où la nacelle se plaque à nouveau sur un mur, laissant une énorme tache formée par le sang accumulé dans la nacelle. Le baromètre, arraché de sa gaine, roule sur l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort, marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu encore effacer.

K.--A cet endroit, le terrain formant une déclivité jusqu'à la Marne, le ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'élan et jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant à M. Héricourt, rue de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, où elle semble coincée.

L.--Le ballon repart, frappe le deuxième étage d'une maison, enlève la gouttière, rompt les fils télégraphiques du chemin de fer, et, cette fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est passé: c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.

M.-N.--Il est à noter que les témoins de cette dernière scène se sont plutôt amusés des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant échappé à ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent s'éloigner rapidement, traverser le cimetière, franchir la Marne et monter, sans jamais disparaître, jusqu'à la hauteur des nuages.

Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empêché le ballon de remonter à l'altitude maxima où il devait s'équilibrer? Ou bien a-t-il ranimé les deux survivants évanouis qui se seraient alors pendus à la soupape? On ne sait.

O.--Toujours est-il que l'aérostat fut aperçu à plus de 400 mètres de haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller chercher la lunette de batterie et de voir «plusieurs passagers, de nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.

Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affolés, ont-ils, sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur où ils se trouvaient, tiré la corde rouge de déchirure, ultime manoeuvre qui ne doit être faite qu'à quelques mètres du sol? C'est probablement ce qui s'est passé.

P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la propriété de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon à 300 mètres «se vriller», puis devenir à 100 mètres une loque qui s'aplatit sur le sol.

Il était alors 2 h. 45. Ce drame épouvantable qui s'est déroulé sur un trajet de 10 kilomètres depuis la descente vertigineuse jusqu'à l'atterrissage, avait duré exactement dix minutes. Dans la nacelle renversée, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait à prouver que trois passagers auraient succombé avant la chute finale, et que le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le dessus pour manoeuvrer.

On peut conclure, en somme, que la véritable clef du drame est à Fontenay où le ballon, quoique possédant encore une force ascensionnelle bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut précipité et plaqué à terre par la violence de la tempête. 11 se trouvait dès lors dans le domaine de phénomènes mécaniques où, la pesanteur n'intervenant plus, les aéronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.

_Eussent-ils eu deux fois plus de lest_, qu'ils n'auraient sans doute pas échappé au choc inévitable. Un hasard seul pouvait les détourner de l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre ami Jacques Aumont-Thiéville et ses infortunés compagnons.

ANDRÉ SCHELCHER.

LE GÉNÉRAL EYDOUX EN EPIRE

Athènes, 16 avril.

Depuis la chute de Janina, le général Eydoux, chef de la mission militaire française en Grèce, caressait le projet d'aller en Epire étudier sur place cet extraordinaire terrain où l'armée grecque s'était si héroïquement battue. Mais un travail considérable et imprévu l'empêcha tout d'abord de donner suite à ce dessein, tandis que S. A. R. le Diadoque était encore à Janina. La mort du roi Georges, les funérailles, retardèrent encore son départ, qui ne put s'effectuer qu'après la triste cérémonie.

Le gouvernement grec avait mis à la disposition du général, des officiers et des personnes qui l'accompagnaient, un petit vapeur et plusieurs automobiles. M. Raymond Aynard, ancien ministre de France à Cettigne, qui, désigné pour faire partie de la mission française envoyée aux obsèques du roi défunt, avait accompagné M. Jonnart à Athènes, était du voyage, ainsi que M. David, député de la Dordogne. J'eus la bonne fortune de pouvoir les suivre.

Ce voyage ne fut qu'une longue suite de manifestations francophiles qui commencèrent dès le débarquement à Prévéza. La foule n'était pourtant pas prévenue; mais, voyant au mât du navire flotter le pavillon tricolore, elle se précipita... Et le général Eydoux mit le pied sur la terre d'Epire au cri mille fois répété de: «Vive la France!» auquel il répondit immédiatement par celui de: «Vive la Grèce!»

L'après-midi, le général, avec sa suite, allait aux ruines de Nicopolis, la ville célèbre bâtie par Octave pour commémorer sa victoire d'Actium sur Antoine. S'étant rendu compte de ce qu'avait été la bataille qui, en octobre dernier, avait livré Prévéza à l'armée grecque, il se dirigea ensuite vers le tertre où, d'après la tradition, reposent les 3.000 Français du général de La Sal cette, massacrés par le fameux Ali pacha en 1798. Là, il donna un souvenir ému à ces martyrs.

Au cours de cette journée, puis le lendemain, à Grimbovo et à Pente-Pigadia, le général Eydoux fit connaissance avec le terrain des luttes récentes et put personnellement en apprécier les difficultés.

Enfin, le mercredi, vers 4 heures du soir, par une pluie torrentielle, malheureusement, nous arrivions à Janina.

Les Janiniotes étaient massés sur la place. Des drapeaux français et grecs flottaient partout. Deux grands écussons portaient, l'un: «Vive la France!» et l'autre: «Vive la Grèce!»

Au milieu des acclamations répétées, le général monta à l'hôtel de l'état-major, où l'accueillit le général Danglis, qui, bientôt, le priait de se montrer au balcon: les notables de la ville avaient, en effet, exprimé le désir de le saluer.

En des discours chaleureux, ils lui dirent toute la joie qu'ils éprouvaient à être enfin libres, tout le plaisir qu'ils avaient à le remercier personnellement de la part qu'il avait prise à la préparation de leur délivrance.

Ce à quoi le général répondit très joliment qu'il n'avait fait que son devoir de Français en travaillant pour la Grèce, ainsi que le veulent les immortelles traditions de la France. Il dit encore tout le contentement qu'il avait ressenti à collaborer avec des hommes comme le soldat et l'officier grecs, et, enfin, toute l'admiration qu'il éprouvait pour l'armée hellène et son chef le roi Constantin, après leurs belles victoires de Macédoine et d'Epire.

Des cris de «Vive la France! Vive la Grèce! Vive le général Eydoux! Vive le roi!» éclatèrent, frénétiques, de toutes parts; le général Eydoux, profondément ému, s'associa à cette manifestation, dont il était visiblement touché jusqu'au fond du coeur, en acclamant à son tour et la Grèce et le roi Constantin!

Après le défilé des délégations envoyées par les corporations de la ville, le général partit pour le consulat de France. La foule l'y suivit par les rues pavoisées. De nouveaux discours allaient être prononcés.

Un journaliste ayant dit que c'était à la mission française que revenaient le mérite et la gloire des victoires grecques, le général répondit en remettant galamment les choses au point:

«Il n'est pas exact, dit-il, que la gloire des victoires hellènes revienne à la mission française. Sans doute, nous y avons quelque part, en raison de la préparation que nous avons donnée à l'armée avant la guerre. Mais, si nous avons été des maîtres très docilement écoutés, il ne faut pas oublier que ce sont les élèves seuls, avec les connaissances qu'ils venaient d'acquérir, qui ont joué leur rôle dans le grand et bel acte de cette guerre. Il ne faut pas oublier que la gloire des victoires hellènes revient avant tout à l'armée grecque et à son vaillant chef, aujourd'hui le roi Constantin!»

Et des vivats enthousiastes prouvèrent au général qu'il venait de trouver, en cette circonstance, les paroles qu'il fallait prononcer.

Après lui, M. David, député de la Dordogne, transmit à la population le salut fraternel du Parlement de France. Il sut exprimer avec éloquence les grandes sympathies de la France envers la nation hellène en général et pour l'Epire en particulier. Il parla même d'alliance indispensable et possible, entre deux pays où «tous les coeurs ont battu et battront toujours à l'unisson, chaque fois qu'il s'est agi et qu'il s'agira de combattre pour la civilisation grecque, inspiratrice de la civilisation française!»

Les jours suivants, le général et ses officiers visitèrent les champs de bataille devant Janina. Leurs impressions peuvent se résumer en cette appréciation que me donnait l'un d'eux: «Terrain horriblement difficile! Idée de manoeuvre superbe! Exécution parfaite!»

Puis ils poussèrent jusqu'à Argyrocastro. Tout le long de la route, les populations villageoises, clergé en tête, avec icônes, croix et bannières, étaient venues se masser pour saluer le général Eydoux. Les enfants des écoles chantaient l'hymne grec, puis les femmes, en costumes de fête, se mettaient à danser pour exprimer leur joie...

A Argyrocastro, l'accueil ne fut pas moins enthousiaste de la part de la population grecque. Des arcs de triomphe étaient dressés, fort simples, à la vérité, faits de deux piquets, d'une poutrelle, d'un pan de treillage où couraient quelques branches vertes, mais les ressources de ces bourgades sont bien modestes, et surtout l'excellente intention était là, suppléant au reste. Des drapeaux français et grecs partout mêlaient leurs plis. Les magasins étaient fermés en signe de fête. Le métropolite présenta le clergé, les notables, les écoles. Et ce furent encore des discours où les noms de la France, de la Grèce, du roi et du général ne furent jamais séparés et qui tous témoignaient d'un ardent amour pour la patrie retrouvée, d'une vibrante sympathie pour notre pays.

Là prit fin ce voyage intéressant. Hier, le général Eydoux rentrait à Athènes, enchanté de tout ce qu'il avait vu, et fier, plus que jamais, de l'oeuvre accomplie par l'armée grecque, préparée par lui et conduite par son roi.

JEAN LEUNE.

UNE PROMENADE DANS LA LUNE

Tandis que l'étude topographique de la Terre vient de se compléter par la découverte du Pôle Sud, les explorateurs de la Lune ne sont pas restés non plus inactifs, et, grâce aux travaux qu'ils poursuivent depuis quelques années, nous avons aujourd'hui une connaissance de notre satellite qui est, il n'est pas exagéré de le dire, plus avancée que celle du globe sur lequel nous vivons. Si la «géographie lunaire,»--qu'on me pardonne ce barbarisme excusable par ce temps de crise des humanités--si la sélénographie, dis-je, a fait récemment ces progrès remarquables, c'est grâce surtout à la plaque photographique, qui est, comme l'a dit Jansen, la véritable rétine du savant. En l'utilisant avec les énormes et délicates lunettes que nous avons maintenant, on a pu scruter dans leurs moindres détails les étranges paysages lunaires. Ainsi, au plaisir esthétique que leur contemplation procure toujours aux amants des belles formes et des jeux ravissants de l'ombre et de la lumière, nous avons pu ajouter des enseignements pratiques du plus haut intérêt et qui nous montrent d'avance le sort réservé à notre Terre. Car la Lune, à cause de sa masse 81 fois plus faible que celle de la Terre, s'est refroidie beaucoup plus vite et a franchi avec une certaine rapidité--en quelques millions de siècles seulement--les phases fatales de l'évolution de tout astre; elle est, si j'ose dire, une Terre mort-née.

Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire, où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile.