L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913
Part 4
Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de bras une lampe de table sous un parapluie blanc.
La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.
«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention. Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de mouton.
LE MOUVEMENT NATIONALISTE ALBANAIS
Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes. Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière vigueur.
Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.
Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années. Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.
A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.
M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M. Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire fut vite formé, avec Tsilka à la tête.
Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui vive, fût-ce sa femme et ses enfants.
Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse progéniture.
Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade, si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.
Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet, extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les menées politiques autrichiennes.
L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.
Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on mettait Tsilka en prison.
Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national, mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute rehaussée de branches vertes et de guirlandes.
Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand personnage.
Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et indiscipliné.
L'ALBANIE EST-ELLE MURE POUR L'AUTONOMIE?
De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome. Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine, dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer lui-même?
Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où, celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple, dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose: verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?
A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.
Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs querelles de clan à clan.
Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire par les hommes les plus cultivés.
Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.
Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous ici? Où allez-vous?»
A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge. Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.
Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre un pire.
PAUL SCOTT MOWRER.
_--A suivre.--_
UN DIRIGEABLE FRANÇAIS RIGIDE
Tous les dirigeables français actuellement en service sont du type souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de construire un dirigeable rigide.
Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes, aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés militairement et transformas en engins offensifs.
M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques jours, il effectuera sa première sortie.
Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu, comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais le _Spiess_ est considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience; ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.
Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et d'aménagement diffèrent.
La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile; on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont chacun loge un ballonnet rempli de gaz.
La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et d'arrière.
La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui sert de lest.
Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.
Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux, et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65 kilomètres à l'heure.
F. H.
LE MEETING DE MONACO
Le meeting de Monaco, qui s'annonçait sous les plus heureux auspices, fut généralement favorisé par le soleil; mais le mistral est intervenu au programme, contrariant les épreuves les plus importantes et faussant certains résultats. D'autre part, malgré la réalisation de plusieurs performances intéressantes, il semble qu'un trop grand nombre de concurrents avaient une préparation insuffisante. Par contre, la violence du vent a fait ressortir l'endurance et la souplesse remarquable de quelques appareils, et, tout compte fait, ce meeting marque, pour les hydroplanes, un progrès assez sérieux depuis l'année précédente.
Le voyage de Monte-Carlo-San-Remo et retour, avec escale à Beaulieu, constituait la première des deux grandes épreuves finales. Il fut commencé au début d'une véritable tempête, et, sur les sept concurrents, deux furent mis hors course dès le départ. Les cinq autres firent un voyage singulièrement accidenté. Brégi, Weymann, Gaubert et Fischer durent s'arrêter à Beaulieu, où le biplan de ce dernier fut complètement brisé; Moineau parvint jusqu'à San-Remo où, après avoir chaviré, il fut sauvé par un remorqueur.
Ces audacieux restaient seuls qualifiés pour la grande course de 500 kilomètres autour d'une piste de 10 kilomètres en rade de Monaco, course dont on dut modifier le programme pour la transformer en épreuve de consolation. Quatre pilotes seulement prirent le départ; et, cette fois encore, le parcours ne fut point couvert. Gaubert fut classé premier, avec 270 kilomètres en 7 h. 40; Brégi et Espanet viennent ensuite avec 230 et 190 kilomètres; Prévost avait abandonné au troisième tour.
La journée fut attristée par une chute mortelle. Pendant que se déroulait l'épreuve, l'aviateur Gaudart essayait son nouvel hydroplane, _le D'Artois_, endommagé dans une précédente sortie et réparé avec trop de hâte. L'appareil s'éleva difficilement; à peine avait-il dépassé les jetées du port qu'on le vit capoter, puis, malgré les efforts désespérés de son pilote, piquer droit dans la mer et disparaître. L'épave fut ramenée au port, mais le corps du malheureux aviateur n'a pas encore été retrouvé.
Louis Gaudart, né à Pondichéry en 1885, était un des plus anciens aviateurs; il avait débuté en 1908, sous les auspices du capitaine Ferber. Excellent pilote en même temps qu'ingénieur distingué, il est la première victime de l'hydroplane.
L'AÉROCARTOGRAPHIE
Depuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat, obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.
Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale, c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque de l'atmosphère.
Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique. Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du cliché:
1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;
2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.
Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir réussi à supprimer ces inconvénients.
Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est facile d'en comprendre le fonctionnement.
Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire, dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la plaque oblique.
Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.