L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

Part 3

Chapter 33,433 wordsPublic domain

Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves, avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre, ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre, en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ. Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?

Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes, au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses, sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!

L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir, dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat, paille à demi pourrie ou terre nue.

Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et d'épouvante.

On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi ces troupes. Hélas!...

Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait d'inanition.

L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda, Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.

Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.

Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout, m'a-t-on dit, des _mouhadjine_, des paysans des villages d'alentour, ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville, venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs, et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer, se battre,--puisque c'est la vie!

LA MALADIE ACHÈVE L'OEUVRE DE LA FAMINE

Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette énergie: des signes funèbres déjà les marquent.

Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres, dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement, supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.

Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre, dysenterie, typhus, choléra!

L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri, souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie animale.

Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés, leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.

Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant, d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est rempli de cadavres convulsés.

Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette mort-là!...

L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense. Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes traquées.

A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci ne facilite que trop la tâche de cela.

Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui succombe.

Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas, quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les aqueducs.

Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa période héroïque.

L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu, souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées, nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine...»

GUSTAVE BABIN.

COMMENT CHOUKRI PACHA SE RENDIT AUX SERBES

En rapportant aux lecteurs de _L'Illustration_ les impressions, les renseignements qu'il avait recueillis touchant la dernière phase de la défense d'Andrinople par les alliés, Bulgares et Serbes, et la reddition des opiniâtres défenseurs dont la constance avait tenu en échec six mois durant les efforts des assiégeants, notre collaborateur Gustave Babin indiquait combien le rapport officiel bulgare était réservé touchant la part prise par l'armée serbe au décisif assaut, et quelle incertitude régnait par ailleurs sur les conditions dans lesquelles s'était remis aux vainqueurs Choukri pacha, qui incarnera devant l'histoire--comme autrefois Denfert-Rochereau à Belfort--l'idée de résistance héroïque.

Un précieux témoignage nous est apporté, avec des photographies qui l'illustrent, par un de nos confrères russes, M. S. Tchernof, sur cet épisode sensationnel,--le suprême épisode de la lutte acharnée engagée depuis le mois d'octobre entre les puissances balkaniques et les Ottomans: c'est le rapport officiel--publié par le journal Politica, de Belgrade--du commandant Milovan Gavrilovitch, chef de bataillon de l'infanterie serbe, qui eut l'enviable honneur de s'emparer du fort d'Hadirlik (Ildroum, pour les Serbes) d'où Choukri pacha avait dirigé l'ultime résistance et où le surprit l'attaque finale.

Le commandant Gavrilovitch est bon Français de coeur--un peu plus même que ses camarades, qui pourtant ne laissent passer aucune occasion de témoigner leur sympathie pour notre pays--puisqu'il a épousé une de nos compatriotes. Il a fait naguère un stage d'instruction dans un de nos régiments, à Nevers.

LA PRISE D'ANDRINOPLE PAR LES BULGARES ET LES SERBES: AU FORT D'HADIRLIK

_Croyons-nous. Il est, plus tard, revenu parmi nous comme membre d'une commission militaire chargée de recevoir les munitions fournies par les usines françaises à l'armée serbe. C'est alors qu'il fit la connaissance de Mlle Grandgirard, qu'il épousa._ Ubi amo, ibi patria: _le jeune officier démissionna pour demeurer dans sa patrie d'adoption. Et il se mit à suivre les cours à la Faculté de droit. Ce fut à Paris que le surprit la nouvelle de la déclaration de guerre; son devoir le rappela en Serbie, où il se vit confier, avec le grade de capitaine, le commandement du 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie (division du Timok), envoyé bientôt devant Andrinople. Il y fit preuve en plusieurs circonstances d'une bravoure qui lui mérita d'être élevé par le roi Pierre au grade de commandant et d'être décoré par le roi Ferdinand. Après cette brève présentation, nous lui laissons la parole:_

L'assaut général contre la forteresse d'Andrinople commença le 25 mars, à 3 heures du matin. Après une lutte acharnée, au cours de laquelle se produisirent plusieurs corps à corps, les premières positions abandonnées par les Turcs étaient tombées entre les mains des troupes serbes. Le colonel Konditeh, commandant de notre division du Timok, informait aussitôt de notre succès le général Ivanof. Dans ces attaques successives, mon bataillon avait eu 2 officiers et 15 soldats tués et 40 soldats blessés.

A l'aube, les canons turcs ouvrirent sur nous un feu terrible; mes hommes tinrent bon, et vers midi nous étions déjà maîtres de tous les avant-postes des forts que nous attaquions. C'est là que nous restâmes retranchés pendant tout l'après-midi et pendant toute la nuit, non sans avoir d'ailleurs à repousser nombre de contre-attaques turques.

Dans la nuit, nous recevions du général Ivanof l'ordre d'attaquer à l'aube toute la ligne des forts qui se trouvaient devant nous, avec l'indication des points dont nous devions nous emparer.

Mon régiment avait affaire, pour sa part, au fort Kazan-Tepe. Au point du jour nous commencions notre mouvement en avant. Les Turcs nous reçurent par un feu d'artillerie très meurtrier. Mais notre régiment progressa en une vague large, irrésistible, poursuivant à la baïonnette l'infanterie turque qui se retirait. Finalement de petits drapeaux blancs apparurent à la crête de l'ouvrage, et bientôt un parlementaire turc se présentait à un officier du 20e régiment, demandant à être conduit auprès du général Stépanovitch, commandant de l'armée serbe, afin d'entamer des pourparlers de reddition.

Au moment même où les drapeaux blancs étaient hissés sur le fort, le feu cessait des deux côtés. Mais notre élan était tel que nous continuâmes notre marche en avant. Mon bataillon, pour sa part, était engagé dans la direction du fort nommé Hadirlik.

Comme nous arrivions sous le fort, j'aperçus sur le rempart un groupe d'officiers turcs. Après avoir déployé mon bataillon tout alentour, je me dirigeai vers eux. Un capitaine se détacha du groupe et vint à ma rencontre.

--Enfin, lui dis-je en français, ça y est. Tant mieux pour vous et pour nous.

--Pour vous, oui; pas pour nous, répondit-il.

Dans le même moment j'apercevais un peu plus loin, dans le fort même, un autre groupe important d'officiers.

--Qui sont ces messieurs? demandai-je.

--C'est là que se trouvent Choukri pacha et son état-major, répondit le capitaine.

Jusque-là, je n'avais pu m'imaginer que je venais de capturer une personnalité aussi haute que le commandant en chef lui-même, Choukri pacha, avec tout son état-major.

--Il est nécessaire, dis-je alors au capitaine, que je sois immédiatement présenté à Son Excellence. Je vous prie de me conduire auprès d'Elle.

Mon interlocuteur déféra à ce désir. Après m'avoir fait suivre une série de casemates obscures, il m'amena devant le bureau même de Choukri. J'y pénétrai.

A mon entrée dans la chambre, Choukri pacha se leva et avec lui tous les officiers qui l'entouraient. J'avançai d'un pas et fis le salut militaire. Ce fut une émotion que je n'oublierai jamais:

--Excellence! dis-je, le commandant Milovan Gavrilovitch a l'honneur de vous informer que, dès ce moment, vous vous trouvez sous la protection de l'armée serbe.

A dessein j'évitais toute expression blessante et le mot brutal de «prisonnier». Puis je priai le général d'agréer, lui et tous ses officiers et soldats, les compliments les plus sincères de toute notre armée pour l'héroïque résistance que nous avait opposée Andrinople.

--Je savais déjà, répondit Choukri pacha d'une voix émue, que le peuple serbe était un bon et brave peuple. Au cours de la dernière guerre j'ai eu l'occasion de m'en convaincre personnellement.

Et il me présenta aux collaborateurs qui l'entouraient et m'invita à m'asseoir.

L'acte le plus solennel de la prise d'Andrinople venait de se dénouer.

Choukri pacha me tendit du tabac en s'excusant de n'avoir rien de mieux à m'offrir.

Une conversation cordiale s'engagea alors entre nous tous, au cours de laquelle le général Aziz pacha m'apprit qu'il avait commandé la division opposée à notre division du Timok. 11 ajouta qu'il avait eu l'honneur d'être présenté à notre roi et à sa famille et qu'il avait été le camarade du prince Arsène en Russie. 11 me remercia des compliments que j'avais adressés à l'armée turque en ajoutant qu'il ne me souhaitait point d'éprouver jamais le sort qui venait de leur être réservé.

L'heure avançait. Je me vis obligé d'interrompre cette conversation, et je demandai à Son Excellence la permission de me retirer.

A. ce moment, arriva devant le fort un lieutenant bulgare. Il m'informa qu'il avait mission d'emmener à l'état-major Choukri pacha.

--D'ordre de qui? lui demandai-je.

--D'ordre du général Ivanof.

--Avez-vous des pièces d'identité?

--Je n'en ai pas.

--Alors, je ne vous connais pas! lui répondis-je.

--Nous sommes tous sous les ordres du général Ivanof, répliqua-t-il.

--C'est vrai, mais cela ne me garantit pas que vous soyez en effet officier. J'ai besoin, pour en être sûr, de pièces d'identité, d'un ordre me commandant de vous confier la personne du pacha.

Il n'insista pas et repartit.

Un instant après, arrivait le lieutenant-colonel Ougrinovitch, commandant de notre régiment, et qu'on avait prévenu de la capture que nous venions de faire. Ensemble nous nous rendîmes auprès du pacha, à qui je présentai le colonel: ils eurent un court entretien.

A notre sortie, un autre officier bulgare, un capitaine, cette fois, se présentait. A son tour, il nous dit qu'il avait ordre d'amener Choukri pacha au général Ivanof. Comme, pas plus que le premier, il n'était en possession d'un ordre écrit quelconque, nous nous refusâmes catégoriquement à faire droit à sa demande.

--Cela va créer un malentendu regrettable, fit-il.

--Nullement, répondis-je. Apportez-nous l'ordre que nous réclamons et nous vous confierons aussitôt le pacha.

--Les appartements, ajouta-t-il, sont déjà préparés pour le recevoir.

--C'est parfait. Mais, alors, il faut demander l'avis du pacha lui-même.

Et de nouveau je retournai auprès du commandant en chef de l'armée ottomane. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il se tourna vers Aziz pacha, échangea quelques mots avec lui, puis déclara qu'il préférait rester où il se trouvait.

Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209 en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général Ivanof, commandant en chef.

Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie serbe.

_Photographies S. Tchernof._

AU COEUR DE L'ALBANIE

NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»

II

_Le premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché», qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante, orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:_

ABRITÉE A ELBASSAN

... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats, baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long des rues étroites de la vieille ville.