L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913
Part 2
Le geste meurtrier qui a visé le roi Alphonse XIII n'a abouti qu'à accroître la popularité et les sympathies dont il jouit à l'étranger aussi bien qu'en Espagne: sa vaillance, déjà éprouvée lors des attentats de la rue de Rohan en 1905 et de la calle Mayor en 1906, s'est encore une fois montrée aux yeux de ses sujets.
J. CAUSSE.
UNE MISSION MILITAIRE RUSSE
EN FRANCE
Les liens de camaraderie et d'estime qui unissent les officiers des deux armées française et russe ont eu, récemment, l'occasion de s'affirmer--de même qu'à l'automne dernier, lors des grandes manoeuvres auxquelles assistèrent le grand-duc Nicolas et son état-major--pendant le séjour au camp de Mailly de la mission militaire chargée d'étudier l'organisation et le fonctionnement de nos cours d'artillerie de campagne. Venus pour une visite technique, les membres de cette mission, qui comprenait le général Delwig, commandant la 24e brigade d'artillerie à Louga, le général Serge de Béliaeff, commandant la 29e brigade d'artillerie à Riga, les colonels Hanjine, de la 44e brigade d'artillerie, Pastchenko, de la 3e brigade d'artillerie de la Garde, et de Woyna-Pantchenko, aide de camp du grand-duc Serge, témoignèrent à leurs hôtes une affectueuse sympathie, que devaient rendre plus vive encore deux semaines de vie commune entre «gens de métier».
Du 31 mars au 12 avril, la mission russe suivit les exercices de tir que comportent, pour nos officiers, les cours d'artillerie de campagne. Et elle put admirer, sur le terrain, à quel point de précision est porté, dans l'arme savante par excellence, le maniement de notre merveilleux canon de 75. C'est au cours d'un de ces exercices qu'a pu être prise la curieuse photographie reproduite ici. Pour mieux se familiariser avec notre matériel, les membres de la mission tinrent à se mettre eux-mêmes à l'oeuvre. Et jamais sans doute pièce ne groupa autour d'elle autant de «servants» de marque, puisque le pointeur en était le général Delwig; le tireur, le général de Béliaeff; le chargeur, le colonel Hanjine, et que les colonels Pastchenko et de Woyna-Pantchenko, et enfin le colonel Nollet, commandant le 60e régiment d'artillerie et président de la commission d'études pratiques du tir de campagne, remplissaient les fonctions de déboucheurs.
LA GRÈVE GÉNÉRALE EN BELGIQUE
Une crise politique et économique d'une gravité exceptionnelle: la grève générale organisée par la population ouvrière pour obtenir le suffrage universel pur et simple, immobilise depuis lundi toute l'industrie belge, et contraint les pouvoirs publics à tenir sous les armes toutes les forces militaires du royaume.
Déjà, il y a onze ans, en 1902, 300.000 ouvriers abandonnèrent le travail dans le but de contraindre le Parlement à accepter le principe d'une révision constitutionnelle avec établissement du suffrage universel pur et simple. La Chambre résista énergiquement et bien qu'il eût été décidé comme aujourd'hui que la grève serait pacifique, il y eut deux émeutes à Bruxelles, des attentats à la dynamite et, partout, des troubles assez redoutables pour que les directeurs du mouvement, effrayés, prissent l'initiative du désarmement. Aujourd'hui, les conditions sont autres. Les éléments modérateurs n'ont plus sur la masse ouvrière leur autorité de jadis. D'autre part, la grève suit au lieu de précéder l'examen et le rejet par la Chambre de la proposition de revision constitutionnelle. Enfin, l'organisation pour la lutte a fait, dans les milieux ouvriers, l'objet d'une lente et minutieuse préparation.
Il y aurait aujourd'hui 370.000 grévistes, ce qui représente en salaires une perte de plus de 2 millions par jour. Quant aux pertes commerciales, on peut prévoir qu'elles seront énormes, la valeur des produits des industries belges de la houille, des métallurgie» et des carrières dépassant aux prix actuels 4 millions par jour.
"L'ILLUSTRATION" A ANDRINOPLE
(SUITE DES CORRESPONDANCES DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
DEUX VISIONS RÉVÉLATRICES
Andrinople (Odrin), 8 avril.
Encore que, dans la semaine qui s'était écoulée déjà depuis l'assaut héroïque, on eût eu tout le temps d'effacer les traces les plus horribles de la lutte, d'enterrer les pauvres morts, ou presque tous, de remettre, enfin, dans l'effroyable chaos un peu d'ordre, on ne visitait les forts d'Andrinople qu'avec l'autorisation de l'état-major bulgare. Sans compter que j'y reçus l'accueil le plus aimable, je ne regrette pas cette démarche obligée, car elle me conduisit à l'ancien konak, siège, naguère, de l'autorité ottomane. Le général Ivanof a installé là ses services. Et de nulle autre place, dans Andrinople, on ne saurait avoir une vision plus nette, plus saisissante de ce que pouvait être ici le «gâchis turc», qu'en ce... palais où siégeait l'administration, et où, comme un fossile dans le sédiment, elle a laissé sa trace révélatrice.
Le konak est situé sur la Grande-Rue, cahoteuse, abominablement pavée, pareille, enfin, à toutes les rues turques, si ce n'est qu'on y remarque, de chaque côté, les marques d'un sérieux effort vers le progrès: de belles bordures de granit, bien alignées, délimitant l'emplacement de trottoirs qui seront, évidemment, plus doux aux pieds des touristes douillets que les cailloux de la chaussée. Ils sont, quant à présent, inachevés--simples fossés que la moindre ondée doit changer en quelles fondrières!--et l'on se prend à maudire la guerre qui entrava, arrêta net un si bel essor. Calmons-nous: ce n'est point elle la coupable, mais l'invincible incurie orientale. Le projet, l'intention, la velléité de doter de trottoirs la principale avenue d'Andrinople, remonte au moment où le sultan Mahomet V manifesta le désir de visiter l'ancienne capitale de son lointain ancêtre Monrad Ier. On se mit à la tâche avec la plus louable ardeur, mais, quelque hâte relative qu'on y déployât, on dut renoncer à être prêts à temps. Le Commandeur des Croyants arriva avant la fin des travaux. Les bordures seulement étaient posées. Le cortège impérial défila entre ces simulacres, que lui masquaient d'ailleurs la haie des troupes et la foule des curieux. Le lendemain, l'administration retombait dans son indolence. Elle se garda bien de poursuivre l'oeuvre ainsi commencée en un jour de zèle. Et cela est conforme au génie ottoman. Pourquoi, une fois passée l'occasion qu'on avait saisie avec tant d'enthousiasme, eût-on continué un travail utile seulement à la vague tourbe, indifférent à quiconque, à cheval, en carrosse, tient le haut du pavé? Comment eût-on songé à améliorer la voirie, quand le konak, le palais administratif lui-même, demeure, après dix ans, vingt ans--que sais-je--inachevé à l'heure qu'il est?
Il est, ce konak, énorme, massif, non pas beau, certes, ni même élégant, mais imposant, au fond de sa cour immense où manoeuvrerait un régiment. Le seuil franchi, un escalier de belle pierre bleue s'offre aux pas du visiteur. Seulement, il s'arrête au palier de l'entresol. Comme les trottoirs de la Grande-Rue, on n'a pas eu le temps de le finir pour la visite du padischah,--ni depuis. Et il se continue jusqu'au premier par des marches en sapin grossier, rabotées à peine, et l'on s'aperçoit que la rampe n'est faite que de quelques madriers de bois blanc à la hâte assemblés, pas même badigeonnés. Qu'importe, si tout cela, au passage du monarque, était tendu de prestigieux tapis d'Asie? et puisque, au-dessus de la porte immense, auguste, du cabinet du vali, s'épanouissaient, en carton-pâte véhémentement peinturluré et doré, les armes glorieuses du sultan, les étendards vert et rouge où resplendit le croissant immaculé, au milieu de trophées où se mêlent au Coran, aux balances de justice, aux canons modernes--aux canons de Krupp--les haches à deux tranchants des barbares ancêtres descendus de Mongolie?
Après ces visions révélatrices, je ne pouvais plus guère m'étonner des découvertes qu'allait me révéler, à chaque pas, la visite aux positions conquises par les Bulgares; de l'évidente insuffisance, que j'ai signalée déjà, des ouvrages de défense; du désarroi partout visible dans cette mise en état précipitée de positions pourtant excellentes; de tant de manifestations criantes de l'esprit turc,--je veux dire de l'esprit officiel, car les peuples, quoi qu'on en ait dit, n'ont pas toujours les gouvernements qu'ils méritent. Celui-ci a prouvé son courage, son abnégation, son endurance, de rares et touchantes qualités. Mais des coeurs résolus ne suffisent pas, quand il s'agit de défendre la chère patrie contre un agresseur tout aussi résolu, au surplus, mais solidement armé et préparé de longue date à la lutte. On n'improvise pas une telle résistance. Pauvre Andrinople! Pauvre Turquie! Ah! du moins, méditons gravement, nous autres, en ce moment, la leçon terrible de ces événements!
VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST
Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et Stamboul-Tabia.
Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables», si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.
Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles ondulées.
Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité, c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain, les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.
Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de Maslak dont on l'avait armée.
La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits, aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant, les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte, afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées, les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe ronde, des Bulgares.
Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis, d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent, tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement conquis.
AVEC LA COMPLICITÉ DE PHOEBÉ
A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait pas rendu la victoire plus rude encore.
Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y eut-il, là encore, dans la résistance?
Notez que, sur ce point, sur ces quatre forts du sud-est, dix-huit pièces seulement étaient braquées pour protéger le mouvement des soldats bulgares, dix-huit pièces de campagne que dirigeait le major Nedeltchef, ancien secrétaire du consulat d'Andrinople.
Le guide aimable et cultivé que le sort bienveillant m'a donné, M. Grigor Vassilef--«dans le civil» avocat, journaliste estimé, et conseiller municipal de Sofia--me dit: «Nos artilleurs avaient promis à leurs camarades de la ligne de leur faire, pour s'y tapir pendant leur marche en avant, une échelle de trous.» De fait, la vallée verdoyante est, de place en place, défoncée d'excavations qui indiqueraient des coups bien mal placés, s'ils avaient été tirés contre les positions turques. Pourtant, l'explication ne séduit que par un petit côté élégant, savoureux, un peu romanesque, sans satisfaire pleinement la raison.
Enfin, les faits sont là: les assaillants purent s'approcher assez près des lignes ennemies pour n'avoir plus qu'un pas à faire, qu'un bond sur elles, afin de s'en emparer quand on allait leur en donner le signal, dans la nuit du 25 au 26 mars.
C'était une belle nuit de lune, comme avait été la précédente, celle qui avait favorisé la capture de Maslak. L'état-major avait imaginé, me racontait mon cicérone--qui est poète--d'avoir pour complice ou pour alliée la chaste Déesse elle-même: à l'instant précis où elle déverserait son premier rayon sur la plaine où guettaient, tapis dans les tranchées sommaires, dans les trous d'obus, les soldats de la croix,--tous les canons, qui grondaient presque sans relâche depuis deux jours, tous laisseraient soudain tomber leurs voix rauques. Un silence pacifique descendrait du ciel sur les hommes de bonne volonté... Quelle impression ne dut pas produire, parmi les assiégés énervés par le fracassant vacarme des dernières quarante-huit heures, cette accalmie soudaine?...
Elle dura dix minutes, juste: une embellie entre deux ondées. Puis l'ouragan de mitraille reprit avec une rage accrue. C'était le signal attendu. Des ordres cruels, implacables, vibrèrent dans l'air nocturne aux oreilles de ces hommes, qu'exaspéraient l'énervement d'avoir attendu tout le jour et la rage d'en finir. Sur toute la ligne se préparait l'assaut, tandis que le 10e et le 23e s'élançaient, hurlants, contre Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia,--à la baïonnette.
Il se peut bien qu'il y ait là un peu de légende mêlée à l'histoire--de la légende historique, si l'on veut--car je ne pouvais oublier, dans le moment qu'on me contait cet épisode, les téléphonistes du général Vasof et le circuit de fils d'airain qui courait, d'un poste à l'autre, tout autour du cercle d'investissement de la ville aux abois. Je ne discutai point, pourtant: ce reflet lunaire jeté sur cette sombre action de mort m'apparut comme un hommage rendu à la divine Poésie. La vie, d'ailleurs, n'est que contrastes. Tandis que nous achevions, devant Stamboul-Tabia à moitié effondré sous les coups, où, du sol moiré par places de taches brunes, montait une fade et obsédante odeur, où le pied risquait de heurter encore, sacrilègement, de hideux lambeaux, derrière nous, sur les pentes herbues qui tendaient au-devant d'Andrinople et de sa mosquée révérée comme un tapis de prière, parmi les fondrières creusées par les boulets, un berger menait son troupeau, et les clarines de ses brebis tintaient dans l'air que déchirait huit jours auparavant l'affreux fracas de la mitraille, avec des sons cristallins d'harmonica, bucolique après l'épopée.
VERS LA TROUÉE
Après un déjeuner sommaire, péniblement trouvé, nous repartons, sur la même ligne de forts, mais dans la direction du nord, cette fois, d'Yldiz vers Kourou-Tchesmé. Ah! ici, l'abominable souvenir: dans le fossé, oubliés, deux morts gisent encore, après huit grands jours. L'un n'a plus de tête, et, horreur! spectacle qu'on voudrait n'avoir jamais entrevu, un chien plonge son museau pourpre dans cette gorge décapitée! «Le fils de tant de soins!...» disait sainte Monique.
Pauvres abandonnés! On en retrouve quelques-uns chaque jour, épars en ces vastes champs déserts, tombés là, seuls, on ne sait quand, ni comment. Des corvées de prisonniers turcs, la pelle à l'épaule, sous la conduite de quelques soldats, battent la plaine à leur recherche. Pour chacun de ces isolés, on creuse un trou étroit, peu profond... En voici un qui passe sur une civière, tout roide, oscillant au pas de ses porteurs, les bras repliés sous la tête, à la façon d'un moissonneur qui dort.
Des canons aussi, comme des hommes, se sont égarés dans ces glèbes, des pièces qu'on emmenait en retraite, qu'on a abandonnées au moment de la panique et laissées là, démontées, souvent, l'affût ici, le caisson plus loin. Et l'on a tout à coup, à les rencontrer ainsi perdues sous le ciel livide, dans cette immensité déserte, l'impression soudaine de la débâcle.
C'est toujours le même site, la même colline inclinée vers une vallée presque insensible, tant la pente en est lente, qui se relève à l'horizon en une autre ondulation aussi douce; ce sont toujours, le long de cette crête, les mêmes tranchées, hérissées de canons silencieux, les mêmes glacis, avec leurs haies de ronces d'acier, et, dans la terre inculte, les mêmes entonnoirs, pareils à la trappe d'un fourmilion géant, ouverts par la plongée d'un obus. Mais à mesure qu'on approche du point infernal où convergeaient les pièces les plus furieuses, de ce «saillant nord-est» où céda la défense, ces fondrières deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, se touchent, se confondent. A distance, on dirait de champs labourés tant le sol est en tous sens sillonné, retourné, creusé, bossué de mottes.
Voici Aïdjiolou,--et la trouée, le passage de dix à quinze mètres ouvert à la cisaille et à la baïonnette à travers les fils de fer, par lequel s'engouffra l'irrésistible trombe. Un dessin que nous reproduisons, un croquis émouvant par son accent de véracité, car son auteur, qui fut parmi les combattants de cette nuit, n'a fait qu'interpréter, non sans adresse, en tout cas avec une évidente sincérité, ce qu'il a vu, retrace un épisode semblable de l'assaut et fait mieux comprendre et admirer davantage le stoïcisme de ces volontaires qui se dévouèrent pour assurer aux armes bulgares le triomphe avec la possession d'Odrin: il n'est aucun peuple dont l'histoire enregistre un plus noble sacrifice.
A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens murs?...
Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la nuit venue, trouver refuge?
L'ÎLE D'ÉPOUVANTE
J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable troupeau,--car comment donner un autre nom à cette foule hâve, chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien trempées plus que la mort.