L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
Part 5
Il y a un mois que le milliardaire américain arrivait à Rome, sur les conseils de son docteur préféré, le professeur Bastianelli. On comptait sur l'intérêt qu'il portait aux beaux-arts et à l'archéologie pour lui faire oublier sa mélancolie et lui rendre un peu de cette énergie dont il a été si prodigue pendant sa longue carrière.
Une amélioration semblait, en effet, se faire sentir. A Pâques, M. Pierpont Morgan fit une promenade en automobile, mais ce fut sa dernière sortie. Peu après, le mal empira. La direction de l'hôtel avait chargé un fermier de fournir le lait nécessaire au malade. Une vache, nourrie spécialement et visitée chaque jour par un vétérinaire, avait été choisie dans ce but parmi les plus belles de la campagne romaine.
Pierpont Morgan était très aimé en Italie. Sa passion pour l'antique l'amenait très souvent à Rome où il achetait beaucoup de tableaux et d'objets d'art.
On raconte, à son propos, de nombreuses anecdotes, en particulier celle-ci qui a le mérite d'être réelle.
Il y a quatre ans, le milliardaire demanda, comme il en avait l'habitude à chacun de ses voyages, une audience au Quirinal et une autre au Vatican. Or, par un curieux hasard, les deux audiences furent fixées pour le même jour, l'audience royale à 10 heures, l'audience pontificale à 11 h. 15. On sait que la tenue d'audience chez le roi est toute différente de celle qui est de rigueur chez le pape. Et l'embarras du grand financier s'accroissait encore du fait qu'il était accompagné de sa fille. Il s'en tira néanmoins d'une façon très américaine.
M. Pierpont Morgan partit en redingote, avec sa fille en chapeau et toilette de ville, pour le Quirinal. A 10 h. 1/2, les deux visiteurs quittaient le palais royal après une audience de vingt-cinq minutes. Deux grandes automobiles fermées, aux stores hermétiquement baissés, attendaient devant la porte: M. Pierpont Morgan monta dans l'une, sa fille dans l'autre, et les deux voitures se dirigèrent, à toute allure, par le Janicule, vers le Vatican.
A 11 h. 10, une troisième automobile traversait la cour San Damaso et l'on en vit descendre M. Pierpont Morgan, en habit et cravate noire, et miss Morgan en robe noire, sans bijoux et la tête couverte du voile traditionnel. La transformation s'était opérée tout simplement le long des rues du Transtevere: quand les deux autos arrivèrent au Janicule, il ne s'agissait plus que de monter dans la troisième voiture qui attendait, patiemment, près du monument de Garibaldi, le moment de conduire ses maîtres chez le Saint-Père.
LE MEETING DE MONACO.
Le meeting de Monaco, qui s'est ouvert il y a peu de jours, présentera cette année un intérêt exceptionnel. L'an dernier, déjà, nous avions vu évoluer au-dessus des yachts et des canots automobiles plusieurs hydroaéroplanes; mais, dans cette admirable haie sillonnée par une foule d'embarcations, les bateaux volants semblaient bien peu nombreux, et plusieurs pilotes étaient encore insuffisamment familiarisés avec des appareils achevés seulement depuis quelques semaines. Aujourd'hui, seize concurrents sont en présence; monoplans et biplans de divers systèmes reposent sur l'eau bleue, simulant à quelque distance d'énormes mouettes arrêtées pour baigner la pointe de leurs ailes.
L'opération de la mise à l'eau, qui présente toujours certaines difficultés, a admirablement réussi. Au moyen d'un seul plan incliné, les seize appareils, en moins d'une heure, sont venus flotter à la place qui leur avait été assignée. Et ce premier succès semblait un gage des prouesses prochaines de l'escadrille.
LE NOUVEL HÔPITAL DE LA PITIÉ.
L'achèvement du nouvel hôpital de la Pitié, auquel le nouveau président de la République consacrait, il y a peu de jours, une de ses premières visites, marqua la première étape, et une étape heureuse, dans le projet d'amélioration des services hospitaliers de la Ville de Paris auquel fut affecté en 1904 un crédit de 45 millions. Sous tous les rapports, en effet, cet établissement fait le plus grand honneur à la commission supérieure, créée par M. Mesureur, qui en a conçu et surveillé l'organisation générale.
Renonçant à utiliser l'emplacement du vieil hôpital de la Pitié, situé près du Muséum, l'administration de l'Assistance publique a choisi de vastes terrains, jusque-là consacrés à la culture maraîchère, s'étendant entre l'hospice de la Salpêtrière et le boulevard de l'Hôpital. Elle disposait ainsi d'une superficie d'un peu plus de 6 hectares, dont près de 2 hectares (exactement 19.000 mètres carrés) sont aujourd'hui occupés par des constructions variées, aménagées avec toutes les commodités que prescrit l'hygiène moderne.
On s'est préoccupé avant tout d'assurer aux malades l'air et la lumière. Chaque lit est placé devant un trumeau limité de chaque côté par une fenêtre et chaque malade dispose d'un cube d'air de 45 mètres, ce qui correspond à une chambre de 4 mètres de côté avec environ 3 mètres de plafond. On compte au total 986 lits dont 314 répartis dans les divers services de chirurgie.
Pour meubler l'hôpital, y compris le pavillon séparé affecté au logement du personnel, il a fallu acheter, dès la mise en service: 1.075 lits, 14.500 draps, 2.175 couvertures, 1.160 matelas, 2.000 peignoirs, 1.650 blouses de médecin, 4.300 chemises d'homme, 6.000 chemises de femme,123 berceaux, 300 armoires, 2.300 chaises, 300 fauteuils, 125 bancs de jardin, etc.
Les appareils de chauffage, d'éclairage, de ventilation, d'hydrothérapie, de stérilisation, de désinfection, et autres, ont été installés conformément aux derniers progrès de la technique moderne. Les laboratoires sont aménagés avec autant de soin que les salles d'opération, et les divers bâtiments de malades sont munis d'ascenseurs.
Grâce à cette puissante organisation, où le personnel comporte plus de 450 agents, l'hôpital a reçu, au cours de l'année 1912, un total de 16.105 malades. La dépense globale atteindra environ 10 millions; elle est relativement minime si l'on songe au grand nombre de misères qu'elle permet de soulager.
L'ACCIDENT DU SOUS-MARIN «TURQUOISE»
Le 2 avril, le sous-marin _Turquoise_ quittait Toulon pour se rendre à Bizerte, où il devait prendre rang dans la flottille chargée de la défense immédiate des côtes en remplacement des petites unités du type _Oursin_ arrivées au bout de leur service.
La _Turquoise_, de 398 tonnes, et ses cinq similaires portent des noms de pierres précieuses. Ces bâtiments ne représentent en réalité que des agrandissements du type _Oursin_ qui déplace seulement 70 tonnes. Ce sont encore des sous-marins proprement dits, c'est-à-dire ne possédant qu'une très faible flottabilité, au contraire des _submersibles_, type adopté définitivement et uniquement dans la marine française. Ces derniers bâtiments sont doués au contraire d'une grande flottabilité, avec les apparences extérieures d'un torpilleur.
Cette différence essentielle dans la conception du sous-marin et du submersible produit ce fait que le premier, avec son manque de flottabilité, est un corps lourd, incapable de suivre les mouvements de la lame lorsqu'il navigue à la surface, et recouvert incessamment par la mer dès qu'elle est un peu forte. Cette particularité explique très bien l'accident qui s'est produit à bord de la _Turquoise_ dans la nuit du 2 au 3 avril.
Nos submersibles du modèle Laubeuf, qui réalisent, je le répète, le type définitivement adopté chez nous pour la navigation sous-marine, sont au contraire de bons bâtiments de mer, capables d'affronter, sans danger pour leurs équipages, de très mauvais temps, ce qu'ils ont bien montré déjà en une foule de circonstances, et non moins capables d'exécuter des navigations longues et difficiles.
Donc la _Turquoise_ étant dans la nuit du 2 au 3 avril au sud des îles d'Hyères, sous l'escorte d'ailleurs du remorqueur _Goliath_, de l'arsenal de Toulon, rencontra une mer assez grosse, soulevée par un fort vent de nord-ouest. Cette mer prenait la _Turquoise_ par l'arrière, ce qui constitue la plus mauvaise des conditions de navigation. Dans cette position, disent les officiers qui ont commandé les sous-marins de ce type, le navire roule beaucoup et entre tout entier dans les lames comme un soc de charrue dans la terre. On comptait pour augmenter la flottabilité et aider les sous-marins à s'élever sur la lame, sur l'espèce de roui métallique, visible sur la photographie ci-jointe et sur lequel se tient la partie de l'équipage que son service n'appelle pas en bas, mais il se trouve qu'il constitue en réalité une sorte de rocher sur lequel les vagues brisent et déferlent furieusement. La sagesse commande, dans des cas pareils, d'évacuer le pont, de fermer toutes les ouvertures et de naviguer en vase clos. Mais on conçoit assez bien que l'internement dans cette coque roulante manque d'agrément et qu'on essaie de rester à l'air... et à l'eau le plus longtemps possible, sans trop penser au danger!
Une lame plus forte balaya le rouf de la _Turquoise_ et précipita à la mer le lieutenant de vaisseau Lavabre, commandant, l'enseigne de vaisseau Adam, second qui n'était à bord que depuis quelques jours, le premier maître torpilleur et quatre autres marins. Le _Goliath_ aussitôt informé de l'accident put recueillir deux matelots, mais les deux officiers et les trois autres marins avaient disparu et, malgré les longues recherches qui durèrent jusqu'au jour, ne purent être retrouvés.
Sous le commandement du plus ancien des seconds maîtres restant à bord la _Turquoise_, changeant de route et abandonnant ses recherches, mit le cap sur la rade d'Hyères, d'où elle gagna Toulon le lendemain sous l'escorte de deux contre-torpilleurs.
SAUVAIRE JOURDAN.
LOISIRS ROYAUX
On est toujours curieux de voir, surpris dans une attitude familière, ceux que la fortune a placés au premier rang: bien différent des photographies officielles, où il apparaît entouré des honneurs royaux, l'instantané de Gustave V que nous reproduisons ici montre le souverain sous un aspect moins connu. A Nice, dont il est l'hôte en ce moment, le roi de Suède marque une prédilection particulière pour l'élégant jeu de tennis, où s'exercent la vigueur et l'adresse de ses cinquante-cinq ans. Le voici, dans la simple tenue qui convient à ce sport--chemise molle, pantalon blanc et souliers blancs--tout entier à la partie engagée, la raquette tendue, prête à la riposte, l'allure souple, tel enfin que doit être un fervent sportsman.
UN GRAND POLITIQUE FRANÇAIS
M. Constans, qui fut député, sénateur, plusieurs fois ministre, enfin ambassadeur à Constantinople, et dont la carrière politique fut l'une des plus actives et des plus mouvementées parmi celles des hommes de sa génération, est mort lundi dernier à l'âge de quatre-vingts ans, après une longue maladie.
Il était né à Béziers en 1833. D'abord il se consacra au barreau et plaida un peu à Toulouse où il avait fait ses études. Puis il s'en fut, en Espagne, s'occuper de commerce et d'industrie. Ce ne fut qu'un intermède. Il revint, après quelques années, en France et aux études juridiques. Il professa le droit à Douai, à Dijon, et à Toulouse jusqu'en 1876, où les électeurs de cette dernière ville l'envoyèrent siéger à la Chambre. Il y suivit Gambetta dans son opposition au Seize Mai et fut l'un des 363. De 1879 à 1881, il est sous-secrétaire d'État, puis ministre de l'Intérieur dans les cabinets de Freycinet et Jules Ferry. Il contribue à faire adopter le scrutin de liste pour les élections de 1885. Envoyé en mission à Pékin pour la conclusion du traité franco-chinois en 1886, il est nommé, quelques mois après, gouverneur général de l'Indo-Chine. Il démissionna en septembre 1888 pour reprendre sa place au Parlement et trouva la France en pleine agitation boulangiste. Nul n'a oublié le rôle que M. Constans joua à cette époque. Appelé au ministère de l'Intérieur, en février 1889, il y manifesta une vigueur et une activité exceptionnelles, engagea une lutte sans merci contre le boulangisme dont il triompha aux élections suivantes. Il rit également arrêter et incarcérer à Clairvaux le duc d'Orléans.
Démissionnaire le 1er mars 1890, il fut repris quinze jours plus tard comme ministre de l'Intérieur par M. de Freycinet, chargé de former un nouveau cabinet. Il se heurta dès lors, dans le Parlement, à une opposition personnelle très violente, et abandonna le pouvoir, en 1892, pour n'y plus revenir.
Il était, depuis 1889, sénateur de la Haute-Garonne. En 1898, M. Delcasse lui fit confier la mission de représenter la France, comme ambassadeur, à Constantinople. Il y devait occuper pendant dix ans ces hautes et délicates fonctions, qu'il abandonna après la chute d'Abdul-Hamid en 1908.
Jusqu'à ses derniers jours, l'ancien ministre avait conservé cette grande lucidité, ce sens politique et cet esprit alerte qui caractérisèrent sa personnalité dans la vie politique et dans les divers postes qu'il occupa.
CYCLONE ET INONDATIONS AUX ÉTATS-UNIS
Pendant une semaine, à la fin du mois dernier, les dépêches quotidiennes des États-Unis nous ont apporté le lamentable compte rendu des désastres causés dans les régions du Centre et de l'Est par des cyclones suivis d'inondations, particulièrement redoutables en ces vastes contrées qu'arrosent des fleuves immenses, au cours impétueux, le Mississipi et ses affluents. Les premières photographies de ces sinistres commencent à arriver en Europe: mieux que les brèves informations transmises par le télégraphe, elles font apparaître en toute sa rigueur la catastrophe, et attestent les cruelles fantaisies du fléau.
C'est l'une d'elles que montre le cliché reproduit ci-dessous; il fut pris à Omaha, dans le Nébraska, où s'exercèrent les premiers ravages. Le dimanche 23 mars, une tornade d'une force inouïe s'abattait sur la ville, détruisant sur son passage des centaines de maisons, renversant un établissement de cinématographe, dont les spectateurs restaient ensevelis sous les décombres. Un passant, qui se promenait dans un jardin public, fut subitement emporté par la bourrasque, saisi comme un fétu de paille, et vint s'écraser sur un arbre, qui lui-même avait subi les violences de l'ouragan: déchiqueté, tordu, il accueillit entre ses branches le corps inanimé, qui demeura là, reposant dans la paix du dernier sommeil.
Le cyclone qui dévasta Omaha et plusieurs villes de l'Illinois et de l'Indiana ne fut que le prélude à une catastrophe plus grande encore. Les pluies torrentielles tombées pendant plusieurs jours amenèrent une crue soudaine et générale, et bientôt l'Ohio, la Pennsylvanie, la Virginie, le Kentucky, furent atteints par l'inondation. A Pittsburg, à Wheeling, à Columbus, à Dayton surtout, la montée des eaux, coïncidant avec de furieuses tempêtes de neige, provoqua de véritables désastres. La plupart des habitants durent fuir leurs maisons submergées; et, en outre des dégâts matériels, évalués à des sommes considérables, on eut à déplorer de nombreux accidents mortels.
Le fléau disparut aussi rapidement qu'il était venu, laissant malheureusement derrière lui des ruines qu'il faudra bien du temps pour réparer. Du moins les Américains ont-ils eu, en ces heures de deuil, le réconfort des sympathies de l'Europe. Dès le premier jour, M. Raymond Poincaré avait tenu à exprimer celles de la France, par télégramme, à M. Woodrow Wilson.
INDISCRÉTIONS SUR LE SALON, par Henriot.
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