L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913

Part 4

Chapter 43,580 wordsPublic domain

Plusieurs journaux français ont annoncé récemment une découverte sensationnelle due à un égyptologue américain, et il nous a été donné depuis, dans la presse américaine, des explications sur cette découverte, avec des dessins plus suggestifs, sans doute, que leurs auteurs ne l'eussent souhaité. En voici le résumé:

«On avait remarqué autrefois sur la tête du grand Sphinx de Giseh, une dépression où Denon, en 1802, avait vu l'ouverture d'un puits et où il était descendu jusqu'à dix pieds; cette ouverture s'était comblée depuis; on croyait que les Arabes l'avaient creusée au moyen âge pour chercher des trésors; pourtant elle est si large et si profonde que cela paraît improbable. Vyse et Perring, en 1835, cherchèrent le passage intérieur du Sphinx et pratiquèrent un sondage à l'épaule; leur sonde se rompit à 27 pieds de profondeur, sans avoir trouvé le passage. Le professeur Reisner, lui, en creusant avec ses mains et son canif, est descendu dans la tête, par le puits de Denon, et grâce à son enthousiasme et à son énergie, il connaît maintenant le secret du colosse. La tête contient une chambre ou un petit temple de 60 pieds sur 14. C'est le «saint des saints» d'un temple plus grand creusé dans le corps, communiquant ensemble par un tunnel qui descend dans le cou. Le plus grand temple, orné de colonnes sculptées, est revêtu d'or pur comme le temple de Salomon. Des galeries relient ce temple à la pyramide de Menés et aux tombes des autres rois de la dynastie. Le professeur Reisner a devant lui un énorme champ d'exploration, toute une ville souterraine, mais il rencontre des difficultés inouïes dans l'accomplissement de sa tâche. Déjà les fellahs superstitieux refusent de creuser le Sphinx, car ils craignent le génie dominateur du désert.»

L'excavation au sommet de la tête du Sphinx est bien connue. Le Baedecker en fait mention. Les savants de l'expédition d'Égypte l'avaient remarquée: «On s'élève au sommet de la figure», dit la Description de l'Égypte, «et par derrière, à l'aide d'une échelle de 25 pieds de hauteur, là on trouve une ouverture, c'est celle d'un puits étroit où les curieux descendent ordinairement. Mais il est en grande partie comblé; au bout de quelques mètres on trouve le fond, on n'a pas découvert jusqu'où il pouvait conduire autrefois, si en effet il avait quelque profondeur, ce qui est fort douteux.» Denon a dessiné sur la plate-forme trois personnages dont l'un est engagé jusqu'à mi-corps dans la dépression, et le texte qui accompagne la gravure de Denon explique: «Une des personnes qui sont au-dessus de la tête est représentée en train d'aider de la main une autre qui sort d'une étroite cavité, profonde de 9 pieds au plus, et pleine de débris. Les entailles régulièrement faites de place en place sur les côtés de cette excavation, y tiennent lieu, en quelque sorte, de gradins pour descendre dans ce trou et en sortir,--quant à l'usage de ce trou, il est inconnu et restera peut-être toujours dans l'obscurité du mystère.»

Cependant une tradition fort ancienne, puisque Pline la rapportait déjà, fait du Sphinx une tombe royale et les écrivains arabes, brodant sur cette vieille croyance, parlent de salles souterraines remplies de trésors. Mais jusqu'ici les textes dignes de foi demeurent muets à ce sujet.

Le Sphinx, constamment envahi et enseveli par les sables, fut à plusieurs reprises dégagé ou restauré depuis une antiquité très reculée, dès l'époque des pyramides, comme en fait foi une inscription conservée au musée du Caire.

Le pharaon Thoutmès IV, qui le rendit au jour vers le milieu de la dix-huitième dynastie, fit placer entre les pattes antérieures une stèle de granit où il raconte qu'il exécuta ce pieux travail à la suite d'un songe. Ramsès II s'occupa aussi du Sphinx et éleva deux stèles près de la stèle du songe de Thoutmès. Aucune allusion n'y est faite au temple souterrain. Les souverains grecs et romains qui réparèrent le corps et les pattes, les innombrables touristes qui vinrent au premier siècle y graver leurs noms, ne pénétrèrent pas davantage dans l'intérieur, ni Caviglia, ni Mariette lors des fouilles de 1818 et 1853.

Lorsqu'il procéda au dernier déblaiement du Sphinx en 1886, M. Maspero émit l'hypothèse qu'un tombeau ou un sanctuaire pourrait se retrouver, non dans le Sphinx mais sous le Sphinx. En effet, les inscriptions hiéroglyphiques des stèles dédiées par Thoutmès IV et Ramsès II représentent le Sphinx sur un piédestal très élevé et M. Maspero supposait que ce soubassement pût exister réellement sous le colosse et contenir un sanctuaire. Les fouilles de 1886 n'ont apporté aucune preuve à l'appui de ces suppositions. Elles ont seulement permis d'admirer pendant quelque temps la partie antérieure du Sphinx dans toute sa hauteur. Mais l'imagination des fellahs s'échauffant au souvenir d'anciennes légendes--M. Maspero l'a constaté lui-même--ils crurent et dirent que le se vice des antiquités recherchait la coupe de Salomon, cachée sous le Sphinx, comme chacun sait, et le passage qui relie le Sphinx à la deuxième pyramide. Howard Vyse et Perring avaient déjà entendu des discours semblables.

La trouvaille annoncée par la presse américaine, semble, _a priori_, une nouvelle édition amplifiée des propos tenus par les fellahs en 1886 et en 1835. L'imagination populaire se plaît aux mystères des souterrains. En Égypte, où les hypogées parfois très longs sont assez nombreux, cette imagination peut créer des villes entières dans les profondeurs des rocs; elle n'y a pas manqué; et fatalement, le nom de Salomon devait apparaître et briller d'or dans ce conte.

Néanmoins, c'est un peu excessif d'annoncer avec certitude le Sphinx comme communiquant par des galeries avec «les tombes des rois de la dynastie»; d'en faire le carrefour des voies d'une ville souterraine; quelque chose enfin comme la gare centrale d'un Métropolitain des momies. C'est excessif d'affirmer la découverte, dans la tête du Sphinx, d'un puits conduisant à un temple, même à un petit temple de 60 pieds sur 14, puisque la tête du colosse, mesure, en réalité, 8 mètres de haut.

Il demeure possible qu'une chambre funéraire soit creusée sous le Sphinx comme sous les grandes pyramides ses voisines. Il est certain qu'une cavité existe au sommet de la tête; qu'elle est, depuis plus de cent ans, l'objet de différentes hypothèses, et d'ailleurs visitée chaque jour par les nombreux promeneurs qui grimpent sur le Sphinx. Tout le reste est peu vraisemblable. L'archéologue enthousiaste creusant, avec ses mains et son couteau, aurait été vite remarqué par les gardiens qui surveillent le terrain des Pyramides. Et, par contre, s'il avait obtenu l'autorisation de commencer une exploration plus sérieuse, la répugnance et les superstitions des fellahs auraient d'autant moins retardé ses travaux, qu'à défaut des travailleurs ordinairement employés sur place à des fouilles analogues, il pouvait faire venir du Caire, chaque matin, une équipe de bons terrassiers par le tramway électrique à trolley qui relie le Caire au champ des Pyramides.

HENRY NOCQ.

Les funérailles solennelles du roi Georges Ier à Athènes, le 2 avril 1913.--_Phot. Jean Leune._

UN PEUPLE EN DEUIL

_Notre excellent correspondant, M. Jean Leune, qui suivit, avec l'armée du Diadoque, la route de la victoire jusqu'à Salonique et jusqu'à Janina, et qui fut le témoin de tant d'heures glorieuses, vient, en contraste, dans Athènes en deuil, d'assister aux funérailles solennelles du roi Georges, qu'il nous décrit en ces lignes émues:_

Athènes, 2 avril 1913.

Jamais je n'oublierai le spectacle merveilleux auquel je viens d'assister aujourd'hui. La Grèce et le monde civilisé ont fait au roi Georges des funérailles symboliques qui nous laisseront comme une vision d'histoire.

La cérémonie, dans la métropole, fut de toute beauté. La nef était comme tapissée de fleurs par les innombrables et magnifiques couronnes venues de tous les coins du monde et que l'on avait suspendues aux colonnes, entre les colonnes, partout.

Devant l'autel, le cercueil royal reposait sur une petite estrade tendue de violet. Six aides de camp du roi, sabre nu, montaient la garde funèbre. C'était, dans la demi-obscurité de l'église, d'une simplicité poignante.

Dans la nef, la multiplicité des uniformes étrangers aux dorures endeuillées de crêpe disait que l'Europe entière prenait part à l'actuelle douleur de la Grèce. Et la présence, tout à côté du cercueil, de princes impériaux et royaux et de missions composées des plus éminents personnages témoignait que les puissances tenaient à donner au royaume hellène comme une marque de déférence pour sa gloire naissante.

Sur les marches de l'autel, soixante-dix métropolites somptueusement vêtus et couronnés d'or évoquaient l'image des splendeurs impériales de Byzance ressuscitées autour de ce roi mort pour avoir rendu sa grandeur à la Grèce.

... Après la cérémonie, le cortège se déroula lentement par les rues, toutes tendues de noir. Les troupes de la 4e division, dite la «division de fer», le précédaient. Et le peuple en deuil avait un reconnaissant et orgueilleux sourire pour les soldats glorieux qu'il ne pouvait, en ce jour, acclamer bruyamment. Retenues par quelques fils encore à une hampe bleue, des loques passèrent, émouvants débris de drapeaux victorieux. La foule salua. Les femmes se signèrent.

Ce fut ensuite le clergé. Un délicieux et mystique tintement d'or scandait la marche des somptueux métropolites. Car leurs pas majestueux faisaient se heurter leurs lourdes croix et chaînes, et vibrer les petits grelots d'or attachés à leurs ornements royaux. Sous le bleu ciel d'Athènes, sous son beau soleil, Byzance encore passait... Et, derrière les métropolites, apparut l'étendard de Saint-Laure, le premier drapeau de la Grèce libre, l'étendard qui donna le signal, en 1821, de la guerre sainte de l'indépendance. Un long frisson courut dans la foule...

Des boys-scouts suivirent, impeccablement alignés, en plusieurs groupes sur deux rangs. Les plus grands, de seize à dix-huit ans, allaient en tête; les derniers petits, qui fermaient la marche, n'avaient pas plus de dix ans! Tous portaient la tête haute. Les yeux, remplis de larmes, à peine contenues, avaient un regard ferme et décidé. La vue de ces enfants fit battre tous les cours, car ils étaient une image vibrante de la jeune Grèce.

Derrière le cercueil, posé sur un affût que tirait un détachement de marins, venaient, dans leurs uniformes resplendissants et multicolores, les princes envoyés par les cours européennes.

Et devant eux, isolé, très en relief, dans sa grande tenue sombre et si simple de généralissime, marchait le roi Constantin. Il allait, seul et profondément triste, mais le pas assuré, les yeux fixés droit devant lui, sur le cercueil de son père: l'avenir interrogeant le passé.

A la gare, des détachements de marins étrangers rendaient les honneurs... Le cercueil arriva. Les princes de Grèce le soulevèrent avec piété et le portèrent au wagon mortuaire. Puis le roi soutint la reine-mère, tandis qu'elle gravissait ces degrés encore de son calvaire. Les princesses, les princes grecs et les princes étrangers suivirent, et le train partit pour Tatoï, la résidence d'été où devait avoir lieu l'inhumation...

JEAN LEUNE.

LA VENTE DE CHENONCEAUX

Le château de Chenonceaux, le magnifique joyau de notre Touraine, a été vendu, samedi dernier, à la chambre des criées, par ministère de Me de Biéville, avoué, agissant au nom des héritiers de M. Téry, mort il y a deux ans environ. La lutte s'engagea, sur une mise à prix de 1.300.000 francs. Elle se circonscrivit bientôt entre M. Clément, le grand fabricant de bicyclettes, M. Francis Guerault, l'antiquaire bien connu, et un troisième surenchérisseur à qui fut, en définitive, adjugé Chenonceaux pour 1.770.000 francs, et qui n'était autre que M. Henri Menier, le grand industriel.

CE QU'IL FAUT VOIR

GUIDE DE L'ÉTRANGER À PARIS.

Des sceptiques affirment que la Foire aux pains d'épice est en décadence. Et il est vrai qu'elle a cessé d'être l'attraction «mondaine» qu'elle était, il y a vingt ou trente ans; et que certaines élégances féminines, qui consentent encore à honorer de leur présence la foire de Neuilly, ont décidément délaissé la Foire aux pains d'épice. N'importe. La Foire aux pains d'épice est une antique tradition parisienne à laquelle est resté ingénument fidèle le peuple de Paris. Et les quatre dimanches durant lesquels elle attire, parmi le vacarme des musiques et des boniments, quatre ou cinq cent mille badauds au coeur de Vincennes sont en vérité des dimanches qui ont leur beauté... L'avant-dernier de ces dimanches est celui d'après-demain. Le 20 avril finit la fête.

* * *

Le grand tort des marchands de pains d'épice et des forains qui leur font escorte est d'avoir voulu que «la barrière du Trône» demeurât leur centre de ralliement. La barrière du Trône est à l'est de Paris. Or il n'est plus permis d'aller vivre, ni à plus forte raison d'aller s'amuser à l'est de Paris. Un courant mystérieux emporte la ville à l'occident; et, qu'on le veuille ou non, il faut suivre ce courant-là. Les peintres le savent bien. Et ceux-là même qui s'intitulent «Indépendants» se fussent bien gardés de pousser l'indépendance jusqu'à dresser, le mois dernier, leurs baraquements hors de la zone sacrée. C'est à l'ouest, au bord de la Seine, entre le Champ de Mars et le pont de l'Aima, qu'ils ont érigé cet extraordinaire Salon-couloir, ce monôme de toiles qu'il est nécessaire d'avoir vues, si l'on veut se montrer renseigné, au moment de l'année où nous sommes, sur les choses de Paris.

Un conseil à l'étranger: ne railler qu'avec précautions les manifestations du génie _futuriste, orphiste_ et _cubiste_ dont le Salon des Indépendants vient de nous donner le spectacle. Ne pas s'écrier, surtout, à la vue de ces productions un peu surprenantes: «Les Parisiens deviennent fous!» Car Paris n'est pour rien dans cette affaire, et sa seule faiblesse (si c'en est une) fut d'avoir accueilli avec sa cordialité habituelle des folies venues, pour la plupart d'assez loin...

* * *

A signaler, tout près de là, l'Hippique, au Grand Palais. La fête tire à sa fin; mais ses deux dernières journées passent pour être, ordinairement, parmi les plus brillantes de la série;--brillantes par l'attrait du spectacle et par la qualité des spectatrices. Le Couturier parisien, durant le mois de l'Hippique, est le metteur en scène d'une féerie dont ces dernières journées marquent l'apothéose. Gavarni disait que, dans les musées, il faut aussi regarder... ceux qui regardent. Nulle part un tel conseil n'est meilleur à suivre qu'à l'Hippique. Oui, sans doute, il y a la piste; mais imagine-t-on cette piste-là sans les tribunes qui l'entourent, qui en sont la parure et, à de certaines heures (avouons-le), la raison d'être?

* * *

Toujours à _l'ouest_: les théâtres! C'est du nouveau, cela aussi. Tout récemment encore la zone des théâtres ne dépassait guère le boulevard des Capucines; la voilà qui s'étend, et dans la direction fatale... Le Théâtre des Champs-Elysées offre aux étrangers, depuis la semaine dernière, la triple séduction de son opéra, de sa comédie, de ses concerts. Tout près de là, sur la scène de _Femina_, en pleine avenue, c'est une Revue rosse qu'on applaudit; et, de l'autre côté du Rond-point, une scène de music-hall continue d'encadrer avec succès la dernière comédie d'un des académiciens dont Paris raffole. Voilà encore une nouveauté que les étrangers de la dernière génération n'eussent point comprise!

Un académicien, il y a vingt ans, c'était un homme généralement très mûr et vénérable qui ne se souciait point d'aller chercher de la gloire hors de France, et qui, lorsqu'il faisait des pièces, les donnait au Théâtre-Français. Ces habitudes sont abolies. L'académicien de France est devenu nomade. Il a l'esprit aventureux. Il est un peu bohème. On joue Donnay à Marigny; Jean Richepin revient d'une triomphale tournée de conférences en Russie, et l'étranger qu'on eût conduit, il y a huit jours, à l'Université populaire du faubourg Saint-Antoine n'eût pas été médiocrement surpris d'y trouver sur la scène, acclamé par un auditoire en délire, M. Edmond Rostand!

C'est un Paris nouveau qui succède à l'autre;--à celui dont le théâtre des Nouveautés et le Café anglais formaient le centre... Aussi du théâtre des Nouveautés n'existe-t-il plus trace. Et l'on est en train de démolir le Café anglais.

UN PARISIEN.

LES THÉÂTRES

Pour le spectacle d'ouverture de la Comédie des Champs-Elysées, théâtre confortable et ravissant, M. Léon Poirier a voulu offrir aux Parisiens une oeuvre d'un auteur dramatique en vogue: il s'est adressé à M. Henry Kistemaeckers, qui lui a donné _l'Exilée,_ dont nous avons montré une scène du premier acte, dans notre précédent numéro. C'est une aventure d'amour où la politique se mêle. Elle se déroule dans un petit royaume imaginaire dont les moeurs sont demeurées féodales. Un jeune Français, le précepteur des princes, y introduit les idées nouvelles que la princesse héritière accueille avec autant de faveur que celui qui les défend, tandis que son entourage les repousse. C'est le conflit de deux races et de deux civilisations auquel s'ajoute l'éternel conflit de l'amour. Mais, en définitive, après avoir rêvé de s'évader vers la vie, la princesse désillusionnée et douloureuse, reste «exilée» dans sa Cour du passé. On a beaucoup applaudi les scènes ingénieuses et fortes généreusement prodiguées en ces quatre actes. Mme Brandès a donné une haute allure à la princesse. Les autres rôles sont tenus par des artistes tels que MM. Dumény, Louis Gauthier, Arquillière, Beaulieu; Mlle Monna Delza et Mme Juliette Darcourt. C'est assez dire l'excellence de l'interprétation.

Le théâtre Michel vient de représenter de son côté une nouvelle oeuvre de M. Pierre Frondaie, _Blanche Câline_. Cette pièce, d'une jolie tenue dramatique, assez risquée dans quelques scènes, présente un type furieux de jeune femme partagée entre l'amour qu'elle éprouve pour un joli garçon, paresseux, amoral, d'une veulerie qui ne va pas sans quelque bassesse, et l'affection confiante que lui inspire un homme plus âgé, célèbre, et qui ne lui demande rien que d'être heureuse. Les caractères sont adroitement dessinés, l'action est rapide, le dialogue bien mené. Cette pièce, fort bien défendue par MM. Dubosc, Lefaur, Maupré, Mme Lucienne Guett, a achevé de mettre en lumière une comédienne charmante, Mme Michelle, au talent primesautier, fait de sincérité, de grâce naïve et de fraîche émotion.

MM. Bip et Bousquet ont accompli une manière de miracle: ils ont relevé le niveau de la Revue, ce genre de production théâtrale qui jusqu'ici ne se piquait guère de littérature et dont l'esprit, assez souvent, paraissait frelaté. Il faut aller voir représenter au théâtre Femina, leur revue _Eh!... Eh!..._ On constatera, dès les premières scènes, qu'il y a quelque chose de changé--et d'heureusement changé--dans le royaume des revuistes.

UN BERGER HÉRITE DE 37 MILLIONS

Trente-sept millions! Telle serait la fortune qui vient d'être léguée à un simple berger de Sernhac (Gard), non par un oncle d'Amérique, mais par un grand-père d'Angleterre.

L'histoire est simple. Un jour une jolie fille de la Lozère, Pierrette Bonnaud, fut séduite par un riche Anglais et traversa la Manche. Bientôt renvoyée par le père du jeune homme, elle débarquait à Marseille où elle mettait au monde Marius Bonnaud, l'heureux pasteur, aujourd'hui âgé de quarante quatre ans.

Tandis que le pauvre enfant était confié à l'Assistance publique, la mère ramenait à elle son ami qui lui donnait une autre enfant, une fille. Celle-ci, convenablement élevée, épousa un Anglais, et fut dotée de 3 millions légués par son père qui, du reste, ne l'avait point reconnue. A plusieurs reprises, le jeune berger implora, mais en vain, l'aide de la soeur riche.

Marius ne se découragea point et il chercha à retrouver les traces de son grand-père à Londres. Il ne fut donc pas trop surpris d'apprendre, il y a quelque temps, qu'on recherchait un enfant naturel, portant son nom, né en 1869, et inscrit sur les registres de l'hospice de Marseille. Il se fit aussitôt reconnaître par l'Assistance publique et il apprit que son grand-père d'Angleterre lui avait laissé 37 millions!

M. le curé de Sernhac, qui nous communique ces détails, ajoute que le brave berger continue à garder le troupeau de son maître, M. Dupiat, en attendant que ce dernier lui ait trouvé un successeur.

LE DOYEN DES PHOTOGRAPHES

Une curieuse figure, qui marquera dans l'histoire de la photographie, vient de disparaître: M. Louis Pierson, le doyen de cet art qu'il vit naître et qu'il contribua à développer, s'est éteint, la semaine dernière, à l'âge de quatre-vingt-onze ans.

Lorrain d'origine, il était arrivé à Paris en 1836, trois ans avant la découverte sensationnelle de Daguerre; d'esprit curieux, vite passionné par des recherches dont le champ s'ouvrait si vaste et si fécond, il devint l'un des meilleurs élèves de l'inventeur et s'attacha à simplifier la technique photographique, alors si délicate et compliquée. Encouragé par ces premiers succès, il installait bientôt rue de la Paix, puis boulevard des Capucines, un atelier où défilèrent toutes les notabilités parisiennes du second Empire.

Après la guerre, à laquelle il prit part: vaillamment, une nouvelle carrière s'offrit à son activité. Des liens de famille venaient d'unir sa célèbre maison à celle qu'avait fondée en Alsace son contemporain Adolphe Braun; aidé de ses deux gendres, MM. Gaston Braun et Léon Clément, il dirigea pendant trente ans le grand atelier d'art auquel on doit les premières reproductions des oeuvres conservées dans les principaux musées du monde.

Cette existence de labeur ininterrompu avait conduit M. Louis Pierson jusqu'à une vieillesse avancée: elle lui a permis d'assister aux progrès surprenants de la photographie, dont il avait connu les débuts incertains. Et ce dut être, pour lui, une douce satisfaction.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

PIERPONT MORGAN A ROME.

_En signalant, dans notre dernier numéro, la mort de M. Pierpont Morgan, nous avons rappelé la carrière du célèbre financier américain. Sur les dernières semaines de sa maladie, et ses précédents séjours en Italie, où il aimait à venir goûter de longs loisirs, notre correspondant à Rome, M. Robert Vaucher, nous adresse les notes suivantes, qui ajoutent quelques traits curieux à la physionomie du fameux milliardaire:_

C'est à midi, le 31 mars, que M. Pierpont Morgan est mort, au Grand Hôtel de Borne. Mais la nouvelle fut tenue cachée jusque vers 3 heures, afin d'éviter des manoeuvres de Bourse, et les nombreux reporters qui assiégeaient le Grand Hôtel ne purent se douter avant ce moment-là que le malade s'était éteint.