L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
Part 3
Pourtant, au bout d'un moment de flânerie, on s'inquiète d'un détail, en lui-même insignifiant au premier abord, mais dont la répétition finit par obséder: d'innombrables portes, des volets clos arborent, ici tracées à la craie d'une main hésitante, là soigneusement peintes, des croix. On se rappelle la marque sanglante de la Pâque biblique. Qu'a-t-on donc redouté à ces foyers? quels fléaux? quels pillages?... Comme si les temps étaient encore des sacs et des égorgements!
Eh bien, réellement, on a pillé. Mais s'il faut en croire une version que je rapporte timidement, ces croix étaient insidieuses. En recommandant comme sacrées aux frères en Jésus qui arrivaient, telles demeures, elles désignaient les autres aux appétits inévitables. Et il y eut, après des «beuveries», des incitations malsaines, de-ci de-là écoutées: la menace de pendaisons haut et court fit vite tout rentrer dans l'ordre.
Mais enfin, aujourd'hui, plus nulle trace, à part ces vagues indices qui s'effacent, en dehors de quelques plaies béantes dans les murs ou sur le pavé, ne demeure des heures dramatiques passées. La ville, par ce soir printanier, a je ne sais quel air d'allégresse et de bamboche. Les denrées dont on fut longtemps sevrés s'étalent en abondance aux éventaires, plus que jamais tentantes.
Les marchands de friandises, à chaque pas, sollicitent de leurs appels nasillards la clientèle, et leurs _loukoums_ givrés semblent bien appétissants; à chaque boutique, des caisses de sucre, grandes ouvertes, scintillent avec ces reflets bleus qu'ont les glaciers au couchant. Çà et là, des cabarets chantent,--car on a annoncé la paix imminente.
N'étaient les soldats bulgares qui déambulent, curieux et désoeuvrés, de rues en ruelles, poussiéreux, déchirés, parfois, mais bien sages pour des vainqueurs, les patrouilles qui se croisent, la sentinelle qui veille, symbole de la conquête, au péristyle clos de Sultan Sélim, jamais on ne se croirait dans une ville conquise au prix d'une si chaude lutte, et depuis si peu de jours. Même les étendards aux couleurs bulgares, blanc, vert et rouge, qui s'éploient au vent du soir, aux minarets de la triomphante mosquée, vide de fidèles depuis une semaine, contribuent à donner une illusion de fête. Et nous sourions, maintenant, de nos vaines frayeurs à l'arrivée. C'est l'Andrinople de naguère, sale et pittoresque, avec ses trottoirs inachevés, tracés seulement d'une bordure, et le changement le plus visible qu'elle ait subi, peut-être, c'est, à la gare, le bel écriteau neuf qui, recouvrant l'ancien cartouche, proclame son nom nouveau, son nom bulgare: _Odrin_.
LES PRÉPARATIFS DE L'ASSAUT
L'opération finale qui a décidé du sort d'Andrinople m'est apparue comme très intelligemment conçue, très habilement préparée, très vaillamment conduite,--et comme très simple aussi; mais la simplicité est sans doute, dans l'art de la guerre comme dans tous les autres arts, l'attribut même de la perfection.
Depuis six mois bientôt qu'ils investissaient la place, les Bulgares devaient être admirablement avertis de sa situation et connaître ses endroits vulnérables. La précision avec laquelle fut donné l'assaut atteste l'exactitude de leurs informations: ils portèrent à coup sûr leur effort sur le point faible de la ligne de défense.
Andrinople était ceinte d'un ensemble de vingt-quatre positions fixes, complétées par toute une série de batteries ou d'ouvrages établis probablement depuis le commencement des hostilités. De l'avis des militaires, aucun de ces forts n'avait grande valeur. Point de ces modernes coupoles blindées qui offrent au projectile une sérieuse résistance; peu de béton, sauf sur quelques points; partout ailleurs, des remparts de briques et de terrassements, de plans désuets, entretenus... à la turque; des tranchées assez soignées, armées d'une bonne et nombreuse artillerie et toujours précédées de l'inextricable lacis de fils de fer barbelés savamment entre-croisés. Mais tout cela était établi sur des positions naturelles extrêmement fortes. Bien armée, Andrinople eût été inexpugnable. Telle qu'elle était, les assiégeants eussent pu l'emporter, j'imagine, beaucoup plus tôt, s'ils avaient voulu consentir les sacrifices nécessaires. Sagement, ils ne se sont décidés à donner l'assaut que lorsqu'il leur a paru indispensable pour affermir leurs droits au cours des négociations prochaines, et afin de s'assurer, par une possession de fait, qu'on ne leur marchanderait plus une conquête si ardemment disputée.
Les forces qui composaient l'armée d'investissement--la IIe armée bulgare--comprenaient, sous le commandement suprême du général Ivanof, assisté du général Vasof, commandant le secteur de l'est, et du général Kirkof, chargé du secteur sud, deux divisions bulgares, plus les deux divisions serbes du Danube et de Timok, commandées par le général Stepan Stepanovitch, auxquelles avait été dévolu le secteur ouest. Et ces 40.000 hommes avaient à garder et occuper un front de 60 kilomètres environ.
On suivra aisément sur le plan la répartition de ces troupes: le 55e faisait face au «saillant» nord-ouest de Tchiflik-Ekmekchikeui; venaient ensuite, à l'ouest, les deux divisions serbes, gardant le front jusqu'à l'Arda, au sud de laquelle s'échelonnaient, jusqu'à la Maritza, les régiments bulgares nº 12, 52, 51 et 30. A l'est du fleuve, en remontant vers le nord, veillaient, face au secteur est, les 53e, 54e, 57e et 31e. Enfin, devant le «saillant» nord-est, composé des trois forts Tash, Aïvas-Baba et Aïdjiolou, se déployaient le 23e et le 10e.
L'artillerie était ainsi répartie: avec le 53e, une batterie de 4 pièces; avec la division serbe de Timok, 6 pièces de siège; dans le secteur sud, 12 batteries de campagne bulgares et 28 pièces serbes; enfin, contre les forts du saillant nord-est, un groupe formidable de 22 batteries, plus 12 grosses pièces de siège. En effet, après mûre étude, c'est là que le général Ivanof avait décidé de porter son effort; c'est sur ce point qu'il était résolu à attaquer, à emporter la place. Le grand rôle allait donc échoir au général Vasof.
Depuis l'échec des négociations de Londres et la reprise des hostilités, ce suprême assaut se préparait. Alors que l'artillerie répartie sur les autres secteurs était relativement faible, on avait accumulé, contre Tash-Tabia, Aïvas-Baba-Tabia et Aïdjiolou-Tabia, ces 88 pièces de campagne et ces 12 pièces de siège que je viens de dire, et qui, au moment voulu, accablant de leurs feux croisés ces trois forts disposés sur un éperon du terrain dominant la plaine, allaient les écraser de la plus effroyable façon. Et, chose merveilleuse, révélatrice des lacunes, des faiblesses de la défense, le général Ivanof put amener la cette force écrasante, l'accumuler en deux groupes, à l'est et au nord, à 4 kilomètres du but, sans être éventé, sans que rien fût tenté, rien d'efficace, contre son projet.
Il fallut un grand mois pour concentrer ces 100 pièces avec leurs approvisionnements de munitions: 30.000 obus, que les chariots à buffles amenaient quatre à quatre seulement, quand il s'agissait des gros projectiles des pièces de siège.
COMMENT FUT EMPORTÉE LA PLACE
Tout prêt, le lundi 24 mars, à une heure après midi, le général Ivanof, qui avait installé son quartier à Kara-Iousouf, donna le signal de l'action décisive, du bombardement général. La canonnade reprit avec une fureur accrue; obus et shrapnells, plus nombreux que jamais, recommencèrent à vriller l'espace. Ils sifflèrent tant que dura le jour; puis, vers huit heures, la nuit close, le silence se fit. On sembla, d'un côté et de l'autre, se recueillir. Cependant les Bulgares ne demeuraient pas inactifs.
Le commandant en chef s'était donné comme premier objectif d'enlever Maslak (ou Mal-Tepe), où était établi un groupe défensif puissant, position extrême à l'orient de la ville, en avant du village de Misoubelli. A la faveur de cette sorte de trêve, et protégée par les ténèbres, l'infanterie traversa dans la nuit le petit cours d'eau qui lèche le pied des collines de Mal-Tepe et, en rampant, pour ainsi dire, arriva vers 1 h. 1/2 du matin, sans que l'alerte eût été donnée, jusqu'à 400 mètres environ du but où les canons armés tendaient leurs gueules. Là, tapie, elle attendit. Puis, à la première lueur de l'aube, elle se rua, d'un élan fou, à la baïonnette: «Na noche!» Les Turcs, surpris, abandonnèrent la place sans presque un simulacre de résistance--ceux du moins qui eurent le temps de s'enfuir, car on fit un bon nombre de prisonniers--laissant sur place leur artillerie, leurs mitrailleuses, aussitôt retournées contre eux, pour les hacher dans leur fuite, puis pour attaquer les forts de la grande ligne.
Car le combat repris dès le début du jour, sur tout le périmètre, en se précisant, toutefois, vers le point vulnérable où l'on avait résolu de faire la trouée. Alors que la veille, pour masquer ses desseins, par une ruse qui apparaît quasi puérile, quand on y songe, mais qui devait pourtant réussir à souhait, le général Ivanof faisant cribler d'un feu intense toute la ligne des forts, semblait ménager l'angle nord-est, comme s'il eût dédaigné d'accabler ce point faible, le second et suprême jour, au contraire, il fit donner à fond contre Aïvas-Baba et ses deux voisins, Tash-Tabia et Aïdjiolou-Tabia, la redoutable artillerie qu'il avait accumulée contre eux. Perpendiculairement aux deux faces du triangle que dessinent, à 30 ou 40 mètres au-dessus de la plaine, ces trois forts, les feux des 100 canons se croisèrent contre le «saillant», déversant sur cet infortuné coin de terre et ceux qui le défendaient un déluge de fer et de flamme. Tandis que les batteries de l'est criblaient la pointe orientale de la colline et, intérieurement au périmètre, l'arrière de la face nord de la position, celles du nord opéraient avec une violence égale sur la face nord du mamelon et sur l'arrière de la tranchée est. Quel ne dut pas être l'affolement des malheureux canonnière turcs, bloqués entre ces deux trombes de projectiles! et quelles angoissantes heures ils durent vivre, avant de succomber pour la plupart! Ce fut vraiment, avant la mort, une sensation d'enfer.
Au delà encore de la position ainsi directement attaquée, l'artillerie couvrait de ses obus et de ses shrapnells la plaine dévalante, au delà du village d'Arnaut-keui, enserré entre les trois ouvrages, afin d'éviter même à des secours toute possibilité d'arriver. D'ailleurs, comment l'eussent-ils pu tenter, à travers ce pays sans routes, sans chemins, sillonné à peine de quelques sentiers, si mal préparé pour une défense sérieuse?
Les Ottomans, du moins, sauvèrent l'honneur et tombèrent ici héroïquement. 11 faut avoir entendu décrire, par les premiers arrivés sur le lieu de ce désastre sans égal, Ludovic Naudeau, Luigi Barzini, le spectacle qu'offraient, au lendemain de l'assaut, ces tranchées comblées de lamentables dépouilles mutilées, pour s'imaginer ce que dut être ce duel farouche.
Les artilleurs du «saillant», qui avaient d'abord tiré sur l'infanterie ennemie, traversant la plaine sous la protection de ses pièces de campagne, durent bien vite, pour se défendre eux-mêmes, se retourner contre les batteries qui les assaillaient avec cette frénésie.
Ils luttèrent jusqu'au soir, lentement décimés. Puis leur feu diminua, les servants, peu à peu, manquant aux pièces. A 5 h. 1/2, au déclin de cette journée d'épouvante--c'était le mardi 25 mars--ils ne répondaient plus que faiblement, un coup parti de temps à autre sous l'effort désespéré de quelque bras roidi comme dans un spasme, que n'avaient pu annihiler ni la mort ni la folie. A la nuit, c'en était fait de toute résistance.
Alors, les assaillants, pour l'attaque finale, se massèrent au pied même de la colline, tandis que leur artillerie continuait de cribler, d'accabler le «saillant». Dans la nuit, commença l'escalade, l'assaut irrésistible.
CHOUKRI PACHA ARBORE LE DRAPEAU BLANC
La brigade que commandait le colonel Khardjief, composée des 10e et 23e régiments, se rua, hurlante, sur Aïdjiolou, le plus facilement abordable des trois points, et, en tailladant à la baïonnette, là où les obus ne l'avaient pas suffisamment entamée, la trame savante des fils barbelés, submergea de sa trombe le malheureux fort. Mais quelle hécatombe parmi ces braves qu'attendaient encore, dans leurs tranchées, les fantassins du Croissant, avec leurs fusils et leurs mitrailleuses!... De monstrueux tumulus attestent les trésors d'héroïsme qui furent dépensés là. Même Aïdjiolou tombé, il fallut emporter encore de vive force, dans les mêmes conditions, et Aïvas-Baba et Tash-Tabia.
J'ai eu la bonne fortune de rencontrer, en cours de route, le colonel Khardjief, et de recueillir de sa bouche le récit atroce et magnifique de ce glorieux fait de guerre. Ce fut une brève et frénétique trouée, qu'aucune plume ne saurait décrire, qu'aucun pinceau ne saurait peindre avec des couleurs assez violentes, et je serais, pour ma part, incapable d'exprimer avec des mots la sensation qui m'étreignait, tandis que cet homme au masque débonnaire, l'oeil un peu triste, las, comme chargé de trop de visions tragiques, contait ces choses d'une voix grave et sans accent. Entre tant de détails poignants, j'ai retenu pourtant celui-ci, qui donne une idée du courage, de la foi, on peut bien dire, qui animait ses soldats: dans l'attaque préparatoire, les deux batteries du Creusot, à tir rapide, dont disposait le colonel, avaient été démontées de leurs chevaux, abattus l'un après l'autre. Alors des hommes s'étaient attelés aux pièces et sous le feu décimant du fort les avaient conduites en position.
Les pertes de la brigade avaient été effroyables: 310 tués, 2.000 blessés. Nul autre régiment ne fut éprouvé à l'égal de ces deux-là, 23e et 10e. Mais on retrouva sur place 2.000 cadavres turcs.
La soudaineté, la violence de cette attaque en avaient assuré le succès.
Aïvas-Baba aux mains des Bulgares, c'était la ville grande ouverte devant eux; des positions qu'ils venaient de conquérir, ils prenaient en enfilade tous les forts du front est, et ils avaient toute facilité, là encore, de retourner contre l'ennemi les pièces abandonnées. Pourtant, dans leur retraite, les Turcs avaient réussi à emmener trois gros canons de 120. Ils les mirent en batterie au bord de la route de Kirk-Kilissé, à l'endroit où elle entre en ville en tranchée, et, de là, continuèrent de lutter, dans un effort fou, désespéré: j'ai vu encore ces trois canons braqués vers Aïvas-Baba, leurs roues tailladées, à la dernière heure, de coups de hache ou de coups de sabre, afin de les rendre inutilisables. Cependant, poursuivant sa course à travers champs, avec une petite avant-garde, un officier du 23e, le lieutenant Neykof, arrivait jusqu'en ville, où il pénétrait le premier, annonçant aux uns le désastre, aux autres la victoire.
Les derniers forts du front est tombèrent avec une telle rapidité qu'à peine on arrivait à signaler leurs redditions par téléphone,--le merveilleux instrument qui avait rendu, en ces deux jours, au général Vasof les plus insignes services et qui avait été, entre ses mains, un infaillible instrument de commandement et de victoire.
Pareillement, la seconde ligne s'écroula, pour ainsi dire: toutes les positions vraiment fortes étaient à l'avant. Mais c'était en vain que l'on guettait à l'un des minarets de la mosquée du Sultan Sélim, temple très vénéré des Musulmans, le drapeau blanc qui annonçait que les vaincus se résignaient. Dix fois des yeux hallucinés par la fièvre le crurent apercevoir. Il n'apparut qu'à 9 heures du matin, au sommet d'un des pylônes du télégraphe sans fil de Hadirlik-Tabia, d'où l'indomptable Choukri pacha, enfin réduit, avait jusqu'au bout dirigé la résistance. Les troupes du roi Ferdinand déjà étaient près de franchir le seuil d'Andrinople. Mais, jusqu'après midi encore, tels forts auxquels n'était point parvenu l'ordre de cesser le feu continuèrent de tirailler, vers l'ouest. L'écho du dernier grondement ne s'éteignit qu'à une heure.
Le compte rendu qu'a publié de ce victorieux assaut l'état-major bulgare est sobre de détails sur ce qui se passa dans les autres secteurs. Mais il est évident que toutes les forces qui participèrent à ce siège admirable, et qui supportèrent d'un coeur si stoïque les souffrances de ce rude hiver, que Serbes comme Bulgares concoururent avec élan à une opération qui allait mettre un terme à leur impatience et dont le succès même dépendait de l'unité de leur action. Le rapport officiel, dans sa concision toute militaire, mentionne pourtant l'offensive hardie du 55e d'infanterie bulgare et de sa batterie, l'énergie de l'attaque que menèrent au sud, contre Marach et Doudjaros, les 31e, 53e, 54e et 57e et leurs amis serbes de la division du Danube, et aussi l'action des Serbes contre Papas Tepe.
Cette chère victoire jetait aux mains de l'armée bulgare plus de 50.000 prisonniers, dont 14 généraux, 2.000 officiers, 16 drapeaux, près de 600 pièces de canon, 100.000 fusils et une profusion inouïe de munitions, cartouches, obus, shrapnells. Elle lui avait coûté 12.000 hommes hors de combat, dont 2.500 morts: dans son abnégation, sa soif de sacrifice à la patrie, elle s'estimait quitte à bon compte.
LE VAINCU
Sur les dernières heures de la résistance, sur les dissensions qui se seraient produites, touchant l'opportunité d'une reddition, déjà avant l'assaut du 27 mars, entre le commandement militaire, tout-puissant, et les autorités civiles, nous n'avons que des données vagues et souvent contradictoires: les Ottomans ont la sagesse et le bon goût de se refuser à toutes confidences, et l'histoire de la défense d'Andrinople reste à écrire.
De même, diverses versions ont circulé touchant les conditions dans lesquelles Choukri pacha se rendit au général Ivanof: la photographie que nous reproduisons ici, document précieux, émouvant, représente la première entrevue entre l'héroïque vaincu et le général victorieux, montre dans sa simplicité ce dernier épisode du drame.
Que Choukri pacha, établi, je l'ai dit plus haut, dans le fort de Hadirlik, ait songé à se remettre aux mains du général Stepanovitch, dont le quartier général était le plus rapproché du sien, c'est assez vraisemblable. Mais seul le commandant en chef de l'armée alliée qui venait de prendre Andrinople avait qualité pour recevoir ce prisonnier illustre.
Il lui fit donner rendez-vous à l'entrée même de la ville, sur la route de Kirk-Kilissé, où les premiers régiments triomphants venaient de passer, bannière en tête. Sur les accotements demeuraient encore en batterie les trois canons de 120 braqués sur Aïvas-Baba, après la prise de ce fort par les soldats du 10e et du 23e régiment. Le commandant en chef de la seconde armée bulgare attendit là un moment, entouré de son état-major.
Enfin, Choukri pacha arriva, impassible, impénétrable, sa figure basanée, plus sombre d'être frangée d'une barbe d'argent. Il était sans armes.
L'entrevue fut brève, courtoise de la part du général Ivanof, mais sans cordialité, certes. Les deux adversaires de la veille s'exprimèrent en quelques mots concis leur mutuelle estime, leur admiration, peut-être. Ils ne pouvaient aller plus loin.
Le lendemain, le colonel Markolef, chargé de conduire à Sofia Choukri pacha, arrivait avec lui, en voiture, à la gare de Mustapha. La cour, le quai, étaient remplis de soldats bulgares, de blessés qu'on évacuait, et qui avaient versé leur sang pour conquérir Andrinople.
Une rumeur de colère gronda dans les rangs pressés de ces hommes, chez qui s'assoupissait à peine la fièvre de la bataille; une rafale de cris, d'exécration, s'éleva, déferla, sous laquelle se courba le front de l'impavide héros. Et l'on vit des larmes couler sur ses joues bronzées. L'homme farouche était entamé. Cette réprobation, dont il venait tout à coup de se sentir environné, avait fondu le triple airain qui l'avait protégé de la défaillance, au cours de la longue et magnifique lutte qu'il avait soutenue six mois durant. Il fallut presque le hisser dans son wagon. Et, écroulé dans un coin du coupé qui l'emmenait, captif, vers la capitale ennemie, Choukri pacha pleura, gémit jusqu'au bout du trajet: c'était la tragique rançon de combien d'autres larmes et de quelles sanglantes rosées, dont la terre se sèche à peine?
GUSTAVE BABIN.
_--A suivre.--_
LE SECRET DU SPHINX