L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
Part 2
Un des moteurs se trouve dans la nacelle avant, celle du commandement. Ce moteur actionne deux hélices, à deux pales chacune, placées sous le dirigeable, une de chaque côté. A l'arrière, un ingénieux montage des deux moteurs, avec un quadruple embrayage, permet à volonté d'actionner les deux hélices de l'arrière--celles-ci à quatre pales--soit séparément, soit ensemble.
Quant à la vitesse du dirigeable, il est impossible de la préciser; nous aurons l'occasion d'en reparler tout à l'heure. Ce Zeppelin affecte la forme classique des aéronats rigides de ce modèle universellement connu. Les parties supérieures des deux nacelles, accessibles chacune par un vaste hublot coulissant, sont mises en communication par un couloir central en forme de V, qui court comme une quille au-dessous de la carène du vaisseau aérien.
L'ensemble métallique du dirigeable est constitué par une longue poutre rigide en métal spécial qui a nom «duraluminium». Le profil de l'avant et de l'arrière, en forme de pointe arrondie, est à peu près le même. Sur tout cet ensemble métallique, immense parallélipipède, est tendue une toile en contact direct avec l'air; c'est l'enveloppe protectrice, à l'intérieur de laquelle sont seize ballonnets indépendants en étoffe à ballon ordinaire, qui contiennent de l'hydrogène pur. Complètement gonflés, ils remplissent tout le corps du ballon, ne laissant libre théoriquement que le couloir-quille.
Dans ce couloir passent toutes les commandes métalliques du dirigeable pour les gouvernails de direction ou de stabilisation, ainsi que les commandes des waterballast, grands sacs à eau, constituant le lest et placés entre les ballonnets avec un orifice d'écoulement près de la quille de l'aéronat. De la nacelle du commandement, on peut actionner l'ouverture de tous les waterballast, et ainsi les vider à volonté.
L'intérieur du ballon est particulièrement curieux à visiter. On marche sur un plancher étroit et brillant en aluminium ondulé, tandis qu'autour et surtout au-dessus de soi, s'enchevêtrent ces minuscules mais si nombreuses poutres armées, toutes du même gabarit, à éléments interchangeables, qui constituent une des particularités de la construction du Zeppelin. Le métal employé est toujours le même «duraluminium».
C'est très soigné, parfaitement établi comme «fini de construction»; mais les ingénieurs français compétents prétendent qu'aucun calcul raisonné n'a présidé à l'établissement des résistances de cet ensemble.
Au centre du couloir se trouve la chambre du capitaine; on y remarque un altimètre enregistreur, un peu plus loin, des water-closets très modernes; une cabine noire, chambre à photographie avec tous ses accessoires pour développements et tirages rapides; enfin un autre local de 1 m. 75 sur deux environ, contenant l'installation de la télégraphie sans fil, dont l'antenne, suspendue au-dessous de cette chambre spéciale, est fixée au centre d'un énorme isolateur en verre blanc.
Aux parois ajourées du couloir sont accrochés en ordre parfait, cordages, pièces de rechange, pics, pioches, etc. Enfin, voisinant avec la nacelle avant, entre deux ballonnets, un puits métallique grillagé ovale monte vers le faîte du dirigeable pour déboucher sur sa partie supérieure où se trouve aménagée une petite plate-forme de 8 à 10 mètres carrés, portant un léger bastingage. Cette plate-forme, qui était nue, est destinée certainement à porter une ou deux mitrailleuses, tandis qu'on pourrait également en installer deux autres dans les nacelles.
L'agencement de détail est remarquablement étudié, il y a un luxe d'instruments enregistreurs, baromètres, thermomètres, tachymètres, etc., qui témoigne d'une mise au point très minutieuse.
C'est d'une très belle fabrication. On sent l'énorme et persistant effort, mais on ne peut croire à la grande solidité de l'engin. Nous avons pu, en effet, constater, à la suite de l'atterrissage de Lunéville, que les deux nacelles étaient endommagées, disloquées; les montants établis en tubes ovales étaient repliés sur eux-mêmes; tout l'arrière du ballon était déformé, particulièrement à l'endroit des ballonnets 4 et 5. A l'intérieur, on remarquait quelques-unes des minces poutrelles armées, tordues et déformées. Or, l'atterrissage effectué à Lunéville, s'il fut un peu brutal, est un de ceux que doit pouvoir supporter un aéronat surtout muni d'énormes amortisseurs pneumatiques de nacelles, comme ceux que possède le Zeppelin.
C'est pourquoi, en voyant le dirigeable en cet état, nous nous sommes demandé, si, précédemment à l'atterrissage de Lunéville, le Zeppelin n'aurait pas subi un choc, ce qui pourrait être dans le domaine des choses possibles; ou alors, faudrait-il attribuer cet état à une déformation soudaine en l'air d'une partie de cet ensemble rigide? Serait-ce alors l'explication de l'inclinaison inquiétante remarquée au-dessus du fort de Manonvillers? Suppositions, c'est entendu, mais bien plausibles. Car, si l'état lamentable du Zeppelin est dû seulement à l'atterrissage, c'est la preuve d'une fragilité inquiétante.
* * *
Nous avons dit l'émotion causée à la population lunévilloise par l'arrivée du Zeppelin. Cette émotion se transforma en une sorte d'hostilité retenue à l'égard des aéronautes, et le service de surveillance fut deux fois utile autour du ballon, car les officiers profitèrent en même temps de cette protection.
L'un d'eux, après l'atterrissage, voulut aller lui-même déposer une dépêche au télégraphe; on l'y autorisa, et le maire, le baron de Turckheim, l'accompagna; mais, aussitôt à la poste, un rassemblement de quelques centaines de personnes se forma et on dut prendre des précautions pour protéger la sortie de cet officier, qui, avec ses camarades, avec, aussi, les mécaniciens et le pilote, passa la nuit debout à côté du Zeppelin.
Dans le brouillard humide, la nuit fut longue et, jusqu'au matin, en attendant l'arrivée du général Hirschauer, inspecteur permanent de l'aéronautique, et de la commission militaire, les aéronautes allemands se promenèrent, renfermés dans un mutisme persistant, auprès des groupes d'officiers français.
Le pilote Glund réclama cependant quelquefois auprès du capitaine de service, lorsque quelque visiteur pénétrait dans les nacelles, ce pourquoi il faisait des réserves que l'officier français ne manquait pas d'enregistrer fort courtoisement aussitôt.
A 6 heures du matin, le général Hirschauer arriva. Il s'enquit d'abord des besoins que pouvaient avoir les officiers allemands, le pilote et les mécaniciens, puis, accompagné de sa suite, il visita en détail le ballon. D'abord la nacelle avant où il examina les appareils de contrôle, les cartes, différents papiers, ensuite l'intérieur du dirigeable. Mais, à aucun moment, il n'appela le pilote pour lui fournir des précisions. A 7 heures moins le quart, la visite était terminée, et le général Hirschauer partait avec le sous-préfet, M. Lacombe, conférer avec le général Lescot, commandant la place, et rédiger son rapport au gouvernement.
A 7 h. 1/2 du matin, une équipe de vingt hommes, venus du Corps aéronautique allemand de Strasbourg la veille au soir par le train, fut autorisée à pénétrer sur le champ de manoeuvres pour aider l'équipage. Il était, en effet, permis au pilote Glund de reprendre possession de son dirigeable, et on lui rendit les bougies d'allumage enlevées la veille aux moteurs.
Pendant trois heures on procéda à la mise en état et surtout aux réparations des poutres armées qui étaient brisées,--grâce à des attelles de fortune, constituées par de jeunes troncs d'arbres qui furent placés à l'intérieur du Zeppelin et solidement fixés aux parties endommagées.
Ceci, tandis qu'une autre équipe allait à la gare pour y recevoir un wagon chargé de tubes d'hydrogène comprimé, lequel, parti dans la nuit de Friedrichshafen, était arrivé--comme train spécial--à 10 heures du matin à Lunéville. Les Allemands nous donnèrent ainsi une merveilleuse leçon de célérité, non seulement par le fait d'avoir si vite dirigé un chargement complet de 200 tubes, considérés comme explosifs, mais aussi en réalisant ce «record» de les débarquer hors du wagon, de les véhiculer sur des camions de fortune, d'emmener le tout sur le champ de manoeuvres, de réunir entre eux les tubes et de fournir environ 1.000 mètres cubes d'hydrogène pur, au dirigeable épuisé, dans un espace de deux heures. Car à midi un quart le ravitaillement était terminé.
Une heure auparavant, trois points noirs, qui, peu à peu, s'en allaient grandissant, avaient paru à l'horizon. Et ce furent aussitôt des acclamations enthousiastes, délirantes. La foule avait reconnu nos avions militaires, trois biplans de l'escadrille aérienne d'Épinal qui venaient, dans un vent de 16 mètres à la seconde, survoler le Zeppelin et atterrir correctement dans la ligne du ballon.
De Paris, vers 11 h. 15, était arrivé l'ordre de libérer le dirigeable avec son équipage civil. Quant aux militaires, ils devaient être reconduits à la frontière.
Mais une difficulté subsistait. L'un des officiers, le capitaine Fritz George, était en possession d'un document dont il avait déclaré ne pas vouloir se dessaisir. Il en avait seulement montré la suscription: c'était le cahier des charges imposé par l'autorité militaire à la Société Zeppelin.
L'intérêt de connaître cette convention était relatif; cependant il était peut-être utile de savoir les conditions imposées aux Zeppelins pour leurs réceptions et entre autres la vitesse obligatoire pour ces dirigeables. Car les instruments de mesure auxquels nous faisions allusion tout à l'heure ne donnant que des indications d'approximation, pouvant être corrigées ou étalonnées, il n'eût pas été indifférent d'avoir une précision.
Bref, ce détail fut réglé à la satisfaction de tous, nous dit-on, par la communication au général Lescot du document et la déclaration d'honneur du capitaine Fritz George, que ni lui, ni ses compagnons, n'avaient fait d'observation concernant la défense nationale.
Tandis qu'avait lieu ce conciliabule entre militaires le pilote Glund faisait connaître que son heure de départ était fixée à 1 h. 1/2 de l'après-midi. La nouvelle se répandit dans le public, et, sur le champ de manoeuvres, il resta peu de curieux, toujours maintenus, d'ailleurs, par les soldats. Le préfet, les généraux, différentes autorités, partirent déjeuner tranquilles.
Mais la déclaration du pilote était une feinte, qu'il eut raison d'adopter à notre avis, à moins que sa montre ne fût réglée, ce qui était possible, sur l'heure de l'Europe centrale. Il nous sembla, plutôt, que le capitaine de réserve Glund se rendait parfaitement compte que les sentiments de la population ne lui étaient pas favorables. C'est pourquoi, soudain, vers midi et demi, alors que nous étions quelques rares à assister à ces préparatifs, on vit l'équipage manoeuvrer pour quitter l'ancrage; le ballon resta maintenu par les soldats. Le pilote prévint ceux-ci, sans leur dire toutefois que le départ était imminent. Sur un coup de sifflet bref, à midi 35, les deux moteurs furent embrayés et accélérés. Un peu brusquement, et projetés en éventail, les soldats durent lâcher prise, tandis que le Zeppelin prenait de l'altitude assez rapidement. Le public, surpris, manifesta bruyamment, mais ce fut pis encore, lorsque, quelque temps après, les officiers allemands, accompagnés du commissaire spécial de Lunéville, partirent en automobile vers la frontière. Une double rangée de dragons retenait la foule, tandis que, rapide, s'éloignait l'auto.
Avant de partir, le pilote Glund avait fait remettre au maire de Lunéville 2.000 francs pour les pauvres de la ville et il avait consigné 7.600 francs pour droits de douane du ballon.
Un dernier incident se produisit après ce double départ. Un ingénieur de la fabrique de moteurs allemands dont était muni le Zeppelin eut maille à partir avec le public, parce que, à tort du reste, il voulait empêcher de photographier le moteur abandonné par le dirigeable, souvenir de l'incursion du Zeppelin. Protégé par les cavaliers, l'ingénieur dut rapidement partir en automobile avec des amis.
* * *
Ainsi se termina heureusement cet atterrissage inopiné d'un dirigeable allemand dans une de nos villes-frontières où il faut compter avec l'esprit de la population, prompte à l'emballement parce que vivant depuis quarante années dans un état de tension continuelle.
Le pilote du Zeppelin et son équipage peuvent aussi s'estimer satisfaits d'avoir été favorisés par le temps au cours de cette aventure. On ne sait, en effet, ce qu'il serait advenu, si, un fort vent s'étant mis à souffler, on eût été obligé de dégonfler sur place le dirigeable! Il y en avait pour des semaines de démontage et d'autres difficultés auraient peut-être surgi.
Les autorités allemandes l'ont du reste fort bien compris, et si, quelques heures après la descente d'un de ses ballons à Lunéville, le comte Zeppelin, envoyait au pilote Glund, une dépêche dont le premier mot était celui-ci: «_Condoléances_», le gouvernement allemand, par l'intermédiaire de son ambassadeur M. de Schoen, adressait, au lendemain du départ du Zeppelin, une lettre officielle de remerciements à notre ministre des Affaires étrangères.
* * *
Il reste maintenant à savoir, et c'est un point de vue qui inquiète l'opinion allemande, si le fait de l'atterrissage voulu ou forcé du Zeppelin à Lunéville a livré à nos ingénieurs les secrets de construction de cet aéronat.
En dehors de nos officiers, deux de nos ingénieurs spécialistes étaient venus à Lunéville pour visiter le Zeppelin. C'étaient M. Julliot, de la maison Lebaudy frères, et M. Sabattier, des usines Bayard-Clément. Avec eux, nous avons vécu sur le champ de manoeuvres de Lunéville, et nous pouvons affirmer qu'ils n'ont ni rempli leurs carnets de croquis, ni usé des centaines de plaques photographiques. Ils se sont contentés de regarder, ce qui a semblé leur suffire.
L'un et l'autre connaissaient déjà le Zeppelin. Ils ont eu le loisir de le voir de plus près et plus longtemps, voilà tout.
Mais il est bien certain qu'ils n'ont pas été frappés au cours de cet examen par la révélation subite d'une construction inattendue qui apparaîtrait pour la première fois à leurs yeux comme une extraordinaire réalisation.
Nous croyons que le génie français et le talent de nos ingénieurs nous permettront toujours de rivaliser, en matière de dirigeables, avec ce qui se construit de l'autre côté de la frontière.
Seulement, nous procédons d'une autre école, et ce qui nous donne une infériorité, c'est que nous ne possédons pis les crédits suffisants pour construire des unités rapides et nombreuses afin de mettre sur pied une escadre aérienne de dirigeables aussi imposante que la flotte allemande. Il appartient aux Chambres d'en décider autrement. Ce jour-là les qualités de nos dirigeables ne le céderont en rien à celles des Zeppelins allemands.
PAUL ROUSSEAU.
DANS ANDRINOPLE PRISE D'ASSAUT
Nous publions cette semaine la première partie du récit de notre envoyé spécial à Andrinople, Gustave Babin. La suite sera illustrée de dessins de notre second envoyé, l'artiste-peintre Georges Scott, qui, après avoir visité les forts pris d'assaut, en compagnie de M. Messimy, ancien ministre de la Guerre, et de M. Bénazet, rapporteur du budget de l'armée, s'est rendu avec eux jusqu'à Tchataldja.
Cette publication nous empêche encore de donner dans ce numéro la seconde partie de la relation du sensationnel voyage «Au coeur de l'Albanie», de notre confrère américain, M.. Paul Scott Mowrer.
BELGRADE ET SOFIA APRÈS LA VICTOIRE
Sofia, 30 mars.
Un printemps doux, précoce. A mesure que, quittant l'ombre glacée des Karpathes, on redescend dans la plaine, vers les luxuriantes vallées du Danube et de la Save, chargées déjà des espoirs de la moisson prochaine, les tendres verdures dont se parent les bouleaux et les saules se font plus touffues, plus vigoureuses; à la blancheur neigeuse des amandiers, jaillis du milieu des vignes dénudées qu'on s'occupe à soigner avec sollicitude, se mêle l'incarnat des pêchers épanouis, les uns parés du rose défaillant des roses de France, d'autres empanachés de pourpre, pareils à de belliqueux plumets. Et, comme si toutes les mains en pleine vigueur n'avaient pas lâché les mancherons de la charrue pour saisir le fusil, tous les champs de Serbie s'émaillent de l'émeraude violente des jeunes blés qui pointent, ensemencés, fraternellement, pour les absents par ceux qui demeurent aux villages, les trop vieux, les trop jeunes, les trop faibles, les vieillards, les enfants, les femmes. Rien ne révèle un pays engagé, depuis six mois, dans la plus implacable des guerres.
Belgrade, la capitale, la ville où devrait battre, plus ardent, le coeur de la patrie, si décimée et si heureuse, offre un spectacle plus étonnant, plus déroutant encore.
Je l'avais surprise, naguère, au lendemain d'un drame farouche, dont plus rien ne subsiste, pas même le petit konak aux grilles enguirlandées de corolles couleur de sang, à peine un souvenir qui va s'effaçant, délavé, submergé dans la mémoire des hommes par le flux des récents et glorieux holocaustes,--je l'avais surprise dansant et chantant. Je l'ai retrouvée, cette fois, au passage, au lendemain de tant d'événements illustres, d'une déconcertante impassibilité, silencieuse, grave, stoïque, et dissimulant à la fois sa joie et ses douleurs.
Les rues, embellies, depuis tant d'années, au point d'être méconnaissables, avaient leur mouvement paisible d'autrefois. Les passants y vaquaient sans hâte à leurs affaires. Les soldats qui passaient, l'arme à la bretelle, pouvaient, tout aussi bien qu'en temps de paix, aller à quelque fastidieuse corvée de place. Seulement, certains d'entre ces hommes en capotes de bure, boitant beaucoup, s'appuyaient sur une canne, portaient l'un ou l'autre bras en écharpe ou promenaient des fronts ceints de linges blancs.
Au Kalimagdan--le jardin verdoyant qui domine la désuète forteresse du Prince-Eugène et d'où l'on découvre l'un des plus grandioses panoramas du monde sur le fleuve aux eaux jaunes et son affluent, sur la frontière menaçante d'en face, qui enserre, avec tant de jalousies et de haines, tant de candides sympathies--des enfants jouaient, bien sagement, sans cris, sous l'oeil baissé des mères; des blessés allaient et venaient; des hommes contemplaient, pensifs, accoudés au parapet, le pays d'en face, Semlin, si proche, qui s'embrumait au déclin, la rive où sont tapis les torpilleurs autrichiens aux aguets. Mais pas de conversations bruyantes, pas d'éclats, point de grands airs arrogants de vainqueurs, point d'airs penchés et douloureux non plus. Aux façades, pas un drapeau,--hormis quelques longues bannières de crêpe qui se balançaient en signe de deuil pour la mort du roi Georges de Grèce.
Pourtant, alors que la guerre, à son compte, était virtuellement terminée, la Serbie venait de prendre une pari méritoire à l'assaut d'Andrinople, où, fidèle, elle prêtait son aide à l'alliée; pourtant, des milliers encore de ses enfants étaient tombés dans ce suprême effort; pourtant, on attendait, la nuit suivante, quatre ou cinq trains chargés de blessés que nous allions, un peu plus tard, entendre pieusement acclamer, dans les gares de la ligne, et pour lesquels, dans les hôpitaux, on préparait des couches...
Sofia présente un aspect différent. Sans arrogance, quatre jours après la victoire, on s'y réjouit encore, visiblement, du décisif succès que vient de remporter l'armée. La gare est pavoisée; les trois couleurs (blanc, vert et rouge) flottent encore, à la bise assez aigre ce matin, aux façades des édifices publics, aux grilles du square, en face le palais royal, à maints balcons. Et ce n'est guère que d'hier que des démonstrations plus bruyantes ont pris fin. On a promené dans les rues des étendards; on a chanté, illuminé; on a manifesté en foule, au pied de la statue d'Alexandre II, le «tsar libérateur».
Et cela est légitime, et ces marques d'émotion que donne le peuple bulgare le rapprochent de nous, évidemment, accusant des traits de ressemblance, des façons communes de sentir, de vibrer, comme elles accentuent la différence profonde qui existe entre lui et ses voisins les Serbes.
LA VILLE CONQUISE
Andrinople (Odrin), 5 avril.
On n'approche pas sans émotion d'une ville ainsi emportée violemment, après six mois d'angoisses et de souffrances. Quel amas de ruines s'amoncelle au delà de l'horizon? Quels cortèges de spectres hâves rôdent parmi ces décombres?
Eh bien, non! A découvrir de loin Andrinople vaincue, à travers les pâles verdures des bouleaux et des saules qui la paraient comme d'un voile de jeunesse, nos appréhensions d'un coup s'évanouissaient. Dieu! qu'elle nous apparut jolie, séduisante, à la fin d'une douce après-dînée de printemps, vêtue de gris tendre, de bleu de lin, de mauve, allongée, languide ainsi qu'une convalescente, au fond de l'opulente plaine, et dressant orgueilleusement dans un ciel tendre sa mosquée dominatrice, «Sultan Sélim», sa coupole à l'orbe harmonieux et le quadruple miracle de ses minarets, lancés vers le zénith comme des javelots. Et, rassurés, remis des inquiétudes que nous avaient fait concevoir les premières et hâtives narrations, nous nous disions que nous avions été bien fous de nous alarmer ainsi, et de concevoir, seulement, la possibilité que des hommes d'à présent, des hommes qui se réclament de la culture qu'ils sont venus chercher dans la douce France, avaient pu insulter à tant de beauté.
De fait, les Bulgares n'ont pas bombardé Andrinople, au sens propre du mot. On compterait, dans la ville entière, les bombes qui ont produit quelques ravages appréciables. On pourrait presque, pour désigner ces tirs, employer l'expression maritime de «coups de semonce». Ils avaient bien plutôt pour but d'effrayer la population, de la déterminer, s'il se pouvait, à faire pression sur l'autorité militaire et à la décider à capituler, que de détruire. Il est certain qu'un bombardement un peu intense--je ne parle pas même d'un feu comparable à celui qui écrasa Aïvas-Baba-Tabia et le saillant nord-est, où il n'est pas un pouce carré de terre qui ne soit labouré, retourné, et comme calciné par le feu du ciel--eût anéanti irrémédiablement cette cité de 80.000 âmes, d'énorme étendue, objectif trop facile pour les bonnes pièces françaises et leurs artilleurs exercés. Mais dans la ville, nuls dégâts graves, ou si peu! On montre à l'arrivant, comme des curiosités, les brèches aux façades, les vitres éclatées, les trous de la chaussée. Le plus dommageable coup fut, sans doute, celui qui troua la toute gracieuse coupole de la mosquée du Sultan Sélim, qui eût pu l'endommager gravement et ne lui a laissé qu'une blessure, d'en bas invisible, pour venir ensuite briser, au pied d'un des sveltes et robustes piliers, le pavement.
Gardons-nous, toutefois, de suspecter les relations des assiégés: la fièvre obsidionale a naturellement surexcité l'imagination de ces pauvres gens, six mois isolés du monde, rationnés plus ou moins, privés des mille douceurs qui rendent la vie parfois aimable. Leurs terreurs ne furent que trop compréhensibles, et, réellement, les plus endurcis souffrirent de ce siège.