L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
AVEC CE NUMÉRO La Petite Illustration CONTENANT LES ANGES GARDIENS Roman par MARCEL PRÉVOST QUATRIÈME PARTIE.
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Ce numéro contient:
1º Quatre pages en couleurs non brochées: DIX AMÉRICAINES DE NEW-YORK, par Helleu;
2° LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 4: LES ANGES GARDIENS, par M. Marcel Prévost;
3° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 12 AVRIL 1913 _71e Année.--N° 3659._
LES MÉFAITS DU VENT D'EST
Après l'atterrissage du Zeppelin IV au champ de manoeuvres de Lunéville: le dirigeable allemand et son équipage sous bonne garde.
Photographie prise avant que les trois officiers allemands eussent quitté leurs uniformes pour revêtir des vêtements civils. _Voir les autres photographies et l'article aux pages 310 et suivantes._
COURRIER DE PARIS
LA MORT DU MILLIARDAIRE
Un homme qui disparaît, cela se voit et n'éveille même pas l'attention. Mais si cet homme était réputé dans l'univers pour ses immenses richesses, s'il portait un nom de lingot, pesant et bosselé d'or, un nom retentissant de fortune, et symbolique de toutes les satisfactions que peut procurer l'argent, son départ ne manquera pas de revêtir une importance exceptionnelle.
La mort du milliardaire abrutit. On n'y comprend rien. Il semble qu'elle était impossible et l'on ne s'explique pas qu'elle arrive. On en cherche la cause, les raisons, le but. Elle a l'air d'un accident, d'une catastrophe sans exemple. Comment diable, en effet, peut-on mourir quand on est si riche? Il y faut mettre de la bonne volonté et, comme on dit, le faire exprès. Le milliardaire ne peut mourir que s'il se suicide. Et cependant, avant même de nous être renseignés, nous savons que c'est malgré lui et sans qu'on l'ait consulté qu'il a dû tout à coup, entre deux mots, entre deux bouchées... crier: ah! et quitter...
Quelle histoire que celle de ces grands congés! Oui, la Mort se donne là des façons de gageure et de représailles. Tandis que pour le commun des hommes elle rafle avec largeur et tape dans le tas, ici elle met de l'intention et choisit. Manifestement, c'est voulu. Et nous n'en concevons pas une moindre surprise.
D'abord, nous sommes étonnés de l'audace de la mort, qu'elle ose s'attaquer à de si gros morceaux, et en même temps la faiblesse du surhomme visé, puis touché, nous confond. Qu'il a donc peu de résistance! Un enfant! Il ne se défend ni mieux ni plus que les autres, et on le met par terre plus vite qu'un estropié. Nous ne nous expliquons pas que l'on en vienne aussi aisément à bout. Ses châteaux n'étaient donc pas dés châteaux-forts, et ses richesses un rempart? Nous nous étions habitués à penser qu'il n'entassait ces dernières que pour s'en protéger, qu'elles l'entouraient, le blindaient, et qu'à leur abri rien ne pouvait l'atteindre. Et pourtant elles n'ont pas su le défendre. Elles le trahissent de toutes les façons. Un pareil homme, que tant de puissance rendait comme invulnérable... en un jour, en une heure il devient cette chose affreuse, «à toute extrémité», pour laquelle tous les chèques ne valent pas deux sous. Jamais le néant des souverainetés humaines n'éclate avec plus de terrifiante évidence que devant la chute des potentats de l'argent. En rendant l'âme comme les autres hommes ils rendent davantage, ils rendent ce à quoi ils tenaient plus qu'à leur âme même, ils rendent l'espèce de divinité qu'ils s'imaginaient avoir acquise et posséder, ils font faillite de leur orgueil, ils perdent l'immortalité que la richesse, à certaines heures d'inoubliable délire, leur avait garantie, et tout d'un coup ils apprennent qu'en dépit des palais, des trésors de toute nature, de tous les soins et toutes les précautions, malgré les médecins «attachés» si âprement à leur personne, et la garde de leurs protecteurs intéressés formant le carré autour d'eux... ils sont à l'entière disposition du courant d'air et du microbe infectieux qui les supprimera. Et il n'y aura pas de vingt, de trente millions offerts à genoux à un chirurgien de génie, pour «protester» la mort, si son échéance est venue,... pas plus que les trains spéciaux commandés par câble et les yachts chauffés à toute vapeur ne seront de force à vous faire échapper. Il faut mourir. Comme vous et moi. Ah! que c'est dur! De quelle mêlée de sentiments, de quelles formidables révoltes le milliardaire en détresse doit-il être alors le théâtre! Avoir tant travaillé, tant amassé, combiné, lutté, souffert, triomphé pour s'en aller quand même, avant la fin du mois. Certes, si le richissime n'a pas su, un peu auparavant, se détacher le premier, consentir son sacrifice et passer homme de bien pour faire oublier l'homme de biens, l'approche de son règlement lui sera le pire des supplices... Comme il a vécu au centuple il meurt au centuple, et ses derniers moments sont, dans la souffrance et le regret, une multiplication. Il était tout chiffre, tout sac d'or, tout appétit de gain, même s'il menait, au milieu de son luxe, la plus modeste des existences. L'argent,... les moyens de le gagner, les dangers de le perdre,... il n'y avait que cela qui l'intéressait, et compensait, à son regard, la peine de vivre. Le reste ne signifiait rien. On peut même dire que l'emploi, maintes fois excellent, qu'il faisait de ses richesses, ne valait pas, à son estimation, le plaisir ardent qu'il avait éprouvé à les conquérir. La dépense n'était que la dernière, presque la plus indifférente de ses joies. Ce n'est pas médire en effet du milliardaire en général que d'affirmer qu'il entre dans l'acquisition des merveilles artistiques dues à ses inépuisables capitaux, une somme de joies morales toute petite. Malgré lui, et sans qu'il y ait injustice à le lui reprocher, un Titien, pour lui, représentera toujours avant tout--avant sa valeur d'art et de beauté--sa valeur pécuniaire. C'est en grande partie le prix qu'il l'aura payé, qui le lui rendra cher. Si, par une aberration subite du goût humain, les Vinci tout à coup cessaient de valoir, et ne coûtaient désormais qu'un prix de chromo, le richissime n'en voudrait plus. C 'est là le revers terrible de la monnaie. Quand on est un monarque de l'argent, on en devient aussitôt le sujet. On ne voit, on ne sent, on ne pense, on ne juge, on n'espère, on ne se désole, on ne croit, on n'aime et on ne hait qu'à travers lui. Il règle, conduit et dirige tout. Il est dieu. Même quand on croit le mépriser, on l'adore. Et chaque fois qu'on se vante de le dominer et de l'asservir on lui obéit. Si le milliardaire ne regarde donc tout qu'à travers ce prisme déformant il n'est, lui aussi, regardé que de la même manière. L'argent le couvre, l'enveloppe, lui compose un habit de Nessus, des traits et une figure spéciale. On rapporte--comme il le fait lui-même vis-à-vis d'autrui--tous ses actes et ses plus secrètes intentions à l'argent, on ne lui prête que des mobiles intéressés, on ne croit pas plus en lui qu'il ne croit en son prochain par une habitude et une angoisse perpétuelles d'être volé... Et ce sont là des conditions de vie atroces.
Le milliardaire, on l'a dit souvent et il ne faut pas se lasser de le répéter, est le plus malheureux des hommes, le plus _infortuné_. Il a le virus du doute, de la méfiance et du soupçon. Il ne veut, ne peut et ne doit plus se fier à personne. Il est dans la vie derrière un grillage, comme un caissier. Son esprit est inquiet et son coeur sur le qui-vive. L'or qu'il répand et qu'il sue, et qui ruisselle de lui partout où il passe, empoisonne à jamais la source de la sincérité humaine. Comme un buveur éternellement altéré d'eau limpide et qui n'aurait pour étancher sa soif qu'une boisson bourbeuse, le richissime vit _trouble_ et ses sentiments sont gâtés, ont un arrière-goût. Il est privé du premier de tous les biens, du plus magnifique, du seul dont on ne se lasse pas: le désir. Ou plutôt si, il a un désir, affreux et torturant, parce qu'il reste inassouvi; il désire désirer! Ah! qu'il donnerait des portefeuilles, et des usines, et des chemins de fer, et des villes pour avoir envie vraiment de quelque chose, de quelque chose qui serait difficile, impossible à obtenir...! de quelque chose qui ne pourrait pas se payer, avec de l'argent! Mais cela même est chimérique, puisque tout s'achète et se vend, et que les choses pour lui sont possédées dès qu'il les nomme sans plaisir, sans même les avoir vues, et lui appartiennent d'avance! Ainsi vit-il, le pauvre grand riche, devenu machine à faire de l'argent et à le cracher. On ne se l'imagine que sous ce double aspect. Toutes ses émotions sont condamnées à se résumer et à se traduire par le mouvement de payer. C'est son leit-geste, sa mécanique. Sa main n'est qu'une bourse, une coupe à écus, une manivelle à signer. Quand il la tend, il ne vient à l'idée de personne que ce soit pour qu'on la lui serre avec un peu d'affection, dans un simple et cordial élan... Non, tout de suite on cherche ce qu'il y a dedans. Un milliardaire n'a pas le droit de donner une poignée de main vide, ni de sourire gratis, ni de vous demander pour rien des nouvelles de votre santé, ni de faire, en un mot, quoi que ce soit comme tout le monde, _car il n'est pas tout le monde,..._ il est le monstre admiré, jalousé et haï, le voleur du bien général, l'accapareur unique et célèbre dont le nom n'est prononcé qu'en râlant d'envie, de désespoir et de cupidité, comme si on voulait le poignarder, mais qu'on n'osât pas, moitié par crainte, déférence, et moitié par intérêt, de peur de tuer l'homme tirelire, l'homme aux oeufs d'or.
Trente, quarante ans, davantage, il passe, à travers des milliers de mains, sans cesse tendues à le toucher, et qui le mendient avec des airs de menace... Le monde entier veut de lui son pourboire. Et il donne, tous les jours, et pour tout. Il donne pour toutes les oeuvres, pour toutes les religions, pour tous les pays, pour tous les malheurs publics, pour toutes les misères privées, il donne pour le musée et pour l'hospice, pour l'art, la science, l'industrie, le commerce, il donne aux pauvres et aux aisés, aux sages et aux fous, aux femmes, aux enfants, aux vieillards, aux bêtes,... il donne pour donner, pour accomplir sa fonction fatale de riche errant... et puis un matin il meurt, en voyage... Les journaux font connaître par tout l'univers qu'il n'est plus... et cela le déconsidère. En une minute sa cote baisse. Il ne vaut plus rien. On ne lui garde aucune gratitude. Il n'aurait plus manqué que cela qu'il ne fût pas généreux et munificent. Il n'a pas encore donné tout ce qu'il avait. Il possédait de si grands biens qu'il ne _pouvait pas se ruiner!_ Allons! Il n'avait aucun mérite. On pense encore à lui quelques jours pendant le temps de la chapelle ardente et de l'exposition du corps. Il semble que ses richesses écroulées et renversées lui fassent un catafalque. Et puis on n'en parle plus... On se rue à l'instant à la recherche de _l'autre_, du milliardaire nouveau qui prendra sa place... Et les grands marchands de tableaux, les antiquaires frémissent...: Allons-nous retrouver le pareil?--Pas sûr!
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
_Ici viennent s'intercaler quatre pages en couleurs non brochées: DIX AMÉRICAINES DE NEW-YORK, par Helleu._
DIX AMÉRICAINES DE NEW-YORK
_Mon cher Baschet,_
_Je vous envoie dix dessins d'Américaines, pris au hasard dans mes cartons. Mon séjour à New-York a duré quatre mois: j'aurais pu y rester plusieurs années et faire chaque jour de nouveaux portraits. Les beautés y sont innombrables. P. HELLEU._
UN «ZEPPELIN» EN FRANCE
PENDANT LE SÉJOUR DU «ZEPPELIN IV» SUR LE CHAMP DE MANOEUVRES DE LUNÉVILLE (3 ET 4 AVRIL)
_Voir l'article aux pages suivantes._
«Il est recommandé aux journalistes allemands d'éviter de donner des renseignements pouvant intéresser les autorités militaires des autres pays. Cet avis concerne surtout la publication d'indications sur la construction des dirigeables et des aéroplanes et sur les résultats obtenus avec ces appareils.
(GAZETTE DE L'ALLEMAGNE DU NORD.--_Note officieuse_ du 1er avril.)
UN «ZEPPELIN» EN FRANCE
Le jeudi 3 avril dernier, à 1 h. 1/2 de l'après-midi, un Zeppelin atterrissait sur le champ de manoeuvres de Lunéville. L'aéronat fut heureusement protégé et très aimablement aidé dans sa manoeuvre de descente par le 17e régiment de chasseurs à cheval, qui, à cet instant précis, était passé en revue par le général de Contades de Gizeux.
Le dirigeable, ainsi soudainement descendu des nues, repartit vers l'Est le lendemain vers midi et demi.
C'est l'histoire des vingt-trois heures de séjour du Zeppelin allemand sur le sol français que nous résumerons ici.
* * *
Pour la première fois un événement de ce genre se produit. Avant que d'en discuter, constatons qu'au point de vue des relations officielles entre gouvernements l'incident est clos.
Un communiqué, publié dès le lendemain matin de l'atterrissage, était, en effet, conçu dans ces termes:
_Dès qu'il a été informé de l'atterrissage d'un ballon allemand à Lunéville, le gouvernement a prescrit une enquête immédiate confiée à l'autorité militaire._
_Il y a été procédé par le général Lescot, commandant d'armes, et le général Hirschauer, inspecteur permanent de l'aéronautique militaire, assisté du sous-préfet de Lunéville, M. Lacombe._
_De cette enquête, il résulte que le dirigeable est un ballon privé de la Société Zeppelin. Les trois officiers qui étaient à bord formaient une commission de réception._
_Il résulte également de l'enquête que le ballon a atterri par correction en s'apercevant qu'il était au-dessus d'une grande garnison française. Il avait complètement perdu son orientation. Le capitaine George, président, de la commission de réception, a donné sa parole d'honneur qu'il n'avait été procédé par lui ni par ses compagnons à aucune observation concernant la défense nationale._
_Dans ces conditions, il a été entendu qu'on laisserait partir immédiatement le ballon, ce qui paraît d'ailleurs très urgent à cause d'avarie possible._
_Ensuite les officiers seront accompagnés en chemin de fer jusqu'à la frontière par le commissaire spécial d'Avricourt._
_L'incident est ainsi clos._
Telle est la version officielle qu'il importait de reproduire. Mais, autour de ce communiqué, il y a une place pour l'histoire, pour la recherche de la vérité, pour l'étude des conséquences. Procédons chronologiquement.
* * *
Vers les 10 heures du matin, jeudi dernier, les habitants de Vesoul furent très surpris d'apprendre qu'un dirigeable dont la forme ressemblait à celle d'un Zeppelin avait évolué, à grande hauteur, au-dessus de Selle, Passavant et Vauvilliers, paraissant s'orienter sur Epinal.
De cette ville, et alors qu'il se trouvait à une plus faible altitude, le dirigeable fut à nouveau signalé; il passait au-dessus des forts se dirigeant au nord.
On perd de vue le Zeppelin à partir d'Épinal, mais on croit cependant qu'il a suivi la voie du chemin de fer; à midi 40, il est signalé au-dessus de Lunéville où se manifeste un véritable émoi. Du champ de manoeuvres, des officiers voient l'immense vaisseau accomplir un huit au-dessus de la ville, puis, piquant à l'est, aller vers le fort de Manonvillers qu'on finit de construire.
On suit naturellement le Zeppelin à la lorgnette; soudain, l'esquif aérien s'incline fortement, l'axe longitudinal du ballon accuse un angle d'environ 45° avec l'horizontale. Le dirigeable vire de bord, revient vers l'immense espace de 200 hectares que constitue le champ de manoeuvres. L'aéronat paraît à bout de lest, ses passagers agitent leurs mouchoirs blancs. Le Zeppelin frôle, nous dit-on, un réservoir à eau, passe de justesse au-dessus des arbres en bordure du champ et touche terre, un peu brusquement, tandis que sur le terrain évolue le 17e régiment de chasseurs.
La population accourue se précipite, plutôt hostile, car elle vient d'apercevoir des uniformes d'officiers allemands; fort heureusement, les officiers français prennent aussitôt des dispositions pour éloigner la foule et faciliter l'atterrissage définitif de l'aéronat. Une compagnie cycliste assure le service d'ordre, quand les autorités arrivent sur les lieux.
A bord du dirigeable se trouvent douze personnes: trois officiers et un sous-officier, le pilote du ballon, qui est capitaine de réserve, et sept mécaniciens civils.
Les militaires sont: le capitaine Fritz George, de la section d'aéronautique de Berlin, attaché à la station aéronautique de Metz; le lieutenant Félix Jacobi, du 3e bataillon d'aérostiers de Metz; le lieutenant Jean Brandeis, du bataillon des aérostiers de Berlin; le sergent Gall, du 3e bataillon d'aérostiers de Metz. Le pilote, attaché à la maison Zeppelin, est le capitaine de réserve Glund.
Le général de division Lescot, commandant la place, monte alors à bord de la nacelle et interroge le pilote et les officiers. Leur récit doit fixer notre religion; le voici tel qu'il a été résumé par le pilote Glund:
J'ai quitté Friedrichshafen sur les bords du lac de Constance, pour des essais d'altitude, ayant à bord une commission militaire de réception et de contrôle. Nous nous sommes égarés en France, alors que nous devions aller à Baden. Nous avons vogué au-dessus de la Forêt Noire; ensuite nous sommes rentrés dans le brouillard et montés à 2.000 mètres, déviant à l'ouest, ne pouvant descendre, gênés dans nos manoeuvres par les montagnes du Felberg, hautes de 1.500 mètres. Nous avons ainsi voyagé plusieurs heures sans rien voir et c'est vers une heure que nous avons aperçu des soldats manoeuvrant; alors nous avons voulu descendre, d'accord avec les officiers, et ceci par correction, pour prouver que nous n'étions pas venus volontairement en France.
Telles furent les déclarations; elles ne faisaient nullement mention des possibilités qu'avaient eues les aéronautes d'apercevoir la terre quand ils furent signalés en Haute-Saône et à Epinal. D'autre part, nulle allusion non plus à la position qui semblait critique du dirigeable au-dessus du fort de Manonvillers. Aucune indication de route ne fut donnée et, s'il est exact, ainsi qu'on le constata au baromètre enregistreur, que le ballon s'était élevé à 1.925 mètres et avait navigué en altitude, on se rendit compte, aussi par le graphique tracé que plusieurs fois le dirigeable était revenu à de moins grandes hauteurs.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le dirigeable naviguait. Le vent régnant ce matin-là dans toute la région était du nord-est (1); par conséquent, le Zeppelin marcha avec un vent de côté contre lequel il eut à lutter jusqu'à Lunéville.
[Note 1: En Allemagne, paraît-il, le vent soufflait franchement de l'est.]
On remarquera que le parcours suivi par le dirigeable allemand affecte sensiblement le tracé d'une ligne à peu près droite qui, prolongée au delà de Lunéville, irait franchir la frontière pour rencontrer Metz en infléchissant sur la gauche.
C'est du reste cette orientation qui avait laissé penser, jeudi soir, à Paris, quand on connut le passage vers Vesoul et l'atterrissage à Lunéville, que le Zeppelin désemparé avait été pris par un courant du sud. Toutefois, on envisageait malgré tout, et au préalable, l'incursion en territoire français.
De ces hypothèses, on voit que, d'après les déclarations allemandes, aucune n'est vraie. Il faut donc admettre--tout en reconnaissant la possibilité de s'égarer au-dessus de la Haute-Saône--que le dirigeable a navigué en France, 130 kilomètres durant, sans pouvoir repérer sa route.
Quant à la question de l'atterrissage, réserves faites des déclarations du pilote Glund, on doit noter que le dirigeable était à court de lest, que des extincteurs et des outils avaient été jetés par-dessus bord. On avait naturellement conservé le plus précieux de tous les lests, l'essence. Très exactement--le jaugeage fut effectué par un officier--il restait à bord du Zeppelin, à son arrivée, 100 litres de carburant pour deux moteurs, soit environ deux heures de marche. Telle est la vérité.
Les deux opinions soutenues pour et contre l'atterrissage: comme il restait deux heures de marche à bord, le dirigeable pouvait franchir la frontière sans s'arrêter; le pilote n'a donc atterri que par bonne volonté.
Contre l'atterrissage: il est entendu que le dirigeable avait assez de carburant à bord pour aller atterrir en Allemagne, mais c'est l'incident survenu aussitôt après le passage au-dessus de Lunéville qui a obligé les aéronautes à revenir.
Il ne nous appartient pas de conclure, nous exposons simplement des versions.
* * *
Mais revenons auprès du dirigeable, alors que les opérations de descente se terminent.
L'équipage a fiché en terre un énorme tire-bouchon d'acier, haut de 1 m. 20, qui se visse dans le sol, non sans difficulté, et qui formera ancre, l'extrémité du tire-bouchon étant reliée par des cordages avec un pieu creux en fer placé également dans le sol à environ 1 m. 50 de distance, assurant ainsi un système suffisamment rigide.
C'est cet ensemble, fixé en terre par les moyens du bord, qui constituera la seule attache du dirigeable pendant tout son séjour. La pointe du Zeppelin étant placée, face au vent, un triple câble d'acier part de l'étrave du dirigeable et s'accroche à la boucle qui termine l'énorme vis métallique disparue en terre. Ainsi, à son gré, le ballon évoluera, mais aucune autre attache ne le reliera au sol.
Par précaution à l'avant, à l'arrière et aux nacelles, des cordes pendent, que les hommes attraperaient en cas de besoin.
Après que les officiers allemands eurent quitté leurs uniformes et se furent mis en civil, l'autorité militaire française prit possession du dirigeable. On installa un gendarme et des soldats dans chacune des nacelles, on dévissa les bougies d'allumage et on permit à l'équipage l'enlèvement d'un des deux moteurs arrière de l'aéronat, ce qui allégea le Zeppelin de 500 kilos environ: il en avait besoin. Ce travail accompli, ni les officiers, ni le pilote, ni les mécaniciens, ne furent autorisés à séjourner à bord. Par contre, les officiers français, quelques civils et ingénieurs furent admis dans la soirée et le lendemain matin à visiter dans tous ses détails le dernier construit des dirigeables allemands.
Ce Zeppelin, qui resta presque un jour sur la plaine de Lunéville, mesure 148 mètres de long; son diamètre au maître-couple est d'environ 14 mètres, son volume de 20.000 à 21.000 mètres cubes. Il est muni de trois moteurs semblables de 180 chevaux chacun, fabriqués par M. Maybach, l'ancien ingénieur de la maison Mercédès.