L'Illustration, No. 3658, 5 Avril 1913

Part 5

Chapter 51,006 wordsPublic domain

Témoin des embarras et des catastrophes continuellement engendrés, aux États-Unis, par la lutte véritablement sauvage et meurtrière des concurrences, Pierpont Morgan avait pensé: «Il faut substituer à cette anarchie de l'ordre. _Il faut supprimer les concurrences_.»

Il fallait donc pour cela transformer les concurrents en associés... C'était l'idée des trusts, dont la réalisation pouvait sembler une chimère monstrueuse et folle, et que pourtant le génie de Morgan réalisa. _Trust_ des chemins de fer, _trusts_ de l'acier, de la viande, de l'or, de la houille, des banques, de la navigation, cet homme prodigieux les _osa_ tous! Qu'une telle audace ait eu parfois des effets très salutaires, et qu'on ait pu considérer, à de certaines heures, Pierpont Morgan comme le sauveur du crédit américain, cela ne semble point niable à quelques-uns... mais ce n'est pas non plus l'avis de tous, et ce sera le rôle des économistes de déterminer dans quelle mesure fut bienfaisante et dans quelle mesure put être préjudiciable à la condition économique des États-Unis l'oeuvre de _conquête_, absolument fantastique, poursuivie durant plus de trente années, par cet homme surprenant.

Elle lui avait rapporté, à lui personnellement, une fortune de cinq ou six milliards, disent les uns,--de moins d'un milliard, affirment les autres. Il supportait avec flegme et simplicité le poids de cette richesse.

C'était un homme de haute taille, corpulent (105 kilos!), avec une encolure de taureau, des mains puissantes, un nez énorme sous lequel grisonnait une moustache serrée autour des lèvres minces; et le plus impressionnant regard qu'on pût imaginer: un regard gris, pénétrant, dont des sourcils épais semblaient retenir la lumière...

Il parlait peu. Il allait dans le monde le moins possible. Il était un homme de foyer, et un homme de travail. Jules Huret a ainsi décrit la maison où Pierpont; Morgan travaillait:

«...La banque se trouve au coin de Wall Street. nº 23, et de Brad Street, n° 3.

» Elle n'a que cinq étages uniformes. La façade est en pierre de taille. Au-dessus de l'entrée des bureaux où se dressent deux colonnes de marbre rougeâtre soutenant un petit portique triangulaire, je lis: «J. P. Morgan & Co» découpé en relief dans la pierre du triangle. Sur toutes les fenêtres des étages supérieurs, loués à des bureaux privés, on voit, en lettres dorées, des noms de courtiers, de sociétés financières, etc. Rien d'imposant en vérité, n'était l'idée de la puissance qu'on se fait de l'homme qui monte tous les jours les six degrés de pierre du perron d'où il peut voir la statue de Washington.»

Le bureau du «patron» fait suite à ceux des employés et des «grands chefs» qui ne sont séparés les uns des autres que par des cloisons basses. Le bureau de Morgan est au fond. Il n'y a même pas d'antichambre qui le sépare des autres. Des cloisons de verre l'entourent. Quiconque avait à parler à Morgan y pouvait entrer librement...

Ce grand travailleur aura été un grand philanthrope. Il entretenait 300 asiles de pauvres! Il fut aussi un grand amateur d'art, et sa collection particulière est une des plus merveilleuses qui soient au monde. La France enfin lui doit deux très beaux dons: le don d'une splendide collection de pierres précieuses qui est au Muséum; et celui du fameux «chef de Saint-Martin» qu'il restitua simplement à l'État français, le jour où, ayant payé fort cher cette relique, il apprit qu'elle était une propriété d'État... qui n'était: point à vendre.

Pierpont Morgan laisse une veuve, trois filles et un fils qui lui succède. C'est, dans le monde, une grande figure de moins; et, pour l'Amérique, une véritable force qui disparaît.

LES THÉÂTRES

L'Athénée représente en ce moment avec succès uns comédie qui semble devoir passer à juste titre pour la plus originale, la plus subtile et la plus raffinée de cet écrivain original, subtil et raffiné qu'est M. Abel Hermant. C'est _la Semaine folle_. La semaine folle est, à Venise, la semaine de carnaval; c'est pendant une semaine de carnaval à Venise que se déroule l'action que M. Abel Hermant a choisie comme prétexte à sa nouvelle étude de moeurs cosmopolites, un drame d'amour, qui ne se termine d'ailleurs pas tragiquement. L'héroïne de l'aventure a meublé à la russe son palais du Grand Canal et il se trouve que ces deux byzantinismes harmonisent à merveille leurs lignes hardies et leurs colorations violentes; or ce détail a quelque chose de naturellement symbolique, toute la pièce ayant ce caractère d'étrangeté forte et séduisante. Elle est jouée, tout à fait dans le ton qui convient, par Mlle Ventura, une Slave ardente, inquiétante et captivante, par M. André Brûlé, à qui on peut supérieurement accorder, au masculin, les mêmes qualificatifs, par M. Jacques de Péraudy et par MM. Guyon fils, Gallet, Guilhène.

Le théâtre lyrique des Champs-Elysées, fondé et dirigé par M. Gabriel Astruc et dont nous avons montré plus haut l'effet extérieur et la disposition intérieure, a ouvert la série de ses spectacles par les représentations d'oeuvres de choix: d'abord _Benvenuto Cellini_ de Berlioz, créé en 1838 et dont pourtant c'était seulement la 8e représentation! Ensuite--pour succéder à cet opéra si romantique quant à ses détails extérieurs, si humain quant à son expression--une pastorale: _le Freisehütz_, de Weber. joué, pour la première fois peut-être en France depuis un demi-siècle, sous sa forme originale. La troisième soirée a été exclusivement consacrée à un concert de musique français où voisinaient les noms de Chabrier, Lalo, Saint-Saens, Gabriel Fauré, Vincent d'Indy, Debussy, Paul Dukas, Inghelbrecht. On a vivement apprécié le soin attentif et délicat, le goût éclairé, intelligent et l'art, pour tout dire, avec lequel, dans une salle appropriée à cet effet, cette nouvelle direction théâtrale prépare et réalise ses spectacles musicaux.

_La Chaste Suzanne_ est, à l'Apollo, la réapparition sous forme d'opérette d'un vaudeville, _le Fils à papa_, de MM. Mars et Desvallières, qui fut applaudi il y a quelques années au Palais-Royal. La pièce qui vient, ainsi transformée, de faire son tour du monde, n'a rien perdu de sa gaieté un peu libertine mais franche, que décuple l'entrain de la musique fraîche et mélodieuse de M. Jean Gilbert.

A la Comédie-Royale, revue de M. Robert Dieudonné, _C'est fou!_ qui s'applique à justifier assez plaisamment son titre et qui y réussit souvent.

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