L'Illustration, No. 3658, 5 Avril 1913
Part 2
--Ainsi, dis-je, je suis toujours surpris lorsque je vois des hommes graves, des magistrats, des professeurs, des industriels célèbres, se livrer à une danse endiablée, à ce «pas du dindon», le turkey-trot qui fait fureur en Amérique.
Sous la présidence de M. Wilson on ne dansera pas le «pas du dindon» à White-House.
M. Wilson parle peu. On ne sait pas ce que pense M. Wilson. Et le monde des affaires qui apprécie la discrétion, accueillerait fort bien M. Wilson, s'il n'avait par ses premiers actes ébauché tout un programme qui l'effraie un peu.
Avec le Président de demain, le ferment puritain est revenu à la surface des âmes américaines. Tout un parti s'exalte à la pensée de voir les moeurs sévères et rigoureuses d'autrefois renverser les idées actuelles. Car ce puritanisme marque un retour vers l'esprit des premiers conquérants du Nouveau-Monde. Le peuple, surtout, est satisfait: il pressent sa revanche contre les brasseurs de millions. Et certains industriels, pour la première fois, ne quitteront pas New-York au printemps, tellement les décisions présidentielles sont faites pour leur permettre toute crainte. Songez donc! M. Wilson a refusé le bal traditionnel qui eut toujours lieu le soir de l'installation à White-House; en outre, il proscrit le vin de sa table; il déclare qu'il ne veut plus d'avant-scène d'honneur au théâtre et que lorsqu'il va voir une pièce il entend que l'on supprime les tentures qui pourraient distinguer sa loge des autres; il prie les orchestres de ne jamais jouer l'hymne américain lorsqu'il paraît; il désire n'être qu'un simple citoyen parmi le peuple. Et le peuple est ravi.
Mais c'est au tour des élégantes américaines d'écouter Mrs Wilson avec stupeur. Mrs Wilson blâme les femmes qui dépensent beaucoup d'argent pour leur toilette. Un budget minime doit suffire. Mrs Wilson et ses filles se contentent de consacrer 35 francs à un corsage et 200 francs à une robe. Tout budget féminin qui excède 5.000 francs est exagéré. Et les femmes des secrétaires d'État font chorus. Le gouvernement est économe, austère et pratique. Tout est changé. Les ambassadeurs n'auront plus à envisager les difficultés d'un séjour à New-York. Le faste devient une manière d'inconduite. L'excentricité est bannie des moeurs. Nous ne verrons plus partir de Paris ces scintillantes bottines mordorées et les gants mauves ou roses qu'osaient, porter les jeunes misses émancipées. On assure que la misère sera moins grande le jour où les trusteurs cesseront d'être prodigues. Le monde des affaires s'en amuserait s'il n'était inquiet. Mais voici que M. Wilson renonce au yacht qui faisait la joie de ses prédécesseurs. Et l'on s'effare. Les honneurs que M. Wilson repousse ne s'adressaient pas à sa personne, mais au chef d'une nation. L'Amérique puritaine ne sera plus la patrie des fêtes ruineuses ni des folles élégances.
ANDRÉ DE FOUQUIÈRES.
LES PETITES OUAILLES BLANCHES DE L'ABBÉ POPULAIRE
Midinettes sortant de l'église Saint-Roch après le sermon de midi: la Révoltée, la Résignée, la Bavarde, la Frivole, la Rêveuse...
C'est une charmante et bienfaisante idée qu'a eue un vicaire de la paroisse Saint-Roch, l'abbé Populaire, de convier en son église, pour une «neuvaine» spéciale, employée à de courts sermons familiers, «les ouvrières du quartier de l'Opéra». A midi, l'atelier a entr'ouvert ses portes et a laissé s'échapper toutes ces petites laborieuses, qui emplissent la rue d'un joyeux tumulte... Mais la libre flânerie est parfois mauvaise conseillère, et les gens d'expérience assurent qu'elle ne conduit ni à la sagesse ni au bonheur. Les quelque vingt minutes qu'elles lui consacraient, le prédicateur de Saint-Roch les a réclamées, pendant neuf jours, pour ses conférences. Vingt minutes, ce n'est guère! Mais il n'en faut point davantage pour faire méditer ces jeunes âmes, si frivoles en apparence, et si accessibles pourtant à la claire raison, et qui retrouvent avec tant de facile simplicité la foi de l'enfance.
La «neuvaine des midinettes» a commencé la semaine dernière. Dans la salle des catéchismes qui leur avait été réservée, elles se pressaient, un peu émues sans doute, offrant par avance aux admonestations leurs têtes brunes et blondes. Pour ses débuts, le prêtre les mit en garde contre les dangers de l'imagination, qui est, affirma-t-il, funeste aux jeunes filles. Après avoir ainsi gourmande, très paternellement, les Rêveuses, l'abbé Populaire parla tour à tour, dans les conférences qui suivirent, des Frivoles, des Bavardes, des Résignées, des Révoltées et des Déchues. Et chacune reçut la petite leçon qu'elle méritait.
Les voici toutes, au sortir de l'église, celles à qui l'excellent prédicateur vient de dire leurs vérités. Elles emportent avec elles la bonne parole, qui sans doute les rendra meilleures. Et, quand elles auront regagné l'atelier, les heures de travail leur paraîtront plus légères.
A JANINA
Pour compléter notre intéressante documentation sur la prise de Janina, nous ajoutons aujourd'hui aux notes et aux photographies de M. Jean Leune, publiées dans notre dernier numéro, cette page illustrée sur les lendemains de la victoire grecque. Ce sont encore, avec deux croquis rapides, par M. Jean Leune, des défenseurs de Janina, le général Essad pacha et le colonel Vehib bey, des photographies envoyées par notre intrépide correspondant à l'armée d'Epire. Voici le groupe sympathique et bien français que forment notre consul à Janina, M. Dussap et sa femme, connue en littérature sous le nom de Guy Chantepleure, deux vaillants qui, par leur attitude ferme et courageuse, ont su, à certains moments difficiles, imposer aux soldats turcs exaspérés le respect de la population grecque de la ville. Nos documents du bas de la page montrent des pièces de l'artillerie turque broyées sur la forte colline de Bizani, et constituent une sorte de bas-relief pour ce document de tableau d'histoire: le héros du jour, le Diadoque, assistant, sur un trône improvisé, à la cérémonie rituelle que les musulmans soumis célèbrent en l'honneur de leurs nouveaux maîtres.
DE SALONIQUE AU PIRÉE.
A Salonique, le transfert, sur son yacht, _l'Amphitrite_, du roi assassiné, fut, le 25 mars dernier, une cérémonie très impressionnante. Parti de la résidence royale, le matin à 9 heures, le cortège funèbre, encadré de ces traditionnels evzones qui formaient la garde particulière du souverain défunt, s'achemina vers le port au milieu d'un immense concours de population recueillie. Toute la garnison avait pris les armes. Les drapeaux étaient surmontés de croix voilées de crêpe. Le cercueil, qui reposait sur un affût de canon, était enveloppé du drapeau national, sur lequel, à l'endroit de la tête, on avait placé la couronne, était suivi par la famille royale, et ce furent les princes et le nouveau roi lui-même qui, au port, transportèrent le corps à bord de _l'Amphitrite_. Il y eut, sur _l'Amphitrite_, un discours du métropolite parlant du roi «tombé au champ d'honneur». Et le bâtiment funèbre où s'était embarquée la reine Olga, soutenue par le roi Constantin, leva l'ancre et prit la direction du Pirée, où, retardé par le brouillard, il n'arriva que le 27 mars un peu avant midi. Il était attendu, sur le débarcadère, par tous les hauts dignitaires de la Cour et du royaume qui, dès que le bâtiment eut jeté l'ancre, montèrent à bord pour s'incliner, les premiers, devant la dépouille de leur souverain.
Pendant le débarquement du cercueil du roi Georges que continuaient de porter les princes de la famille royale, les batteries tirèrent des salves. Le corps fut, comme à Salonique, placé sur un affût de canon. Les deux reines et les princesses montèrent dans les voitures. Le roi suivit le cercueil que précédait le saint-synode et que traînaient sur son affût les marins hellènes. Derrière le nouveau souverain venaient les princes, le ministre luthérien, les ministres, les consuls étrangers, toutes les autorités civiles et militaires.
Au débarcadère et sur tout le trajet, on avait arboré les couleurs funèbres, blanc et mauve. Des oriflammes flottaient au vent, portant le monogramme du roi en or, surmonté de la couronne.
A la gare, un wagon mortuaire peint en blanc avec des bandes mauves latérales reçut le corps du souverain et, lorsque le train spécial s'ébranla pour se diriger sur la capitale, les canons des navires étrangers ancrés au Pirée tirèrent, en même temps que les batteries grecques, les salves de salut.
A Athènes, le cortège se rendit, au milieu d'une affluence énorme, à la cathédrale tapissée de couronnes, où, après une cérémonie religieuse, le cercueil a été déposé dans une chapelle, en attendant le jour des funérailles solennelles.
LA PRISE D'ANDRINOPLE
_Les communications entre Andrinople et Sofia restent momentanément difficiles et d'une désespérante lenteur. Aucune des photographies ou des correspondances dont l'envoi nous a été annoncé par dépêche n'a donc pu nous parvenir encore et ne nous parviendra avant la fin de cette semaine._
_On ignorerait tout, d'ailleurs, des conditions exactes dans lesquelles s'est produite la chute d'Andrinople, si deux longs et importants télégrammes d'un correspondant français et d'un correspondant italien (M. Ludovic Naudeau, du_ Journal, _et M. Luigi Barzini, du_ Corriere délia Sera) _n'avaient complété les brefs communiqués des états-majors bulgare et serbe et projeté un peu de lumière dans la chaos des nouvelles contradictoires et fantaisistes provenant de Sofia ou de Belgrade: prétendu anéantissement de la ville et de ses mosquées, mort supposée de Choukri pacha, etc._
_Notre collaborateur M. Réginald Kann--que nous avions envoyé, nos lecteurs le savent, en Bulgarie, après la rupture de l'armistice et la reprise des hostilités--serait arrivé à Andrinople dès le 27 mars avec MM. Naudeau et Barzini s'il n'avait été victime, à son retour de Silistrie, d'un assez grave accident dont il se remet peu à peu, mais qui a nécessité son retour en France._
_Quand M. Gustave Babin, parti à son tour pour la Bulgarie, a atteint Sofia, Andrinople était déjà aux mains des alliés. Il a pourtant continué sa route, et les impressions, les descriptions que nous attendons de lui auront un intérêt d'autant plus grand qu'elles seront illustrées d'après nature de dessins de M. Georges Scott._
_A la nouvelle de la chute d'Andrinople, nous avons pensé en effet que le peintre des émouvantes scènes de guerre dans les Balkans, dont plusieurs ont été reproduites ici même il y a trois semaines, devait aller sur les lieux compléter son admirable collection de Kirk-Kilissé et de Loule-Bourgas._
_M. Georges Scott a reçu aussitôt les autorisations nécessaires et, par l'Orient-Express jusqu'à Sofia, par les trains militaires ensuite, a gagné Andrinople où il a dû arriver mercredi, en compagnie de MM. les députés Messimy, ancien ministre de la Guerre, et Bênazet, rapporteur de la commission de l'armée._
_En attendant ses envois et ceux de M. Gustave Babin, voici un exposé succinct de tout ce que l'on sait actuellement de l'événement le plus sensationnel de la guerre des Balkans:_
La chute d'Andrinople, si longtemps, si fiévreusement attendue à Sofia, peut être célébrée par les Bulgares comme une belle et glorieuse victoire, mais elle ne met pas nécessairement fin à la guerre. Des trois points où les armées adverses de Thrace se trouvaient face à face, Boulaïr, Tchataldja, Andrinople, ce dernier est le seul dont la conservation ne semblait pas d'un intérêt vital pour les Ottomans. La perte des lignes de Tchataldja eût livré Constantinople au vainqueur; l'occupation de la péninsule de Gallipoli eût permis à la flotte grecque de pénétrer dans la Marmara et de bombarder Stamboul à revers; avec Andrinople, les Turcs ne voient disparaître qu'un gage précieux pour les négociations de paix et la capitulation de Choukri pacha, quoiqu'elle libère d'importants contingents alliés, modifie moins la situation stratégique que la situation morale au préjudice de la Turquie.
Pour les Bulgares, quel soulagement! C'est l'épine qu'on s'arrache du pied, le cauchemar persistant qui se dissipe. De même que la résistance de Port-Arthur gêna, pendant toute l'année 1904, le haut commandement japonais sur le Chaho; de même la présence, sur sa ligne de communications, de la forteresse ennemie, a entravé constamment les opérations du général Savof.
L'ATTAQUE ET LA DÉFENSE
Trois méthodes s'offrent à l'assiégeant pour s'emparer d'un camp retranché: l'attaque de vive force, le siège régulier, l'investissement. L'attaque de vive force consiste à concentrer sur un ou plusieurs points de la ligne de défense un feu intense, à la faveur duquel l'infanterie se lance à l'assaut des ouvrages. Le siège régulier permet de s'approcher de la place lentement, par une avancée constante, en creusant une tranchée profonde qui se dirige en zigzag vers la ligne de défense; les travailleurs y progressent peu à peu, à l'abri du canon de la place; on parvient ainsi jusqu'aux forts qu'on peut détruire par la mine. Par l'investissement on se contente d'entourer la ville, de l'isoler, et on compte sur la famine pour l'obliger à capituler; c'est le procédé le moins onéreux, mais aussi le moins rapide.
L'armée bulgare était assez mal outillée pour entreprendre un siège régulier. Ses troupes techniques--sapeurs, mineurs, artificiers--sont peu nombreuses et de qualité médiocre, s'il faut en croire certains témoins oculaires, notamment notre collaborateur A. de Penennrun. D'ailleurs le terrain argileux des environs d'Andrinople se prête mal aux terrassements; les pluies diluviennes de l'automne ne s'infiltrant pas dans le sol, les tranchées restent inondées; puis, lorsque les gelées arrivent, le travail de sape devient encore plus dur et plus pénible. D'autre part, l'artillerie de siège de l'armée bulgare ne compte que des pièces de calibre moyen, 150 et 120mm dont un grand nombre d'un modèle archaïque. Pas une pièce de 20cm, pas un mortier. A l'artillerie de campagne sont allés tous les crédits disponibles; on a négligé le matériel lourd. Aussi la tâche imposée au général Ivanof, chargé des opérations du siège avec un personnel de pionniers insuffisant et un matériel médiocre, paraissait fort ingrate.
Il est vrai que le camp retranché d'Andrinople ne présentait pas sur tout son développement des défenses également redoutables. Si les forts du secteur nord-ouest répondent à toutes les exigences de la guerre moderne, en revanche ceux du secteur est sont plus anciens et ne contiennent pas d'abris bétonnés; enfin, dans le secteur ouest et le secteur sud, les positions naturelles très solides n'ont été renforcées que sommairement par des redoutes de terre. L'infanterie et l'artillerie de campagne ottomane suffisaient amplement à la défense de toute la ligne; quant à l'artillerie lourde de Choukri pacha, elle était très supérieure à celle des assiégeants.
LES PHASES SUCCESSIVES DU SIÈGE
Lorsque les armées bulgares envahirent la Thrace, la 8e division descendant la Maritza, la 3e marchant du nord au sud convergèrent sur Andrinople. A cette période des hostilités il s'agissait de masquer la forteresse avec le moins de troupes possible afin de consacrer le maximum des effectifs à la lutte contre l'armée de campagne ennemie. L'investissement ne fut d'abord confié qu'à deux divisions et à une brigade de cavalerie qui suffirent à refouler les reconnaissances de Choukri pacha sur la ligne des forts et à rejeter ensuite dans la place une grosse colonne qui tentait de rejoindre l'aile gauche d'Abdullah pacha, engagée contre la 1re armée bulgare à Séliolou. L'arrivée d'une division nouvellement formée, puis d'unités serbes, permit, vers le 12 novembre, de compléter l'encerclement d'Andrinople et de la couper de toute communication avec l'extérieur. A ce moment deux divisions serbes, celles du Timok (1er ban) et du Danube (2e ban), tenaient les secteurs ouest et nord-ouest; les 8e et 11e divisions bulgares, plus la brigade de réserve de la 9e division, formaient la ligne de blocus des secteurs est et sud.
Le général Ivanof n'avait pas attendu que l'investissement fût achevé pour tenter des attaques brusquées sur plusieurs ouvrages de la défense, ceux des secteurs ouest et sud, qui sont les plus primitifs et les moins bien armés. Le 7 novembre, la 8e division s'emparait, après un combat de quelques heures, des retranchements de Kartal-Tépé, au sud du faubourg de Karagatch. Du côté ouest, il semble que les alliés aient été moins heureux et qu'après avoir occupé la position de Papas-Tépé ils en aient été chassés par un retour offensif de la garnison d'Andrinople. Jusqu'à la conclusion de l'armistice, au commencement de décembre, tous les efforts tentés pour reprendre Papas-Tépé ou pour déboucher de Kartal-Tépé vers Karagatch échouèrent.
Lorsque les hostilités reprirent, dans les premiers jours de février, les alliés avaient renoncé, semble-t-il, à prendre Andrinople par une attaque de vive force, comptant sur le blocus et le bombardement pour amener Choukri pacha à capituler. La ville étant largement pourvue de vivres, les obus n'y causant que peu de ravages, cette tactique ne pouvait amener la reddition de la place. Le commandement bulgare s'en rendit enfin compte et, reprenant son premier plan d'action, décida d'enlever Andrinople d'assaut.
Les opérations de la première période du siège avaient montré que les forts du secteur nord-ouest étaient trop puissants pour être pris à la baïonnette, que dans les secteurs ouest et sud l'espace manquait pour manoeuvrer. Restait le secteur est, le plus étendu, celui où la ceinture des ouvrages permanents forme un angle droit, dont le saillant, le fort d'Aïvas-Tabia, peut être attaqué à la fois par le nord et l'est; c'est le point faible de la ligne. Le général Ivanof résolut de faire exécuter des attaques dans tous les secteurs pour y fixer l'ennemi et de concentrer son principal effort sur Aïvas-Tabia et les forts voisins.
M. Ludovic Naudeau, envoyé spécial du _Journal_, qui put parcourir le terrain du combat quelques heures après l'action, nous raconte comment deux formidables batteries, de quarante pièces chacune, furent établies au nord et à l'est d'Aïvas-Tabia; 25.000 fantassins massés à proximité attendaient à l'abri que le canon leur eût frayé un chemin pour courir à la baïonnette sur le fort ennemi. Pendant la nuit du 24 au 25, l'infanterie, sortant de ses couverts, chassait les Turcs d'une position avancée, le mamelon de Maslak, situé à 2 kilomètres en avant d'Aïvas-Tabia. A l'aube du 26, tout était prêt pour l'attaque décisive contre cet ouvrage déjà fortement maltraité par les projectiles des grosses pièces bulgares.
L'ASSAUT FINAL
«Cependant, dit notre confrère, le moment suprême était arrivé. Le général Ivanof avait donné l'ordre au 23e, au 56e, au 53e et à un bataillon du 6e de s'élancer à l'assaut d'Aïvas-Tabia. Le 23e, qui s'avançait en tête, s'efforça de parvenir jusqu'au réseau des fils de fer. Il est accueilli par une grêle de balles, qui, en quelques minutes, lui cause des pertes terribles. Il creuse hâtivement des tranchées, il s'abrite, il avance par bonds, il arrive jusqu'aux fils de fer, qu'il commence à briser à coups de pioche, à coups de pelle, à coups de crosse. Mais alors la fusillade turque est si intense que ce qui reste du régiment a un instant d'hésitation et commence à reculer. Il a déjà perdu 2.000 hommes. C'est alors que le colonel s'élance en tête de ses soldats, portant lui-même le drapeau du régiment. En même temps, des batteries d'artillerie de campagne et des «howitzers» viennent, sous un feu terrible, se mettre en position tout près du 23e régiment, qui, reprenant courage, se rue de nouveau. Il est 5 heures du matin. Le 23e, à l'assaut, se fraie un passage à travers les fils de fer barbelés. Les hommes lancent leurs capotes sur les ronces d'acier, puis ils passent tant bien que mal, grâce à ce bizarre expédient. Les Turcs, en face de l'ascension obstinée de ces furieux que rien n'arrête, commencent à hésiter à leur tour et, tout à coup saisis d'effroi, ils abandonnent leur position et ils s'enfuient vers la ville.
» Les survivants du 23e sautent dans la tranchée. Ils sont dans le fort, que ne défend aucune force, et aussitôt l'artillerie bulgare (non seulement l'artillerie de campagne, mais un certain nombre d'obusiers) arrive au galop dans Aïvas-Tabia et y prend position. Déjà, on apprend qu'Hadjholou a été enlevé à 3 heures, et c'est le commencement de la fin. Toute la ligne des autres forts de l'est, désormais tournée et attaquée par le flanc, cède sans résistance. Aucune contre-attaque, aucun essai de reconquérir les positions enlevées par les assaillants n'est effectuera aucun, moment. La garnison de chaque fort s'enfuit, frappée de panique, ou bien elle se rend sans coup férir dans les autres secteurs.