L'Illustration, No. 3658, 5 Avril 1913

Part 1

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Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3658, 5 Avril 1913

AVEC CE NUMÉRO La Petite Illustration CONTENANT LES FLAMBEAUX PIÈCE EN 3 ACTES par M. Henry BATAILLE.

Ce numéro contient: 1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 3: LES FLAMBEAUX, de M. Henry Bataille; 2º UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

NOTRE NOUVEAU SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER

Un nouveau supplément s'ajoute encore, à partir d'aujourd'hui, à nos pages déjà si variées et si nombreuses.

L'objet et le programme de _l'Illustration économique et financière_, qui sera désormais encartée dans tous nos numéros, sont définis en tête de la première feuille offerte sous ce titre à nos lecteurs.

L'adjonction à notre journal «universel» de cette rubrique, si utile quand la documentation en est sûre et quand les appréciations y sont à la fois sincères, prudentes et judicieuses, nous avait été réclamée souvent. Mais nous ne voulions pas, pour lui faire une place, qui aurait été parfois insuffisante, restreindre, si peu que ce fût, celle de la documentation illustrée d'actualité ou d'art. Nous sommes heureux que le succès croissant de _l'Illustration_, qui vient de se manifester encore par une nouvelle et importante hausse de notre tirage coïncidant avec l'augmentation de notre prix d'abonnement, nous permette de donner deux pages de plus--quatre quand ce sera nécessaire--dans chacun de nos numéros.

THÉÂTRE ET ROMAN

_La Petite Illustration_ publiera, les 12 et 26 avril, les quatrième et cinquième parties du roman de M. MARCEL PRÉVOST: _Les Anges gardiens_.

Le 19 avril paraîtra _l'Embuscade_, de M. HENRY KISTEMAECKERS, représentée à la Comédie-Française.

Le 3 mai, _les Éclaireuses_, de M. MAURICE DONNAY (Comédie-Marigny). Puis, successivement: _Hélène Ardouin_, de M. ALFRED CAPUS; _l'Habit vert_, de MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET; _Servir_ et _la Chienne du roi_, de M. HENRI LAVEDAN.

A la fin du mois de mai, nous commencerons la publication du grand roman que M. PAUL BOURGET achève actuellement: _Le Démon de midi_.

Enfin, parmi les autres oeuvres théâtrales que _La Petite Illustration_ publiera avant la fin de cette saison, nous pouvons citer dès maintenant _Le Secret_, de M. HENRY BERNSTEIN.

COURRIER DE PARIS

LE PROBLÈME DU PORTRAIT

Sous ce titre, M. Jacques-Emile Blanche publiait l'autre jour dans le _Gaulois_ un de ces articles mordants, judicieux et fins, qui n'ont jamais que deux défauts: d'être trop rares et trop courts. Mettant sur la sellette les gens du monde, il leur faisait sans barguigner le reproche de se lancer dans l'aventure du portrait avec une inconscience aussi coupable que folle, en n'ayant qu'une idée et qu'un but: _être beau_, laisser de soi, après soi, une image avantageuse et fascinatrice. A l'entendre, la plupart des femmes, et--chose inouïe--la grande majorité des hommes, que l'on aurait pu supposer à l'abri d'un pareil ridicule, ne sont travaillés, dès qu'ils songent à la reproduction de leur admirable image, que de cet unique souci de vanité coquette. Fermés à l'art, étrangers à ses exigences et aux nobles sacrifices de renoncement personnel qu'il impose, les personnes qui se font peindre «ne pensent qu'à elles» et n'y pensent qu'à cet étroit point de vue de tricherie en face de la vérité. Elles n'ont pas beaucoup de goût, et peu de jugement, ne se connaissent jamais elles-mêmes, ne soupçonnent rien, non seulement de leur physique et du véritable caractère qui s'en dégage, mais de leur nature morale qu'il s'agit bien pourtant aussi d'exprimer sur la toile et à propos de laquelle, plus encore que de leurs traits extérieurs, elles battent complètement la breloque, les brunes voulant être représentées blondes, les gaies cherchant du coude la pose triste, les pensives réclamant une attitude d'animation, et les tumultueuses préoccupées, dans une chute soudaine, de donner l'aspect, depuis longtemps convoité, de la mélancolie...

Enfin M. Blanche, côté peintre, faisait passer aux modèles mondains, pendant deux colonnes de journal, le plus délicieux et mauvais quart d'heure qu'il soit possible de traverser...

Tant et si bien qu'après avoir, sans restriction, partagé sa façon de voir et de badiner à ce sujet, il m'est venu des scrupules, tournant presque au remords, et, dans une lueur, je me suis avisé tout à coup que peut-être en se plaçant de l'autre côté, dans le camp des hommes insensés et des femmes frivoles, dans la foule de cette humanité ordinaire, bourgeoise et mondaine, qui a la faiblesse de vouloir se faire peindre et l'orgueil de s'adresser, dans ce but, aux maîtres célèbres, je me suis imaginé que l'optique en ce cas pourrait bien changer et qu'il y aurait aimablement beaucoup d'excellentes petites choses à dire dont il ne serait pas défendu à quelques princes du pinceau de tirer profit.

Et d'abord, parlant du goût, je ne craindrai pas d'affirmer que, sauf exception, les gens du monde, qu'il s'agisse des nobles aussi bien que des bourgeois, ne sont pas moins doués de cette qualité que les artistes. Et ils sont tout à fait autorisés à leur fournir, sur l'arrangement d'un portrait, la pose à prendre, le costume à choisir et mille autres questions qui, sans être en dehors de la technique et de la facture, n'en ont pas moins une grande importance, des indications et des conseils très précieux. Le peintre est, le plus souvent, un spécialiste que l'exécution matérielle de son tableau suffit seule à occuper, à remplir, à absorber, un passionné de son art et de son métier, pour qui peindre est tout. Et certes, qu'il a raison! Cela est magnifique! Et on ne va pas penser que je le blâme? Je le salue et je l'admire. Cependant, n'est-il pas, tout de même, un peu trop enfoncé parfois dans son intransigeance bourrue? Voyez, comme il est quelquefois touchant et limité dans sa façon de concevoir et de mettre en scène le modèle qu'il a sous la main? Il ne pèche généralement pas par excès d'imagination. Il s'étonne des exigences, des entêtements du modèle qui prétend se connaître et ne se connaît pas... Mais que dira-t-on aussi, en bonne justice, de lui, du peintre et de ses idées préconçues, de son inconsciente tyrannie? N'a-t-il pas souvent, à côté et au-dessous de sa manière, sa _manie_? N'a-t-il pas sa pose préférée qu'il tient bien, et qu'il vous inflige? N'a-t-il pas un ton qu'il affectionne? N'a-t-il pas son _heure_, son éclairage, son expression, sa nuance de regard favorite par où il faut passer coûte que coûte? Ne voit-il pas les gens comme il veut les voir ou comme il en a l'habitude? N'a-t-il pas ses clichés? Ne lui arrive-t-il pas, même avec un superbe talent, de transformer complètement son modèle, de le dénaturer, de le désocialiser, d'en faire tout autre chose et l'opposé radical de ce qu'il est? Ne se montre-t-il pas alors, je vous le demande, aussi aveugle, aussi incompréhensible et coupable, plus même, que le brave homme qui s'illusionne sur son compte en demandant une attitude un peu au-dessus de son niveau, ou que la dame souhaitant une joue de quelques années plus fraîche et plus lisse?

Combien sont-ils les peintres qui, devant le modèle, s'appliquent aussitôt à s'oublier, à s'humilier, pour entrer tête basse dans le personnage nouveau et inconnu dont ils ont assumé l'entreprise? Combien sont-ils cherchant à pénétrer à fond cet étranger qu'ils visitent pour la première fois, décidés, quoi qu'il leur en coûte, à sacrifier leurs préférences, à modifier leur palette selon l'homme, la femme, l'enfant, le vieillard dont le sort pictural est entre leurs mains? Certes, nous en connaissons, et beaucoup, parmi lesquels est au premier rang M. Blanche. Mais trop souvent encore le peintre, et j'entends le bon peintre, de conscience moyenne, et qui sait son affaire, ne s'embarrasse pas de tant d'histoires. Devant le monsieur ou la dame à _enlever_, il ne se ronge pas de désespoir et de curiosité. Il s'observe d'abord lui-même, il se demande quel est le parti le plus avantageux qu'il peut tirer de l'individu. «Le modèle veut à tout prix, dit-on, être beau et plaire.» Et le peintre? N'a-t-il pas souvent, lui aussi, pour unique souci d'être magnifique, de séduire et d'empaumer? de briller à l'occasion, et fût-ce aux dépens de celui qui n'est à ses yeux qu'un prétexte à prouver une fois de plus son talent, sa virtuosité, et à perpétuer sa gloire? Quand il fait le portrait des autres, c'est toujours un peu le sien que le peintre exécute en pensée, le portrait de sa propre personnalité. Car il sait qu'avant de dire: «Voilà M. Un Tel!» ou: «N'est-ce pas Mme X...?» on s'écriera à vingt mètres: «Ah! Voilà un Casimir! un Victor! un Philippe!» Et ce n'est qu'ensuite, quelques longues minutes plus tard, que l'on aura l'idée de se demander ce qu'il représente. Le nom du portraituré n'est qu'un sous-titre.

Et la question de ressemblance, qui fait couler tant d'encre et de couleur! S'autorisant du peu d'envergure artistique de certains dignes messieurs, et de bonnes dames dont l'idée fixe «est d'être criants» sur la toile, au point que leur petit chien lui-même, en les regardant, gémisse de joie et remue la queue, voilà qu'on en arrive tout doucement et sans douleur à proscrire d'un portrait la ressemblance. Elle est l'ennemie de l'art. Espérer timidement la ressemblance, c'est avoir l'âme d'un photographe et témoigner d'une platitude écoeurante. On vous rit au nez et vous perdez toute considération. «Jamais on n'aurait cru cela de vous!» La phrase, qui a l'air d'un mot de comédie moliéresque: «Un portrait n'a pas besoin d'être ressemblant», est devenue banale et à présent fait loi.

Il suffit, tranchent beaucoup de gens «qualifiés», que le peintre fasse «avec vous» un joli morceau pour que vous n'ayez rien à dire. Et si, près de la toile en face de laquelle vous êtes nez à nez, l'on s'extasie: «C'est rudement bien!» pour vous demander ensuite par acquit de conscience: «Qui est-ce?» parce qu'on ne vous a pas reconnu, vous devez vous déclarer enchanté, et c'est en vous excusant que vous répondrez: «C'est moi! mon Dieu, oui!» rougissant comme si, en vous nommant, vous faisiez honte au peintre et que vous lui en demandiez pardon.

Non, le modèle ne veut pas être _beau_, à tout prix, et contre toute justice. Il se connaît plus qu'on ne le croit, et presque toujours il «se plaît», même avec un physique ingrat, et tel que Dieu et ses parents l'ont fait. Il ne serait pas embarrassé de citer maints visages ravissants, supérieurs au sien, mais pourtant, si vous le mettiez au pied du mur, il ne changerait pas, car, ne craignons pas de le répéter, il s'aime tel qu'il est. Et par là, entendez tel qu'il est à son maximum d'agrément et dans ses meilleurs jours. Il y a, en effet, nous l'avons tous éprouvé mille fois avec une ivresse enfantine, des circonstances, des heures, des minutes où nous avons le sentiment pur et certain d'être, par un réflexe moral, en presque parfaite beauté physique, à ce point relatif de réussite générale qu'il nous est permis çà et là d'atteindre. Quand nous nous regardons, à ces instants privilégiés, nous ne nous trouvons pas beaux, mais mieux. Nous nous sentons en béatitude vitale, en état de quasi-bonheur, de reconnaissance et de bénédiction. Nous aimons, nous nous croyons aimés, nous nous voyons aimables. Ne serait-ce pas à un de ces passages-là que le peintre inspiré devrait nous saisir plutôt que de s'appliquer, comme il semble en avoir si souvent l'obstination maladive, à nous représenter en dépression, en laideur, en vulgarité quotidienne...? Cette façon de comprendre ne l'empêcherait pas, me semble-t-il, de produire un chef-d'oeuvre, et voilà la vraie ressemblance, la seule qu'ait le droit et un peu aussi le devoir d'exiger de lui le modèle, sa ressemblance avec l'homme heureux, dégagé, élevé, éclairé, rayonnant, supérieur à lui-même et à son ordinaire qu'il a le noble désir d'être toujours et qu'il a la grâce de devenir quelquefois. Que l'artiste profite de ces éclaircies humaines d'idéal. Et même alors, s'il rate la ressemblance, il la donnera. Il fera un portrait de nous-mêmes qui ne sera pas uniquement celui de notre nez, la géologie de notre peau, de nos trois plis, la miniature de notre verrue et l'apothéose de nos ongles.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_

LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE D'AUJOURD'HUI ET CELLE DE DEMAIN

_M. André de Fouquières, auquel sa réputation de Parisien averti a réservé aux États-Unis le plus flatteur, le plus chaleureux accueil, vient de revenir en France. Après avoir parlé aux Américains de notre pays, et avant de nous conter, en une série de conférences au théâtre Marigny, ses impressions d'outre-Atlantique, il en donne aujourd'hui la primeur à_ L'Illustration: _attentif à tous les spectacles de la vie yankee, M. André de Fouquières a vu se dessiner, pendant son séjour à New-York, une curieuse évolution dans les moeurs, dont il définit ici le caractère._

A mon départ, plusieurs journaux m'ont décerné le titre d' «ambassadeur des Modes». Peut-être certains ne le faisaient-ils point sans quelque ironie, et je fus tout d'abord surpris de constater, dès mon arrivée, que les Américains prenaient ce titre au sérieux. Mais, depuis, j'ai compris qu'un tel rôle, en apparence puéril, valait d'être joué. La mode est la seule industrie française qui soit prépondérante aux États-Unis. Et quelle source de fortune ne représente-t-elle pas? Nulle part, il n'est possible de voir une telle folie de luxe, une telle émulation dans la lutte pour l'élégance, un tel _respect_ des fantaisies de la mode. Jamais une Américaine ne transforme au goût du jour une robe de l'autre saison; elle n'admet et ne porte que le _neuf_. Elle observe avec minutie les moindres transformations inventées par nos couturiers, et l'originalité les effraie si peu que c'est à New-York que les «maîtres» de la rue de la Paix adressent leurs plus audacieuses créations. Des sommes formidables sont réservées chaque année à la toilette féminine et nombreuses sont les maisons françaises qui doivent au faste yankee beaucoup de leur prospérité. Eh bien, tout cela menace de changer et nous avons à craindre non seulement la concurrence étrangère, mais encore un nouvel état d'esprit.

Parlons d'abord de la concurrence: elle est acharnée et terrible. Elle vient surtout de l'Allemagne, qui compte aux États-Unis 400.000 représentants pour 30.000 Français. Les Allemands étant sur place prennent aisément «position». À vrai dire, les modes inventées à Berlin ou à Munich ne sont pas acceptées par l'aristocratie new-yorkaise: les fameux «Quatre-Cents» dont le cercle est étroitement fermé, et les nouveaux millionnaires, les puissants industriels qui forment une société neuve à côté de cette élite, ont trop le souci d'imiter les arbitres du «smart set» pour s'adresser à d'autres couturiers que les nôtres. Mais la petite bourgeoisie commence à se laisser persuader par les catalogues alléchants, les journaux de mode qui annoncent les nouveautés parisiennes et sont édités par des maisons germaniques. La vente de nos soies diminue. Nos modistes ont moins de commandes. L'«Article de Paris» se fabrique meilleur compte à Boston ou à Baltimore. Et, malheureusement, les couturiers français semblent faire peu d'efforts pour maintenir le prestige utile de notre élégance chez un peuple admirateur de toutes les traditions et qui estime en nous ce culte du bon ton et des belles manières, symbole, à ses yeux, du plus glorieux passé.

Je suis arrivé en Amérique au moment même où la plus curieuse évolution risque de se produire. Evolution n'est pas le terme exact, car c'est en quelque sorte un retour vers les moeurs anciennes. Deux faits d'inégale importance sont les prodromes de ce que je nommais le «nouvel état d'esprit»: la manifestation quasi officielle des suffragettes, l'arrivée au pouvoir du président Wilson.

Les suffragettes?... Elles m'ont semblé, en vérité, bien différentes de celles qui font entendre à Londres leurs voix si turbulentes. Elles ont organisé le 3 mars 1913, à Washington, la veille de l'entrée du président à White-House, la plus singulière et la plus déroutante des processions. Un magnifique programme illustré, répandu à profusion, publiait, en même temps que les revendications féminines, les photographies des plus notoires suffragettes (et il y en a de charmantes!). Il annonçait aussi l'ordre dans lequel devait se dérouler la parade. Et tout était combiné à merveille, avec cet esprit d'ordre et de méthode qui caractérise la race. Venaient d'abord, à la suite de Mrs Richard Coke Burleson, la Grande Maréchale, les officiers de la «National American Woman suffrage Association» ayant à leur tête la présidente, la révérende Anna Howard Shaw, qui possède les plus hauts grades universitaires. Ensuite défilaient les nations où la femme a obtenu le droit de vote, celles où elles sont bien près de l'avoir et enfin celles où elles ne l'ont pas encore. Après quoi, c'était la grande cavalcade reconstituant l'historique de la cause féministe et représentant les diverses carrières dans lesquelles les femmes se sont distinguées, depuis les infirmières militaires jusqu'aux nourrices, depuis les doctoresses jusqu'aux avocates, depuis les écrivains et les professeurs jusqu'aux musiciennes et aux actrices. L'actrice se nommait miss Fola la Folette et possédait le plus délicieux visage.

Et je vis, ce beau jour de printemps, le plus surprenant carrousel et la plus étrange mascarade.

Il y avait des chars et des automobiles, de somptueux costumes, des étendards multicolores. Et que dira de la «brigade montée» dirigée par miss Geneviève Wimsatt, un adorable cow-boy? Les femmes américaines montent à cheval comme les hommes et sont d'intrépides cavalières. Les banderoles claquaient au vent pour étaler la phrase fatidique: «Vote for Women». La présence de Mme Taft dans une tribune d'honneur donnait à cette manifestation une apparence officielle. Mais la plupart des spectatrices me parurent plus amusées que passionnées par l'allure martiale des 6.000 suffragettes. M. Wilson entendra-t-il les appels des acharnées lutteuses qui escomptent un changement de régime pour renverser «the present political organization of Society, from which women are excluded»?

Le _New-York Times_ m'ayant demandé mes impressions, je répondis que nous avions en France des idées différentes sur le rôle social des femmes, que leur faiblesse même faisait leur charme et que les Françaises craindraient trop de perdre certaines prérogatives en obtenant des _droits_. Bref, j'accumulai les habituels raisonnements, non sans laisser voir que je trouvais immoral d'imaginer qu'un homme pouvait--par quels moyens?--supplier une femme de lui donner sa voix. Aussi bien, au cours de la procession, les suffragettes avaient eu besoin du concours des policemen, et les suffragettes ne remplaceront jamais les policemen. Je donnai d'autres motifs d'ordre sentimental, et je fus hué par quelques aimables féministes.

Tout de même il y a quelque chose de très sérieux dans ce mouvement. Si certaines suffragettes ne voient dans les manifestations publiques qu'un prétexte à costumes originaux et à plaisantes cavalcades, il en est d'autres qui travaillent avec une âpre volonté pour le triomphe de leurs idées. Beaucoup, comme Mrs Belmont, la mère de la duchesse de Marlborough, appartiennent à l'aristocratie. Et rien n'est plus tenace qu'une Américaine pour qui la moindre occupation n'est qu'un moyen de prouver son indépendance. Enfin neuf États sur trente-neuf ont accordé aux femmes le droit de vote. C'est un résultat.

* * *

Le 4 mars, j'assistai à la parade en l'honneur de M. Wilson. La voiture qui contenait les deux présidents passa au milieu d'une foule énorme et enthousiaste. Le caractère yankee est si prompt, si peu inquiet, que l'assistance sembla fort peu se préoccuper de dissentiments politiques. Pour elle, le Président d'hier et le Président de demain--si différents--représentaient la nation et elle s'associa cordialement au geste de M. Wilson lorsqu'il salua avec noblesse le drapeau des États-Unis (1).

[Note 1: Mais le public se contenta d'applaudir: car en Amérique on ne se découvre pas devant le drapeau.]

Le défilé des troupes eut lieu dans un ordre parfait et j'admirai surtout les West Point Cadets dont l'allure est à la fois élégante et martiale. J'ai remarqué que les régiments des États du Sud sont d'une tenue supérieure à ceux du Centre. Cela, m'a-t-on dit, parce que les New-Yorkais sont trop préoccupés par le souci des affaires pour être _uniquement_ des soldats. L'explication m'a paru typique. Et j'ai goûté d'autant mieux les pittoresques costumes du Virginia military Institute, des Richmond Blues et du 5e régiment de Maryland qui rappellent les uniformes brodés et soutachés du premier Empire.

Mais ce que je ne saurais oublier, c'est la bizarre chevauchée des gouverneurs des États, tous en redingotes et coiffés de chapeaux hauts de forme, maintenant leurs coursiers bien en ligne, observant avec une gravité imperturbable l'allure militaire. Derrière eux, dans le même ordre merveilleux, d'autres cavaliers, les dignitaires civils en redingotes et en chapeaux hauts de forme, imitaient la démarche sévère de leurs chefs de troupe.

Dès que cette somptueuse parade eut pris fin, j'observai dans les tribunes où se trouvait réunie la belle société de Washington un changement subit d'attitudes. On parla politique et j'entendis les doléances des républicains qui venaient d'assister au triomphe des démocrates.

C'est que l'avènement de M. Wilson a une signification particulière. Et cette fois la belle confiance des Américains a lieu d'être troublée. C'est en approchant les deux Présidents que j'ai compris la tristesse soudaine et l'incertitude du monde des affaires. M. Taft m'avait fait l'honneur, deux jours avant son départ de White-House, de m'accorder une audience privée. Notre ambassadeur, l'aimable M. Jusserand, qui est à Washington le doyen du corps diplomatique, et M. Chandler Hale, secrétaire, d'État, avaient été mes gracieux introducteurs. M. Taft m'accueillit avec une bonhomie cordiale et me parla de Paris et de la France. Il m'entretint avec admiration de l'oeuvre de la Croix-Bouge dont il avait reçu des délégués quelque temps auparavant. Il me dit enfin que nous devions être heureux d'avoir désormais à la tête de notre pays un homme aussi éminent que M. Raymond Poincaré, dont la réputation aux États-Unis est immense. Ce prestige de M. Poincaré, je l'avais constaté déjà dans la société new-yorkaise où on le qualifie de «strong man». Puis M. Taft me questionna sur mes impressions d'Amérique. Après que je lui eus affirmé mon estime pour l'énergie et la puissance d'une nation où tout désir ambitieux se transforme en énergie utile, j'ajoutai que j'avais été frappé par l'antithèse des caractères si pondérés, si acharnés, si précis, lorsqu'il s'agissait du labeur quotidien, du «business» impérieux et dominateur, et si jeunes pourtant, si gais, si épris du luxe et du jeu. J'avouai que je trouvai un grand charme à ce côté un peu français.