L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913

Part 3

Chapter 33,767 wordsPublic domain

Il était nuit, maintenant. La lune s'était cachée derrière les nuages et nous y voyions à, peine. A notre gauche s'enfonçait un précipice abrupt. A notre droite se dressait la montagne, pareille à un mur. Toutes les dix minutes, en moyenne, nous voyions la route s'effondrant soudain sous nos pas, les chevaux près de tomber au fond d'un puits noir; alors, en tâtonnant, nous cherchions le moyen de passer de l'autre côté du ravin, là où, confusément, nous pouvions entrevoir que reprenait la voie.

Quelquefois, nous perdions complètement notre chemin et devions, pour le retrouver, faire de longs détours, passant à gué le cours d'eau, mouillés, même à cheval, jusqu'au milieu du corps et perdant un temps précieux.

A 2 heures et demie du matin environ, inquiets et épuisés, nous perdions complètement notre route, et, nous trouvant dans une petite clairière, nous décidâmes d'attendre là le lever du jour. Un arbre se dressait au milieu de la clairière. Dans ses branches, selon la coutume albanaise, un montagnard avait abrité sa petite moisson de foin. Nous nous étendîmes sur la terre humide, au-dessous du précaire abri que formait cette meule aérienne.

A l'aube, nous retrouvâmes la route et continuâmes notre voyage. La pluie se déversait maintenant en cataractes. Malgré nos imperméables, nous étions trempés jusqu'à la peau. Nous pouvions voir, au fond du ravin, le torrent se ruer, tout rouge, chargé de fange. Les chevaux parfois s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la vase. Ainsi nous bataillions quand, vers 8 heures du matin environ, la route tout à coup se rétrécit, se rétrécit, s'évanouit.

Comme nous ne pouvions escalader les rocs, à notre droite, non plus que traverser le torrent, à notre gauche, il nous apparut que nous n'avions plus qu'une ressource: tourner bride vers Okrida. Et nos coeurs défaillirent à la perspective de recommencer tant de longs détours, de refranchir, au prix des mêmes difficultés, tous ces ravins, ces précipices. Nous nous résignâmes, pourtant, puisque l'Albanie, nous disions-nous, était ainsi faite. Nous avions du moins acquis quelques notions touchant ce pays peu connu.

Vers midi, nous rencontrâmes un pâtre, lequel nous apprit que, le soir, dans l'obscurité, nous avions dépassé Kyouksi. La petite ville était, nous dit-il, située très haut dans les montagnes, de l'autre côté de la vallée. Il ne voulait pas croire que nous avions voyagé toute la nuit sur la route du gouvernement turc, prétendant avec insistance qu'elle était absolument impraticable et que c'était une merveille que nous fussions arrivés jusqu'à son propre pâturage.

Peu après la pluie cessa. Pour la première fois nous pouvions jeter un regard autour de nous. De grands pics sombres, drapés de nuages roses, se dressaient altiers de tous côtés. Sur leurs pointes extrêmes, là-haut, nettement distinctes à travers les flottantes brumes, s'éparpillaient de minuscules cabanes, de petites pièces de terre, cultivée. On n'aurait jamais pu supposer que des hommes pouvaient vivre en des lieux aussi élevés et aussi inaccessibles. Pourtant, c'étaient là les séjours préférés des Albanais; c'était là qu'ils coulaient une vie de réclusion et de solitude qui nous apparaissait comme inconcevable.

Nous atteignîmes à 2 heures de l'après-midi ce Kyouksi si haut perché. Nous fûmes reçus avec une grande amabilité par le lieutenant serbe qui y commandait. Il nous prit avec lui dans sa rude demeure et alluma dans l'étroite cheminée de bois un feu ronflant; il nous laissa nous déshabiller afin de faire sécher nos vêtements et nous offrit, après manger, un coin pour dormir; en un mot, il s'acquit des droits à notre éternelle gratitude.

PAUL SCOTT MOWRER.

--_A suivre_.--

LA LEÇON DE TANGO

«Tanguez-vous?» C'est la question qui s'est posée dans les bals, cet hiver, d'abord un feu timidement, avec un sourire qui excusait d'avance la réponse négative, puis d'un ton plus assuré et n'admettant pas de défaite, comme si l'on s'informait de la chose la plus naturelle du monde... Il a donc fallu apprendre le tango, et chacun s'est précipité avec entrain aux cours des professeurs à la mode, afin d'y recevoir les bons principes. Bien avisées, des maîtresses de maison ont organisé chez elles de petites réunions, où jeunes gens et jeunes filles s'initient aux secrets chorégraphiques qu'ils brûlent de connaître. Et ce sont, le soir, pour le cercle d'amis qui forment l'intimité de céans, de charmantes leçons, données par une dame experte en l'art d'enseigner les pas difficiles dont se compose la danse nouvelle, le «corte», le «paseo», la «média luna». Groupés autour d'elle, ses élèves l'écoutent, la suivent des yeux, tandis que d'autres, au son de l'infatigable piano, s'essaient à appliquer les règles qu'ils viennent d'apprendre... Le tango qui s'introduit ainsi dans les salons parisiens n'a rien du tango espagnol, dont le nom évoque les «ferias» désordonnées. Argentin d'origine, à peine modifié pour avoir traversé les mers, il se présente comme une marche à deux, aux mouvements lents et souples, très rythmés par la musique. Remplacera-t-il, dans la faveur mondaine, le double et le triple «boston», comme ceux-ci taraient emporté sur la valse? Pour le moment, il fait fureur, et on ne le trouve pas plus osé que ses devanciers. Mais où sont les danses d'antan?...

COMMENT LES GRECS ONT PRIS JANINA

_Notre excellent correspondant M, Jean Leune qui, en compagnie de la courageuse Mme Jean Leune, a suivi avec tant de passion et de persévérance la campagne des Hellènes en Epire, vient d'avoir la joie la plus chère, sans doute, qu'il eût rêvée: après avoir assisté aux suprêmes assauts donnés à Janina, il a, des premiers, pénétré dans la ville reconquise; il y a été témoin de l'enthousiasme populaire; il a assisté tour à tour à l'entrée du Diadoque, au_ Te Deum _d'actions de grâces et a, enfin, obtenu du duc de Sparte, aujourd'hui roi des Hellènes, une entrevue où le prince s'est montré particulièrement aimable. La vaillance de M. et de Mme Jean Leune, l'abnégation toute militaire, le courage qu'ils ont montrés depuis tant de semaines leur méritaient cette suprême récompense._

_Voici les notes dans lesquelles M. Jean Leune nous narre les événements dont il fut témoin:_

LES DERNIÈRES JOURNÉES DU DUEL

Losetzi, 5 mars.

Hier matin, à 6 heures 1/2, le canon a commencé de tirer comme il n'avait pas tiré depuis longtemps. Enfin, l'attaque était déclenchée.

Toute la journée, nous avons assisté, de Kotortsi, à un duel d'artillerie entre Canetta et Bizani, qui, inondé d'une pluie de fer, répondait faiblement.

Après une courte interruption, le soir, le feu recommençait à 9 heures 1/2. Toute la nuit nous l'avons entendu. Grosses pièces de siège et pièces de campagne tiraient avec rage. Les Turcs, toujours, répondaient à peine.

Vers le matin, la canonnade de nouveau cessa pour reprendre peu de temps après, à 7 heures. En même temps, sur notre gauche, c'est-à-dire du côté de Bizani, éclatait une très vive fusillade accompagnée d'intenses crépitements de mitrailleuses.

Voulant à tout prix voir quelque chose, nous sommes partis à 8 heures 1/2 de Kotortsi avec l'idée de gagner un sommet quelconque de la montagne Aétorachi. Après une rude escalade, nous arrivions sur l'avant-dernier sommet dominant Bizani et, en rampant, nous gagnions un petit mur-abri.

Pendant une demi-heure environ, nous observons de là les allées et venues des obus. Puis nous redescendons vers Kotortsi. Nous y rencontrons le général Sapoundsakis, entouré de tout son état-major, se dirigeant vers Losetzi, et qui nous engage à le suivre; puis, un peu plus loin, le commandant Spanidis, lequel, en passant près de nous, nous annonce que ce matin de très bonne heure l'aile gauche a attaqué très violemment l'ennemi et pris le village de Manoliassa. De ce côté, les Turcs reculent.

A l'extrême droite, les troupes venant de Metsovo ont combattu hier toute la journée avec succès contre les Turcs qu'elles ont, là aussi, forcés à la retraite; elles sont maintenant tout près de Drisko. Par ailleurs, nous apprenons que l'artillerie grecque a fait hier et cette nuit énormément de mal à l'ennemi, et que, d'autre part, la 3e division, venant de Konitza, au nord-ouest, est aujourd'hui à très petite distance de Janina.

A 10 heures 1/2, nous quittons Kotortsi pour gagner Losetzi. Arrivés là, nous confions vite notre mince bagage au docteur Stéphanidis, dont nous devons être les hôtes, puis nous hâtons de repartir vers le monastère de Tsouka qu'on nous a indiqué comme un belvédère superbe pour suivre la bataille. De fait, du parc qui environne le monastère, on embrasse et les crêtes de Bizani et celles de Manoliassa, les forts de Saint-Nicolas, Dourouti et Sadovitza, la ville et le lac de Janina, et le fort de Gastritza avec la plaine qui le sépare des montagnes sur lesquelles nous sommes. On a une vision d'ensemble très nette de la structure du terrain, et l'on constate alors à quel point la nature avait supérieurement fortifié Janina. Les travaux de von der Goltz n'ont fait que compléter son oeuvre et véritablement l'armée turque avait la partie belle à résister.

Quand je pense qu'en décembre, alors que l'armée d'Epire comptait seulement quatre bataillons d'evzones, un régiment d'infanterie et la 2e division qui tenait les hauteurs de Manoliassa, alors qu'il n'y avait en tout et pour tout contre Bizani que quatre pièces de 105 et quatre pièces de 75 en batterie à Canetta, quand je pense, dis-je, que dans ces conditions le colonel Joanno a osé se lancer contre Bizani avec 4 bataillons d'evzones!

Pareille tentative, étant donné les conditions dans lesquelles cette attaque avait été improvisée et les effrayantes difficultés du terrain, prouve que l'armée grecque est encore très jeune. Elle fait penser à ces petits enfants qui courent sur les toits sans tomber, parce qu'ils ignorent le danger. D'ailleurs, la connaissance du péril ne saurait calmer l'héroïque courage de ces hommes. Conscients, désormais, des risques courus, ils conservent leur superbe mépris de la mort. Il faut souhaiter seulement que les chefs, gardant la faculté précieuse d'utiliser tant de vaillance, sachent éviter dans l'avenir d'en abuser. Et je ne doute pas que le commandement arrive bien vite à ce sage état d'esprit sous la ferme direction de S. A. R. le Diadoque, secondé dans sa tâche par notre mission militaire française.

Sur notre gauche, au nord du village de Losetzi, se dressent toute une série de hauteurs entre lesquelles sont et les gros canons et les pièces de campagne. Les uns et les autres tirent cet après-midi avec acharnement. Il est très difficile de voir où tombent les obus.

Sur notre droite, c'est-à-dire au nord-est de Tsouka, sur la montagne dont ce village est séparé par un ravin à pic de 500 à 600 mètres, une fusillade très nourrie crépite encore, vers le village de Condovrachi. Vraisemblablement, ce sont les troupes de Metsovo qui s'en emparent pour opérer leur jonction avec la 6e division, ce soir même, conformément aux ordres du Diadoque.

A 6 heures, nous quittons Tsouka pour rentrer à Losetzi. Là on nous apprend que tout a marché aujourd'hui aussi bien que possible. Tous les officiers sont persuadés que l'attaque de demain, qui coïncidera avec l'arrivée aux portes mêmes de Janina de la 3° division, amènera la chute de la ville.

«CHRIST EST RESSUSCITÉ! JANINA EST GRECQUE!»

6 mars.

La canonnade s'est fait entendre presque toute la nuit à intervalles irréguliers, cessant vers les 3 heures. A 5 heures, les canons grecs recommencent de tirer avec acharnement. On entend au loin une fusillade nourrie. Ce doit être l'attaque générale.

A 5 heures 1/2, tout cesse. Nous gagnons dans la nuit le monastère de Tsouka, notre observatoire. Le silence est complet, impressionnant. Pas un coup de canon. Pas même un coup de fusil. Que se passe-t-il donc? Les hommes, tout à l'heure, criaient: «Zito «et les premiers zitos étaient venus d'Aétorachi, du côté qui touche Bizani. Maintenant, le cri de joie monte de toute la ligne. 11 s'est certainement passé quelque chose de grave et d'important. Et, quittant le monastère de Tsouka, nous courons aux nouvelles vers Losetzi.

Comme nous descendons, une fusillade éclate sur Aétorachi et gagne Kotortsi, Lasina, etc. Vraiment, nous ne savons plus que penser. Tout ce qui se passe en ce moment nous semble extraordinaire...

Nous arrivons au téléphone... «_Christos anesthi!_ nous crient les soldais... (Christ est ressuscité!) Janina est grecque à l'heure qu'il est! La nouvelle est officielle. Cette nuit ont commencé les pourparlers pour la reddition. Seulement Essad pacha voulait que ses troupes restassent libres. Le Diadoque n'a pas accepté et il a ordonné un semblant d'attaque générale à 5 heures ce matin. A 5 heures 1/2, Essad acceptait toutes ses conditions. Maintenant, nos troupes vont occuper Bizani. Ensuite, les bataillons d'evzones du colonel Joanno entreront dans Janina...»

Nous n'en demandons pas plus. D'ailleurs, il nous serait impossible en ce moment de prononcer une parole... Nous serrons la main à ces braves gens et nous gagnons bien vite Losetzi. Mous avons hâte de partir, de gagner s'il se peut Janina. L'intérêt est là, maintenant. Mais il nous faut d'abord, sur le conseil d'officiers, aller vers Bizani, où se trouvent les généraux.

Nous montons, nous montons, et, tout d'un coup, d'une crête que nous venons d'atteindre, Bizani nous apparaît comme jamais encore nous ne l'avions vu. Quelle chose formidable! Une suite de hauteurs et de ravins. Partout des canons, des tranchées, des zones de fils de fer...

A notre gauche, sur le petit Bizani, des troupes grecques avancent, puis se massent sur un mamelon. C'est l'occupation tant rêvée! Pauvres gens, l'ont-ils assez mérité, ce triomphe d'aujourd'hui! Sur le grand Bizani, très haut et très loin, un tout petit drapeau blanc...

Nous descendons, nous remontons, jetant au passage un coup d'oeil aux défenses que nous côtoyons ou traversons. Il en est de très primitives qu'on sent avoir été improvisées en hâte. Par contre, un peu plus loin, voici des tranchées très bien faites, avec abris souterrains pour les hommes, passages souterrains, etc. Les fusils des hommes sont à leur place, car les soldats turcs ont été ce matin rassemblés, sans armes, vers le village de Serviana.

Soudain, sur le mamelon où nous sommes avec des evzones, conduits par leurs officiers, ils arrivent de toutes parts. Ils se répandent dans les tranchées, s'équipent, prennent leurs armes, puis se groupent. Ensuite, ils défilent devant les evzones, et, devant le commandant du bataillon, chaque soldat en passant dépose ses armes. C'est infiniment triste à voir...

DANS JANINA LIBÉRÉE

Janina, 6 mars, soir.

... Enfin, voici Janina, accroupie au bord de son lac bleu, en face de l'énorme chaîne de montagnes qui lui cache tout horizon vers le nord.

En avant de la ville, des troupes campent. D'autres sortent et s'en vont pour camper plus loin. Ce sont les evzones qui sont arrivés hier soir à 800 mètres des portes de Janina dans laquelle ils sont entrés ce matin. Cela leur suffit, pour éviter de passer sous le feu des forts de _Bizani_, le Diadoque avait arrêté le plan suivant: tourner cette position avec son aile gauche, enlever les hauteurs de _Tsouka_, s'emparer des forts _Saint-Nicolas, Dourouti_ et _Sadovitza_, enfin marcher sur _Janina_. En conséquence, il partagea son armée en deux sections (aile droite et aile gauche), dont la composition respective est indiqués sur le croquis ci-dessus.

La _2e division_ avec un régiment de cavalerie devait occuper le centre de la ligne et manoeuvrer isolément. La masse d'artillerie (4 pièces de 105, 4 pièces de 150 et plusieurs batteries de 75) était en arrière de _Canetta_.

Les ordres pour les journées des 4 et 5 mars furent les suivants:

_Aile droite_: Des hauteurs d'_Aétorachi_ qu'elle occupe, elle exécutera, le 4 mars, un combat démonstratif d'artillerie et d'infanterie sur la position de _Bizani_.

Le 5 mars, l'infanterie fera une reconnaissance offensive pendant que l'artillerie, par un tir continu coopérera à l'attaque, générale.

_2e Division_ (centre): Le 4 mars, descendre des hauteurs de _Canetta_ et occuper les débouchés dans la plaine. Le 5 mars, avancer à cheval sur la route de _Preveza à Janina_.

_Aile gauche_: L'aile gauche est divisée en trois colonnes:

_1re colonne_, composés de la 4e division, en position sur les hauteurs à l'ouest de _Canetta_, exécutera le 4 mars un combat démonstratif. Le 5 mars, elle s'emparera des collines de la plaine à l'ouest de la route de Janina et réglera sa marche sur les autres colonnes de l'aile gauche.

_2e colonne_, composée de 2 bataillons d'evzones, 1 bataillon du 17e d'infanterie, des 3e et 15e régiments d'infanterie, se concentrera le 4 mars à la sortie du défilé de _Manoliassa_. Le 5, au point du jour, attaquer _St-Nicolas_.

_3e colonne_, de la force de 9 bataillons et 2 batteries de montagne, se concentrera le 4 mars derrière la montagne _Olitsika_. Dans la nuit du 4 au 5 mars, marcher sur la montagne _Tsouka_. Le 5 mars, au point du jour, attaquer et s'emparer des positions de _Tsouka_. Envoyer un détachement tourner le fort _Saint-Nicolas_ par le nord et coopérer à l'attaque de ce fort avec la deuxième colonne venant du sud. Le reste de la colonne marchera sur les forts _Dourouti_ et _Sadovitza_.

Les 2e et 3e colonnes, maîtresses des forts et des hauteurs, se réuniront dans la plaine pour marcher de concert sur _Janina_.

Ils s'en vont très contents, disant eux-mêmes très simplement qu'il faut céder la place à d'autres ayant aussi mérité de voir la ville conquise.

Nous entrons dans la ville... Dans les rues, l'enthousiasme est délirant, indescriptible. Les malheureux habitants, à force d'acclamer leurs libérateurs, n'ont plus de voix! De vieilles femmes aux fenêtres pleurent et battent des mains. Des femmes, du pas de leur porte, se précipitent vers nous et embrassent ma femme à l'étouffer, lui baisent les mains, les vêtements: «Oh! soyez bénis, vous qui nous apportez la liberté!»

Au consulat de France, le consul, M. Dussap et sa femme, l'écrivain bien connu sous le pseudonyme de Guy Chantepleure, nous reçoivent à bras ouverts, car nous sommes les premiers Français qu'ils voient depuis cinq mois.

Dans Janina, ville grecque aux mains des Turcs et revendiquée par les Albanais, M. Dussap, en toute impartialité et en toute justice, a été amené à prendre la défense des Grecs, affreusement malmenés par leurs maîtres et tyrans. Et les Janiniotes, en ce jour de joie, n'oublient pas ce qu'a fait pour eux le consul de France en ces jours de deuil et d'angoisse que furent ces cinq derniers mois. Le nom de M. Dussap est sur toutes les lèvres, associé tout naturellement à celui de la France.

[A FIN D'UNE LONGUE RÉSISTANCE.--Les soldats turcs, qui avaient été rassemblés à Serviana au moment de la signature du protocole de reddition remontent à leurs tranchées sous la conduite de leurs officiers; ils s'équipent et reprennent leurs armes, puis vont défiler devant les troupes grecques et déposer en tas leurs fusils. _Phot. Jean Laine_]

Il suffit maintenant à Janina de se dire Français pour être immédiatement l'objet de mille délicates attentions de la part des habitants qui ne savent quoi faire pour vous être agréables et vous rendre service. Comme il suffit de se dire Italien ou Autrichien pour être immédiatement mis en quarantaine.

Voilà l'inappréciable service qu'un consul intelligent a su rendre ici: faire aimer la France et disposer tout naturellement le pays à accepter avec joie notre influence tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel.

A l'état-major, j'allais avoir connaissance du plan d'opérations dont la réussite avait jeté, après une lutte si héroïque de part et d'autre, la place de Janina aux mains du Diadoque et de son armée (2). La manoeuvre fut aussi sagement préparée que, plus tard, elle fut énergiquement conduite.

[(2) Les explications qu'on trouvera au-dessous du croquis de la page précédente résument clairement, d'après les ordres mêmes de l'état-major, toute l'opération et permettent de suivre sur la carte la marche des divers corps en vue du résultat décisif.]

Il y avait à la base de la tactique une de ces ruses de guerre vieilles comme le monde et qui pourtant ont le plus souvent de grandes chances de réussite: le Diadoque fit croire à son armée--certain que l'armée turque ne le pourrait ignorer longtemps--que l'attaque se ferait par la droite, entre Bizani et Gastritza. En même temps, il rassemblait, dès lundi dernier, à Emin Aga, toutes les réserves de ses divisions. Il constituait ainsi, en deux jours, au centre, une solide masse de manoeuvre, forte de vingt-trois bataillons et de six batteries de montagne. Cette masse pouvait être portée rapidement soit à gauche, soit à droite, suivant que les Turcs tomberaient ou non dans le piège, ils y tombèrent puisqu'ils dégarnirent en partie leur droite pour renforcer leur gauche, vers Kotzelio. Mais, par ailleurs, craignant toujours une attaque vers Manoliassa, ils renforçaient sur ce point leurs troupes.

Le Diadoque divisa alors ses vingt-trois bataillons, dont la 4e division, en trois colonnes sous le commandement général du général Moskopoulos. Deux colonnes fortes de quatorze bataillons et de quatre batteries de montagne partaient à l'est d'Olitsika, l'une dans la vallée de Manoliassa, l'autre (4e division) sur les crêtes mêmes de Manoliassa.

La troisième colonne (neuf bataillons et deux batteries) partit le mardi soir, passa derrière Olitsika, fit toute la nuit une marche forcée sur un sentier gelé où les hommes glissaient et tombaient à tout instant. A 7 heures du matin, cette colonne arrivait sans être aperçue à 150 mètres des tranchées de Tsouka. Elle tombait à l'improviste sur les Turcs qui, surpris, faisaient un semblant de résistance puis s'enfuyaient.

La chute de Tsouka amena la chute d'une position dite de «la côte 750», puis du fort Saint-Nicolas, et ensuite du fort de Dourouti. Sur ces différentes positions, dix pièces de canon étaient prises.

Le fort de Bizani essaya bien, dans la journée, d'empêcher la marche en avant des troupes grecques en bombardant Manoliassa, Saint-Nicolas et Dourouti; ce fut en vain.

Les troupes turques battaient en retraite vers Bapsista. Alors, l'artillerie de montagne vint se mettre en batterie de ce côté. Elle tira sur les Turcs avec des obus explosifs qui allaient transformer la retraite en une fuite éperdue.

A 4 heures du soir, la colonne du centre, composée d'evzones, qui était passée par la vallée de Manoliassa, arrivait à 800 mètres des portes de la ville, après avoir coupé tous les fils télégraphiques entre Bizani et Janina. Dès ce moment, la ville était perdue pour les Turcs.

Ce fut alors qu'Essad pacha fit venir les consuls et les pria d'adresser en son nom au Diadoque des propositions pour la reddition de la ville, ce qui fut fait. Un peu plus tard, dans la nuit, vers 2 heures du matin, le vicaire du métropolite et plusieurs officiers turcs se rendaient en automobile auprès du Diadoque pour arrêter définitivement les clauses de la reddition, ce qui fut très simple, puisque Essad pacha livrait la ville, les forts, leur matériel, et se constituait prisonnier, lui et son armée, sans aucune condition.

Mais presque toute l'armée grecque ignorait cette reddition, et c'est pourquoi l'extrême droite fit le matin, à 5 heures, cette attaque que tout le monde, de ce côté, avait cru être l'attaque décisive. Les Turcs, ignorant également qu'Essad pacha avait rendu la ville, ripostèrent. Mais, tout de suite, des deux côtés, les ordres de cesser le feu arrivèrent, ce qui fit que le combat ne dura qu'une demi-heure.

UNE AUDIENCE DU DIADOQUE

Janina, 9 mars.