L'Illustration, No. 3657, 29 Mars 1913
Part 2
--Les Serbes, ici, sont un peu enclins à marcher sur les pieds de nos compatriotes. C'est ainsi qu'ils ont débaptisé toutes les rues; mais, au lieu de leur redonner des noms des saints slavons d'autrefois, ou des héros qui vécurent en ce pays aux temps jadis, ils ont préféré y honorer les noms de Serbes assez mal réputés, chefs de bandes et _outlaws_. Je crains qu'ils n'aient adopté une mauvaise politique.
Plus tard, quand des serviteurs eurent fait circuler sur des plateaux diverses douceurs, des sucreries et de savoureuses liqueurs distillées dans les monastères, le prélat ajoutait:
--Ils ont pris les pupitres des écoles bulgares et les ont expédiés en Serbie. Et je puis vous montrer une bien curieuse lettre, si vous voulez prendre la peine de la voir.
L'évêque sonna. Son secrétaire, sur sa demande, lui apporta la lettre en question. C'était un ordre du commandant serbe notifiant au prélat d'avoir à mentionner dorénavant, dans les prières de l'Église, exclusivement le nom du roi Pierre et celui du prince héritier de Serbie.
--Jusque-là, expliqua l'évêque, j'avais toujours nommé, dans mes prières, les rois et les familles royales des différents pays alliés, et je fus donc très surpris en recevant ce message. J'y répondis que je ne pouvais faire ce dont j'étais requis, mais que j'aurais plaisir à nommer d'abord le roi Pierre, puis les autres monarques alliés, en prononçant le nom du roi Ferdinand le dernier. Moins de deux jours après, je recevais une seconde lettre me demandant de renvoyer la première, celle dans laquelle le commandant serbe m'adressait son extraordinaire demande. A quoi je répondis que je serais heureux de fournir à cet officier une copie du document qu'il me réclamait, mais qu'il était hors de doute qu'une lettre, une fois remise à son destinataire, devenait la propriété de celui-ci et cessait d'appartenir à son expéditeur, et que, par conséquent, je me considérais comme obligé de conserver l'original.
Ce même soir, comme nous faisions une petite promenade d'adieu par les rues, nous rencontrâmes un lieutenant serbe avec lequel nous avions antérieurement noué des relations d'amitié. Je le questionnai, en passant, sur cette division de la population en deux camps.
--Oh! dit-il, avec un bref rire, vous ne pouvez rien imaginer de plus confus. Dans cette seule ville, il y a une demi-douzaine d'écoles serbes, quatre ou cinq écoles bulgares, une couple d'écoles grecques et enfin une école valaque ou roumaine. Cependant, chacune de ces nationalités se prétend supérieure en nombre à toutes les autres réunies!
En dernier lieu, je résolus de me livrer à une petite enquête. Elle me démontra que, quoi que le lieutenant pût penser, les écoles d'Okrida étaient à ce moment ainsi réparties: huit bulgares, une grecque, une valaque et une serbe, celle-ci n'ayant d'ailleurs que trois élèves.
Il n'est pas douteux que l'excès de patriotisme stimule beaucoup l'imagination (1).
[Note 1: Je viens d'être avisé que le _comitadji_ Tchoulef est allé récemment passer deux jours à Sofia. Il y a appris à M. Stephanof, mon compagnon de voyage, que, le lendemain même de notre départ, son ami Manef avait été arrêté et emprisonné par les Serbes, en punition de ce qu'il nous avait donné l'hospitalité.]
LE PAYS LE PLUS SAUVAGE DE L'EUROPE
Partout, dans le district d'Okrida, les Serbes sont encore en conflit avec les Albanais. Quelle que soit la nation qui doive, dans l'avenir, posséder ce pays, elle y courra le même risque.
Ces montagnards sauvages, amoureux fervents de la liberté, pour lesquels la vie d'un homme est moins sacrée que celle d'un chien, pour qui les idées de famille et de moralité sont si sacrées qu'on les a vus abattre d'un coup de fusil un étranger coupable d'avoir simplement regardé l'une de leurs femmes, qui sont aussi parfaitement hospitaliers que l'étaient les Israélites aux jours de l'Ancien Testament, mais qui n'éprouvent qu'un vague regret pour avoir tué un hôte sur la route après qu'il a quitté leur toit, ces hommes de clans, en perpétuelle discorde, risquent maintenant et risqueront longtemps d'être entraînés à une longue guérilla contre leurs envahisseurs.
Encore qu'ils cultivent volontiers un petit lopin de terre auprès de leurs cabanes, dans leurs aires montagneuses, ils sont avant tout un peuple pastoral, vivant tout le long de l'année dans les hauteurs, solitaires et moroses, avec leurs troupeaux de moutons ou de chèvres. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils ont peu d'histoire et aucune culture. L'origine de leur race est plus ou moins mystérieuse. Ils sont dans une aussi complète ignorance du monde extérieur que l'est une tribu de sauvages africains. Ils savent, en revanche, porter le fusil. Et maintenant, quand ils sortent de leurs inaccessibles retraites, c'est presque toujours avec l'intention de surprendre quelque petit détachement de soldats serbes qu'ils se sentent à même de fusiller dans quelque défilé, avant que les victimes ainsi guettées aient seulement le temps d'épauler leurs propres armes.
Okrida n'est pas réellement en Albanie; elle est à l'une des extrémités de la contrée. Si la ville est aux trois quarts bulgare et si les paysans de l'Est sont, pour la plupart, bulgares ou serbes, les montagnards de l'Ouest sont de pure race albanaise--si toutefois une telle race existe--pâles de teint, hauts, élancés, têtes rondes, les yeux plutôt bleus ou gris, taciturnes, et aussi solitaires que les aigles dont ils partagent le royaume. La guerre semble être leur seule distraction. Les Turcs les craignent et les respectent à ce point qu'ils leur laissent faire en réalité tout ce qu'il leur plaît, même en deçà de leurs propres frontières. Ils ne les contraignirent jamais à leur payer des impôts. Leurs crimes de tous genres demeurèrent impunis. Ils n'ont pas plus l'idée d'aucune forme de gouvernement que ne l'ont des loups. La seule chose que les Ottomans aient jamais obtenue d'eux, c'était qu'ils descendissent, cohortes sans peur, pour se jeter avec une sauvage bravoure sur les canons et les baïonnettes de l'ennemi. Plus d'un régiment turc n'a échappé au risque d'être décimé que parce que ses soldats albanais, tout fiers d'une occasion si belle, avaient été placés sur le front pour recevoir en pleine tête ou en pleine poitrine la grêle des boulets serbes.
Dans une bataille actuelle, en face d'une armée moderne, avançant, comme font tous les soldats maintenant, en lignes brisées de tirailleurs, s'abritant derrière chaque saillie du sol et derrière chaque pierre, de sauvages hordes comme en forment les Albanais auraient peu de chances de succès. On peut difficilement les contraindre à tirer couchés. Ils préfèrent se battre en groupes composés d'hommes de la même localité, chargeant et se précipitant de telle sorte qu'ils forment pour les tireurs modernes une proie facile. On imaginera quelle est la brutale férocité de leur attaque quand j'aurai mentionné qu'un jour un soldat serbe fut trouvé sur le terrain où avait eu lieu une escarmouche, sa baïonnette enfoncée dans le corps d'un Albanais, lequel, complètement désarmé, avait néanmoins manoeuvré de façon à prendre le Serbe à la gorge avec ses dents, et l'avait étranglé d'une fatale étreinte, comme ferait d'un loup un dogue bien dressé. Mais leur vrai champ d'activité est la montagne. Là, bondissant de roc en roc, aussi agilement que leurs propres chèvres, connaissant chaque passe comme chaque sentier, ils sont capables de tenir un ennemi en haleine pendant un temps indéfini, ainsi qu'ils font maintenant pour les Serbes, tirant toujours du haut de quelque escarpement d'où ils dominent leurs adversaires, moins rompus qu'eux à ces exercices d'escalades. Les Serbes ont occupé avec un plein succès toutes leurs villes et tous leurs hameaux. Mais ils ne peuvent pas occuper chaque roc; et c'est pourtant ce que, pratiquement, ils devraient faire avant que de pouvoir dire qu'ils sont absolument sûrs que l'Albanie est, soumise.
Ce pays, le plus sauvage de l'Europe, a longtemps été un gage entre les mains de l'intrigue étrangère. Il fut un temps, il y a peu d'années, où chaque hutte albanaise pouvait se vanter de posséder au moins trois fusils modernes. Ces armes étaient distribuées par les agents des diverses nations intéressées, chacune ayant en vue d'attirer à sa propagande l'aide des montagnards. D'abord venait l'agent italien, plaidant la cause de l'Italie, et laissant un fusil italien. Ensuite apparaissait l'Autrichien, avec des armes autrichiennes. Les Serbes, à leur tour, armèrent les Albanais dans l'espérance de les tourner contre leurs suzerains, les Turcs, cependant que ces derniers les armaient dans l'espoir qu'ils seraient contre les Serbes les meilleurs des auxiliaires.
C'est pourquoi le premier soin des envahisseurs serbes fut de désarmer la population. Besogne féconde en surprises, car, à côté des armes les plus perfectionnées, chaque famille avait conservé, de génération en génération, les fusils à mèches, les fusils à pierres des jours passés, précieux souvenirs de la valeur des ancêtres! Dans chaque ville de l'Albanie où nous entrions, nous apercevions d'énormes amas rouillés, gros comme quatre ou cinq bottes de foin, de ces antiques fusils et pistolets, tous encore chargés, beaucoup d'entre eux avec la pierre encore enchâssée dans le chien, prête à enflammer la pincée de poudre décomposée placée dans le bassinet tout couvert de toiles d'araignées.
LES SOUPÇONNEUX CONQUÉRANTS
En raison de cette situation, et bien que la campagne proprement dite soit virtuellement terminée ici, la discipline appliquée par les Serbes dans toute la montagne est encore très sévère. Nous en eûmes la brusque notion le matin qui suivit notre arrivée à Okrida. Notre premier devoir, naturellement, fut d'aller voir le commandant de la ville et de lui faire connaître notre présence. Comme nous errions à travers les vieilles rues tortueuses, bordées de petites boutiques pleines de toutes sortes de choses bonnes à manger, destinées à être travaillées, ou portées, nous arrivâmes enfin à l'état-major serbe,--une grande maison à deux étages antérieurement occupée par un bey albanais, lequel, à l'arrivée des Serbes, était mort de subite et violente façon. Nous fûmes introduits dans le grand hall qui toujours divise, de l'avant à l'arrière, les maisons turques élégantes. Le sous-lieutenant serbe, qui avait le commandement du convoi qu'à deux reprises nous fûmes obligés de suivre au cours de notre voyage depuis Monastir, nous accompagnait. Il voulait, disait-il, parler lui-même pour nous à l'aide-major.
D'ordinaire, nous n'attendions pas bien longtemps avant d'être reçus par les officiers du haut commandement, car ils étaient généralement aussi heureux de nous voir, d'apprendre de nous ce que nous pouvions leur dire touchant les affaires du dehors que nous pouvions l'être nous-mêmes de les voir. Mais, ce jour-là, il en fut autrement. Pendant une demi-heure nous fîmes antichambre.
Nous commencions à trouver le temps long, quand l'aide-major que nous attendions, l'air préoccupé, accablé, la mine sombre autant qu'une nuit d'orage, se rua à travers le corridor qui conduisait au bureau du commandant. Cependant que nous demeurions stupéfaits, nous demandant ce que pouvait présager tant de violence, notre sous-lieutenant fit sa réapparition, ses yeux bleus voilés, les lèvres très pâles, les pommettes très rouges. Il se tenait à l'écart et semblait embarrassé de nous connaître,--enfin, un tout autre homme que le brave et gentil compagnon que nous avions connu jusque-là. Il nous fallut quelque minutes pour obtenir de lui l'aveu de ce qu'il y avait dans l'air. Il avait commis une faute impardonnable, semblait-il, en abandonnant un moment le convoi dont il avait reçu le commandement. Quel droit avait-il de s'attacher lui-même à nous? Savait-il seulement qui nous étions? Il y avait cent chances contre une pour que nous fussions des espions autrichiens, et, dans ce cas, il avait commis une bévue qui pouvait compromettre l'avenir tout entier de la Serbie!
Tout cela nous semblait assez bizarre, mais nous apparut plus sérieux en ce qui concernait le jeune officier. Nos coeurs commençaient à se navrer à la pensée que nous avions, bien malgré nous, mis dans l'embarras un si aimable camarade. Un quart d'heure plus tard, pourtant, nous fûmes reçus par le colonel Ristitch.
En dix minutes, nous étions devenus les meilleurs amis, échangeant des confidences, prenant du café, et admirant ensemble la belle collection d'armes albanaises et turques que possédait le colonel et qu'il avait arrangées en panoplies au-dessus de son lit de camp. Nous lui expliquâmes le cas du sous-lieutenant et nous lui arrachâmes la promesse que, pour cette fois, il serait complètement absous «puisque c'était nous!» Néanmoins, il demeura de cet incident quelque chose entre nous et le pauvre sous-lieutenant. J'ai rarement vu un homme aussi effaré.
Nous dînâmes ce soir-là avec les officiers serbes, dans le hall de la maison du bey albanais. Tchoulef, le chef de la police, nous avait donné, en guise de garde du corps, pour la durée de notre séjour, un très beau révolutionnaire bulgare, avec une moustache blanche et de sévères yeux bleus. Cet homme, vêtu d'une sorte d'uniforme, portait sur sa casquette le nombre 1, et il le portait fièrement, car il signifiait, dans son opinion, qu'il était l'homme le plus utile de la troupe, comme il en était le plus âgé. Une aveugle fidélité est la qualité maîtresse du caractère de la plupart des paysans bulgares, et cet homme n'était pas une exception à la règle. Il avait reçu comme instructions de bien veiller sur nous. Pour demeurer fidèle à cette consigne, il insista donc pour entrer avec nous dans la salle à manger, avec son fusil. Il s'assit sur une estrade surélevée, dans un coin. Et pas un moment, au cours de cette longue Soirée, il ne nous quitta des yeux.
Les Serbes sont extrêmement sociaux. Ils aiment la bonne chère, la bonne compagnie «t les bous vins. Il y a, dans la région des Balkans, beaucoup de tziganes, et, tandis que les Bulgares refusent de les enrôler comme soldats, les Serbes les acceptent volontiers, dans l'unique but, je suppose, de leur faire jouer de la musique après dîner. Il n'y a pas un de ces gars basanés qui ne soit maître sur quelque instrument. Ici, par exemple, il y en avait deux qui jouaient du violon de façon à vous échauffer le sang dans les veines, et qui chantaient de si sauvages chansons slaves ou tziganes, en agitant leurs bras et se frappant l'un l'autre la tête de leurs tambourins, qu'on en oubliait leurs uniformes de soldats et que, rêvant, on s'imaginait transporté dans un camp de nomades, en quelque lointain désert, au milieu de scènes farouches d'amour passionné et de haine.
Était-ce l'effet de la musique tzigane, je ne sais, mais, vers le milieu de la soirée, le vieux policier nous protégeait, de son coin, avec une si intense fixité, et empoignait d'une telle énergie son arme qu'un brave lieutenant, qui est, en temps de paix, professeur dans une école supérieure, à Belgrade, éprouva le besoin d'aller à lui et de lui murmurer à l'oreille des mots qui, je l'imagine, avaient pour but de lui faire poser une minute son déplorable fusil. Le vieux camarade, machinalement, obéit. Mais, longtemps avant que nous eussions fini nos toasts d'adieu, tandis que montait le choeur émouvant de _Oïslavana_, le chant de ralliement de tous les Slaves, depuis l'Ob, bien loin en Russie, jusqu'à la Moldau et au Danube, il était de nouveau sur ses pieds, l'arme en mains, les yeux fixes. Positivement, je crois que si quelqu'un avait osé nous toucher seulement d'un doigt un peu rude, le vieil homme l'eût abattu sur l'heure.
EN ROUTE A L'AVENTURE
... La chevauchée à travers la rude montagne, d'Okrida à Elbassan, a toujours été considérée comme extrêmement hasardeuse. En hiver, seuls les plus hardis des montagnards s'y aventurent. Mais le matin où nous étions pour nous mettre en route il nous semblait qu'il y avait dans l'air quelque chose de plus grave encore que de coutume. Sans nous en donner les raisons précises, le commandant serbe d'Okrida avait déjà tenté de nous dissuader de ce voyage. Nous trouvant fermement résolus, aimablement il offrit de nous donner une escorte de cinq cavaliers. Nous attendîmes une heure la venue de ces hommes. Or, les jours d'hiver sont courts. Le moment arriva où nous commençâmes à nous dire que, réellement, nous aurions dû déjà être en route. Comme nous étions avec un jeune agent de police bulgare, un ancien révolutionnaire lui aussi, bien armé et bon fusil, nous n'avions nulle crainte.
Nous étions déjà en selle quand Tchoulef, le chef de la police, arriva à côté de mon compagnon et lui dit quelques mots à voix basse. Nous comprîmes alors le peu d'entrain des cavaliers à obéir aux ordres qu'ils avaient reçus. Peu de jours auparavant, d'après l'information que donnait Tchoulef, dans la passe même que nous devions traverser, une bande d'Albanais avait attendu, en embuscade, dix soldats serbes et un officier en mission spéciale. Le nombre des cartouches retrouvées sur place, plus tard, prouva que les Serbes s'étaient bravement défendus; mais pas un n'échappa. Afin de venger ce crime, un régiment entier avait été dépêché dans la montagne. Les Albanais, sans cesse renforcés après cet exploit, s'étaient retirés au nord, vers Darma. Près de cette ville, ils avaient préparé pour les Serbes une nouvelle embuscade, ayant projeté de les laisser gagner le centre d'un ravin escarpé et prêts alors à leur lancer, des hauteurs, des quartiers de roc et à les canarder en même temps, leur infligeant d'effrayantes pertes. Rien d'étonnant à ce que le commandant serbe, deux jours après un tel événement, demeurât soucieux et préoccupé.
Pendant quelques moments nous examinâmes entre nous la situation, après quoi nous décidâmes que rien ne serait changé à notre plan. Nous concluions, en effet, que notre situation vis-à-vis des Albanais était d'autant meilleure que nous n'avions avec nous aucun Serbe, D'autre part, l'homme que Tchoulef nous avait procuré pour conduire nos chevaux de bât était lui-même Albanais, un garçon blond, à bec-de-lièvre, propriétaire à Okrida; il serait homme à intervenir utilement en notre faveur, le cas échéant, à moins que nous n'eussions la malchance d'être pris comme cible d'un tir à longue portée.
Pendant deux heures et demie nous trottâmes lestement le long du rivage plat du lac d'Okrida, gagnant, à midi, la ville de Struga, dernier point habité par des Bulgares. Là, notre résolution faiblit quelque peu. Sur l'avis de notre policeman, nous nous rendîmes chez le commandant local et lui demandâmes de nous donner une escorte pour accomplir le reste de notre voyage.
--Nous sommes en temps de guerre, nous répondit cet officier. Je ne puis distraire aucun de mes hommes. Au surplus, je ne vous conseille pas d'essayer de continuer votre route.
--Pourquoi? demandâmes-nous, encore que nous connussions bien d'avance de quoi il retournait.
L'officier haussa les épaules:
--En raison de la nature de votre permis, continua-t-il, je ne puis pas vous interdire de passer. Mais je vous conseille, du moins, d'attendre jusqu'à demain pour continuer. Il faut huit heures de cheval pour aller à Kyouksi, le plus prochain village, et vous avez devant vous au plus cinq heures de jour.
Cette attitude du commandant sembla alarmer notre gardien. Il nous informa, hésitant, qu'il allait être contraint de nous quitter là.
--Très bien, lui dîmes-nous. Nous trouverons quelqu'un d'autre.
Des patriotes bulgares ayant appris qui était mon compagnon de voyage, une députation s'empressait maintenant de venir à nous pour nous inviter à demeurer ici un peu plus longtemps; ils désiraient, disaient-ils, avoir l'honneur de nous offrir une légère collation. Quoique nous sentissions vivement la nécessité de nous dépêcher, nous nous laissâmes conduire par un étroit escalier jusqu'à une chambre basse où une robuste grand'mère bulgare nous souhaita la bienvenue avec les plus extatiques exclamations de ravissement. Nous lui expliquâmes avec précaution que nous avions seulement le temps d'accepter une bouchée de pain et de boire une tasse de lait. Mais elle ne voulut jamais se résigner à laisser échapper une si belle occasion. Rien n'y fit, et nous dûmes attendre qu'elle eût fait cuire à notre intention quelques oeufs et fait frire quelques truites fraîchement pêchées dans le lac.
Cependant, nous priions une couple de citoyens importants de nous chercher quelqu'un qui voulût bien prendre la place de notre gardien défaillant. Nous offrions de payer. Mais nous eussions aussi bien pu proposer des sous que de l'or, c'était en vain: pas une âme, dans la ville, ne se souciait de risquer le voyage. Heureusement, le professeur Stephanof avait fait ses études en Amérique. Il comprenait l'utilité du «bluff» en certains cas. Se tournant vers notre homme, il lui dit alors avec autorité:
--J'en suis désolé, mais je suis obligé de vous ordonner de nous accompagner au moins jusqu'à Kyouksi.
C'était un expédient désespéré; mais il réussit. Bien que nous n'eussions sur lui aucune autorité, l'homme fut impressionné.
--Je ne connais pas très bien la route, alléguait-il pourtant.
--Nous n'avons besoin de vous que pour l'amour de votre fusil, lui répondîmes-nous brièvement.
Sur quoi il courba la tête devant notre volonté.
Faisant à nos hôtes un adieu tardif, nous quittâmes la vieille grand'mère qui, tout en larmes, répétait: «Dieu vous bénisse! Dieu vous bénisse!»
Tandis que nous étions ainsi hébergés à Struga, l'Albanais à bec-de-lièvre qui aurait pu nous guider en toute sécurité dans la suite de notre voyage, trompant la surveillance de l'homme qu'en prévision de cette désertion nous avions chargé de le guetter, s'était enfui hors de la ville avec nos chevaux de charge et nos provisions. Nous ne devions plus le revoir qu'à Elbassan.
PERDUS DANS LA NUIT
De notre étrange équipée dans les montagnes, durant les vingt-quatre heures qui suivirent, sans nourriture, sans sommeil, arrosés de pluie et de boue, perdus aussi complètement que le furent jamais hommes au monde, je ne saurais dire que peu de chose, encore que je ne sache pas qu'il puisse y avoir une chevauchée pareille, autre part que dans cette région désolée de rocs et de ravins. Nous grimpâmes lentement, d'abord, dans la neige, pour tomber dans une vallée étroite et nue. La nuit vint. Au clair de lune, nous traversâmes au petit galop la vallée, puis recommençâmes à escalader une autre ligne de montagnes, en suivant le cours d'un torrent qu'il nous fallait passer et repasser à chaque instant sur d'étroits ponts de bois, jetés à de vertigineuses hauteurs. Nous sentions nos chevaux trembler sous nous, tandis que, dans les profondeurs sombres, les flots bouillonnaient avec des grondements de mauvais augure.
A 9 heures, la route, soudainement sembla s'améliorer. Elle devenait plus large et mieux construite. Mais elle était coupée par des centaines de ravins ayant de vingt à cent mètres de profondeur et qu'aucun pont ne franchissait. Nous pensâmes d'abord que cette route avait été ainsi saccagée par les Albanais dans le but de prévenir une invasion. Nous apprîmes, plus tard, qu'en réalité, le gouvernement ottoman avait commencé, il y a une quinzaine d'années, les travaux de cette extraordinaire voie, mais que, fidèles à la méthode orientale, les ouvriers n'avaient achevé que les parties qui ne présentaient aucune difficulté, laissant de côté tous les obstacles que la nature leur avait opposés.