L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913
Part 5
La Porte-Saint-Martin a repris, avec un succès véritablement triomphal, _Cyrano de Bergerac_, le chef-d'oeuvre d'Edmond Rostand, dont la première représentation eut, il y a quinze ans, un retentissement universel. On attendait cette reprise avec la double curiosité de voir comment cette comédie héroïque réapparaîtrait devant le public quinze ans après sa «création» et de juger comment le nouvel interprète de son rôle principal, M. Le Bargy, succéderait à l'inoubliable «créateur» M. Coquelin. Or la pièce a reparu avec tout son éclat. On n'est plus surpris par cette virtuosité constamment renouvelée et par ces traits qui partent tantôt de l'esprit et tantôt du coeur, par tant de pensées ingénieuses, tant d'images neuves et saisissantes, tant de mots pittoresques et tintinnabulants, tant de scènes d'une gaieté héroïque ou d'une si douce émotion; on les attend au contraire et, pour ainsi dire, on les guette; mais on en est toujours étonné et plus encore ravi. C'est indiquer l'accueil fait de nouveau à cette oeuvre si essentiellement française. Et l'accueil fait à sa nouvelle interprétation n'a pas été moins chaleureux. M. Le Bargy est à souhait un Cyrano batailleur et tendre, laid de visage et beau de coeur, et l'on a pu dire que, s'il ne fait pas oublier son illustre prédécesseur dans ce rôle, il ne le fait pas regretter non plus. Nous reproduirons dans notre prochain numéro une photographie en couleurs de ce nouveau Cyrano. Mme Andrée Mégard est une souple, jolie et séduisante Roxane. M. Jean Coquelin est toujours un parfait Raguenau. MM. Pierre Magnier, Desjardins, Jean Kemm, Etiévant, sont à la hauteur des protagonistes dans leurs rôles respectifs de Christian, de Guiche, du capitaine des Cadets, de Le Bret.
Au Vaudeville M. Alfred Capus, que l'on n'avait pas applaudi depuis les Favorites aux Variétés et depuis _En Garde!_ à la Renaissance, a fait représenter une pièce nouvelle qui a, dès son apparition, conquis la faveur du public, mais qui intéressera particulièrement tous nos lecteurs: _Hélène. Ardouin_. C'est en effet l'héroïne du roman _Robinson_, paru dans _L'Illustration_ en 1910, qui a fourni le titre de cette belle et touchante comédie, et l'on peut voir autour de la protagoniste, admirablement incarnée par Mlle Vera Sergine, évoluer sur la scène du Vaudeville les principaux personnages du livre.
C'est une émouvante histoire d'amour, et d'autant plus émouvante qu'elle se déroule parmi des êtres de condition moyenne, au milieu des réalités de l'existence quotidienne, mais celles-ci dépeintes et ceux-là animés avec une rare expérience de la vie, une profonde intuition psychologique, et la plus clairvoyante philosophie. Le partenaire de Mlle Sergine, M. Rozenberg, a composé avec beaucoup de mesure et de tact le personnage attachant et curieux de Sébastien Real.
La carrière de _l'Homme qui assassina_, au théâtre Antoine, se poursuit fort brillante, avec une nouvelle interprète du rôle principal. A Mlle Madeleine Lely, appelée par des engagements antérieurs sur une autre scène, a succédé, en effet, pour incarner lady Falkland, la femme même de l'auteur, M. Pierre Frondaie. Mme Michèle--c'est le nom de théâtre de Mme Pierre Frondaie--tient ce rôle, déjà si émouvant par lui-même, avec une beauté et une force d'expression qui lui valent chaque soir, auprès de M. Gémier en colonel de Sévigné, les plus légitimes et les plus chaleureux applaudissements.
LA CAMPAGNE D'UN AVIATEUR BULGARE
On n'a eu jusqu'à présent que des renseignements assez rares sur le rôle joué par les aéroplanes durant la guerre balkanique. Les états-majors des armées coalisées comme de l'armée turque n'ont point fait connaître les services qu'ont pu leur rendre les reconnaissances aériennes. Quelques sorties heureuses ont été, de loin en loin, signalées; et l'on a appris, récemment, par une brève information, la chute à Andrinople d'un aviateur bulgare, immédiatement fait prisonnier. Les alliés disposaient pourtant de quelques appareils, dont les pilotes ont, dans l'ensemble, rempli leur mission avec succès. Une lettre adressée par l'un d'eux, le lieutenant Siméon Pétrof, à des amis de France, qui veulent bien nous la communiquer, nous apporte sur ce point un témoignage précis.
Le lieutenant Pétrof, du 4e régiment d'artillerie bulgare, fils du colonel Pétrof, directeur de l'École militaire de Sofia, mort il y a quelques années, venait d'accomplir un stage de quatre mois à l'école Blériot d'Etampes, où il avait brillamment passé son brevet, lorsque la guerre commença. Envoyé, dès le début des hostilités, à Mustapha-Pacha, il reçut l'ordre, le 7 novembre, d'aller reconnaître les défenses d'Andrinople. Il partit à 5 heures du soir, et il faisait nuit lorsqu'il parvint au-dessus des positions ennemies. «Tout à coup, écrit-il, je remarquai que les Turcs tiraient sur moi. Un instant après, une terrible détonation éclatait au-dessus de ma tête: c'étaient les shrapnells lancés par les obusiers turcs. Instinctivement je détournai mon appareil, et je me dirigeai vers la ville, dont je fis deux fois le tour.» Tous les fusils de la garnison, dont le lieutenant Pétrof apercevait les feux, le saluèrent de balles; aucune ne l'atteignit, et il put revenir sans accident dans les lignes bulgares, après un voyage de 74 kilomètres.
UN INCENDIE GIGANTESQUE A TOKIO.--_Phot. J. du Mesle_.
Le 9 novembre, le courageux pilote effectuait une nouvelle reconnaissance au-dessus d'Andrinople, et, le 16, il se rendait de Mustapha-Pacha à Tchorlou, franchissant en 1 h. 45 minutes 180 kilomètres. De Tchorlou, il partait, le 23 du même mois, pour Kadaktcha, à 10 kilomètres de Tchataldja, où il se présentait au général Dimitrief. Là, les pourparlers entrepris pour la conclusion de l'armistice devaient, à son grand regret, le contraindre à l'inaction.
Et le lieutenant Pétrof, contant ensuite, dans sa lettre, la marche foudroyante des troupes bulgares, conclut par ce mot significatif: «Moi, avec mon aéroplane, je n'ai pas pu attraper cette armée qui avançait si vite...»
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LE CHARBON FRANÇAIS. Le tableau suivant, récemment dressé par le syndicat des Houillères de France, nous fait connaître les mouvements de la production et de la consommation du charbon en France, depuis près d'un siècle.
Production Années. française. Consommation.
Milliers de tonnes.
1820......... 1.000 1.300 1840......... 3.000 4.000 1860......... 8.000 14.000 1880......... 19.000 28.000 1890......... 26.000 36.000 1900......... 32.000 48.000 1910......... 38.000 56.000 1911......... 39.000 59.000
Comme on voit, notre situation s'est grandement améliorée au cours des trente dernières années.
Depuis 1880, la production française a doublé, ainsi que la consommation; dans cette période, la proportion de combustibles étrangers dans la consommation totale a seulement passé de 32 à 34%.
Quant à notre exportation, elle reste sensiblement stationnaire et très minime: 900 tonnes en 1900; 1.700 en 1910; 500 en 1911.
Sur les 39 millions de tonnes extraites des mines françaises en 1911, 26 millions ont été fournis par le bassin du Nord et du Pas-de-Calais.
LES VICTIMES DES ALPES.
D'après un relevé du Club alpin allemand, 1.117 personnes ont péri dans les Alpes au cours des douze dernières années (1900-1912).
Le nombre des victimes, qui avait atteint 132 en 1911 et 128 en 1910, fut seulement de 95 en 1912.
Sur ces 95 victimes, dont 6 femmes, 36 se tuèrent en Allemagne, 26 aux environs de Vienne, 29 dans le Tyrol, 4 en Suisse et en France.
On compte: 53 personnes tombées dans un précipice, 13 englouties par des avalanches, 8 mortes de froid.
Trois touristes ont trouvé la mort en même temps dans le massif du Mont-Blanc le 15 août 1912: M. Jones, de Cambridge, sa femme et son guide.
Comme toujours, la très grande majorité de ces accidents sont dus à des imprudences ou à des maladresses peu excusables.
UN INCENDIE À TOKIO.
Un incendie considérable, comme on n'en voit guère qu'au Japon, a éclaté à Tokio dans la nuit du 19 au 20 février et a consumé un quartier du district de Kanda deux fois plus étendu que le fameux Yoshiwara, également détruit par le feu il y a quelques mois. Poussées par un vent violent, favorisées par la légèreté des constructions faites de bois et de papier, les flammes ont dévoré en cinq ou six heures environ trois mille maisons parmi lesquelles se trouvaient un grand nombre d'écoles et une église catholique française. Sur ce vaste champ de ruines, où il est souvent difficile de distinguer les rues, les _dodzo_ ou magasins à l'épreuve du feu sont seuls restés debout.
On chercherait en vain des mobiliers arrachés au désastre; les habitants ont eu le sentiment très net de leur impuissance, et nul n'a essayé de déménager. Aussi, le nombre des accidents de personnes fut fort restreint; on compte seulement quelques blessés et un mort.
Le brasier à peine éteint, on vit les sinistrés se promener au milieu des débris fumants pour tâcher de reconnaître l'emplacement de leur demeure. Ici, un propriétaire marque son coin avec une carte de visite attachée à une baguette fichée en terre; ailleurs, des palissades s'élèvent pour délimiter les propriétés et reconstituent le tracé des rues.
Tous ces gens, d'ailleurs, vont et viennent comme s'ils vaquaient à leurs occupations ordinaires. La catastrophe semble n'avoir guère touché leur impassibilité fataliste et l'on sent qu'à bref délai un quartier neuf, tout aussi japonais et fragile, se dressera sur l'enclos aujourd'hui couvert de cendres.
LA TRUFFE FRANÇAISE.
La campagne trufficole est close ou à peu près, car les quelques truffes qu'on déterre maintenant ça et là ne peuvent compter comme une récolte sérieuse.
La récolte de la truffe qui, cette année, avait commencé de très bonne heure, finit donc, par contre, très tôt. En effet, certaines années on creuse des truffes jusqu'au 15 avril. Les truffes tardives sont, en général, particulièrement savoureuses et parfumées, mais leur volume est moindre.
Malgré l'arrêt prématuré de la production trufficole, la campagne aura été excellente et, dans toutes les régions où la précieuse cryptogame se récolte, les trufficulteurs se sont montrés particulièrement satisfaits. Partout la truffe a été abondante et de qualité parfaite. L'an dernier, au contraire, la campagne trufficole fut désastreuse. Ceci était dû à l'été exceptionnellement chaud de 1911. Pour qu'il y ait de la truffe, il faut qu'il pleuve au mois d'août. Or, en 1911, dans certains départements méridionaux comme le Vaucluse, qui est aujourd'hui le plus grand producteur de truffes de France, il n'était pas tombé une goutte d'eau pendant quatre mois.
L'abondance de la truffe est une richesse pour le pays, car il n'y a qu'en France qu'on rencontre la belle truffe d'un beau noir dont la chair est marbrée de mille veines blanches, la _Tuber melanosporum_, dénommée couramment truffe du Périgord. Or, la récolte de celle-ci se monte en moyenne à plus de 3 millions de kilogrammes.
La production de la truffe a augmenté depuis cinquante ans d'une façon progressive. Elle augmente d'année en année, car, chaque année, on plante de nouveaux chênes truffiers. C'est ainsi qu'en 1892 la statistique portait pour le Vaucluse une production annuelle de 470.000 kilogrammes et en 1903 de 716.000 kilogrammes, soit une augmentation de 250.000 kilogrammes en onze ans. En Dordogne les chiffres nous montrent également l'augmentation formidable de la production de la truffe qui de 160.000 kilogrammes en 1892 est montée à 420.000 kilogramme.
Malgré cela, la truffe n'a pas diminué de prix, parce que plus sa production augmente plus sa consommation croît en proportion. Peu de produits jouissent d'une telle faveur. Et cette faveur n'est pas imméritée, avouons-le...
LE TOMBEAU DE SAINTE-HÉLÈNE.
Dans son ouvrage, dont nous avons rendu compte récemment, sur les lendemains de Sainte-Hélène: _Après la mort de l'empereur_, notre collaborateur Albéric Cahuet a dit, d'après des documents actuels, comment les domaines français de Sainte-Hélène (la maison de la captivité et le tombeau de Napoléon acquis en 1858 par Napoléon III au prix de 178.600 francs) se trouvaient sur le point d'être condamnés à l'abandon et à un prompt anéantissement par suite de l'insuffisance de crédits d'entretien qu'il est question de réduire encore, sinon de complètement supprimer. Ces crédits figurent actuellement au budget pour 6.000 francs (entretien d'un gérant, qui est en même temps notre agent consulaire à Sainte-Hélène) au chapitre: «Personnel des services extérieurs», et pour 3.000 francs au chapitre: «Entretien des immeubles à l'étranger.» Ces 3,000 francs servent à payer à la fois les salaires des gardiens, les réparations et les impôts. Or, la maison de Longwood, reconstituée à grands frais de 1858 à 1860 par une mission spécialement envoyée de France, menace maintenant ruine et il est question de supprimer le dernier gardien qui protège le tombeau--toujours très visité et avec beaucoup de recueillement, par les voyageurs--contre les incursions de bestiaux des domaines voisins.
Ces faits auxquels notre confrère le _Matin_ a donné sa grande publicité ont vivement ému tous ceux qui considèrent que le souvenir de Sainte-Hélène demeure un grand souvenir français.
Parmi les nombreuses lettres que notre collaborateur a reçues à cette occasion, il en est une, particulièrement touchante, qui lui a été adressée par le petit-fils d'un des vieux soldats de la Grande Armée, M. Jules Delaunay, à Dozulé (Calvados), et que nous croyons intéressant de reproduire. M. Jules Delaunay écrit:
«Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous soumettre une idée?
» Est-ce que ce n'est pas un devoir sacré pour les descendants des soldats de Napoléon, de ceux qui eurent «sa dernière pensée», de se réunir et de contribuer à l'entretien de la maison qui a vu mourir le héros et de la tombe qui a contenu son cercueil?
» Une société s'est formée pour conserver Versailles, c'est bien, mais ce qui serait bien aussi, à mon avis du moins, ce serait de conserver, de restaurer le domaine français de Sainte-Hélène. Nous avons des descendants des maréchaux du premier Empire. Que l'un d'eux prenne la présidence d'honneur de cette Société et vous verrez accourir à son appel tous les enfants de ceux qui entrèrent à la suite des aigles d'or dans les capitales de l'Europe.
» Il va sans dire que cette société n'aurait aucun but politique; ce serait la rabaisser; si tous les descendants des soldats du premier Empire ont le droit d'avoir l'opinion que bon leur semble, aucun ne peut renier la parcelle de gloire, si petite soit-elle, que son ancêtre lui a léguée; c'est faire à nouveau briller cette étincelle que de s'associer pour conserver à la postérité le lieu et la maison qui ont vu le martyre et l'agonie du plus grand capitaine des temps modernes.»
Le dernier abri de l'empereur prisonnier et son tombeau de Sainte-Hélène entretenus par les soins des descendants de ses maréchaux et des plus humbles parmi ses vieux soldats, voilà, évidemment, qui ajouterait une jolie page de sentiment à la légende de l'Aigle.
INFLUENCE MINIME DU SOLEIL SUR L'ABONDANCE DES RÉCOLTES.
L'assimilation du carbone par les plantes s'opère sous l'influence des radiations solaires, et quand on l'étudié en atmosphère confinée on constate qu'elle est plus grande à la lumière directe qu'à la lumière diffuse.
Il semblerait donc qu'un ciel couvert est un obstacle à la décomposition de l'acide carbonique de l'air, et, par suite, à l'accroissement de la matière végétale. Or, les régions à nébulosité fréquente ont souvent une végétation plus puissante que les autres, c'est-à-dire à climat humide.
Pour expliquer cette apparente contradiction, on admet que l'efficacité de l'eau est incomparablement plus grande que celle de la lumière, et que la végétation souffre moins de la rareté de soleil que de la rareté d'eau.
M. Muntz, membre de l'Académie des sciences, a étudié ce phénomène avec une précision toute scientifique, en observant un champ de luzerne, à Meudon, au cours des étés 1910, 1911, 1912. Deux de ces étés, 1910 et 1912, ont été d'une extrême humidité; celui de 1911 a été marqué par une sécheresse exceptionnelle.
L'accroissement, par jour et par mètre carré, de matière végétale sèche a varié dans les proportions suivantes: sur la partie du champ abandonnée aux caprices atmosphériques:
1910............ 5 gr. 24 1911............ 1 gr. 24 1912............ 3 gr. 12
Une autre partie de la culture fut arrosée régulièrement à raison de 40 litres d'eau par jour et par mètre carré. On relève les accroissements sensiblement différents des premiers:
1910............ 10 gr. 56 1911............ 7 gr. 1912............ 9 gr. 42
Dans les deux cas, c'est donc l'année 1911, la plus ensoleillée, qui a produit la plus faible récolte.
LES FORCES NAVALES HELLÉNIQUES.
Un récent article sur les opérations navales dans la guerre des Balkans, paru dans notre numéro du 22 février, établissait le compte des navires de la flotte hellénique et faisait figurer dans cette énumération huit contre-torpilleurs de construction récente.
Un de nos lecteurs d'Alexandrie, le docteur A. Londo-Leondopoulo, qui appartient à une famille largement représentée tant dans la marine que dans l'armée grecques, nous fait observer que ces unités sont actuellement au nombre de 14, dont 4 de 1.000 tonnes et 4 de 300 tonnes construites en Angleterre, et 2 de 600 tonnes et 4 de 300 tonnes construites en Allemagne. A ces forces, on peut ajouter le _Nicopolis_, l'ancien _Attalia_ turc, coulé par son équipage à Preveza, depuis renfloué et remis en service actif.
«MARIE-MADELEINE» DE MAETERLINCK À NICE.--Les miraculés insultent Marie-Madeleine convertie et qui refuse de sauver Jésus par un nouveau péché.
UNE NOUVELLE OEUVRE DE MAETERLINCK
_Mardi soir, au théâtre du Casino municipal de Nice, a été représenté pour la première fois dans le texte original français_ Marie-Madeleine, _le nouveau drame de Maurice Maeterlinck. Notre collaborateur Gérard Harry, l'ami et biographe du célèbre dramaturge et poète, qui assistait à cette représentation, nous écrit:_
Maeterlinck a vraiment renouvelé, par une trouvaille psychologique, l'aventure de la courtisane de Magdala, si souvent traitée en prose ou en vers, C'est, dans sa version, la belle pécheresse convertie qui tient entre les mains le sort de Jésus arrêté, bafoué, battu et prêt à marcher au suprême supplice. Mais elle ne peut le sauver qu'à la condition de retomber dans le péché abominable, en se livrant aux caresses du tribun militaire romain Lucius Verus, le geôlier du Nazaréen. Jésus lui-même voudrait-il échapper aux bourreaux, moyennant l'avilissement de l'exemplaire femme impure à laquelle sa grâce a rendu en quelque sorte la chasteté, la vertu d'une vierge? Non. Ce serait la ruine de l'idéal auquel il a voué sa vie. Périsse le corps du divin moraliste plutôt que sa pure morale!... Ainsi pense et en décide Marie-Madeleine, après un rude combat contre elle-même et malgré les outrages et les menaces dont l'accablent à la fois Lucius Verus, l'amant repoussé, et une foule de lépreux, bossus, aveugles, paralytiques, que le Nazaréen a guéris.
Ce magnifique drame, encadré de décors de M. Dethomas, est interprété avec une rare perfection d'allures et d'expression, notamment par Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck et M. Jacques Fenoux de la Comédie-Française.
_Marie-Madeleine_, acclamée à Nice. va parcourir l'Europe, comme spectacle inaugural du «théâtre Maeterlinck» que Mme Georgette Leblanc fonde pour la représentation itinérante de tout ce que l'auteur de _Marie-Madeleine_ a écrit pour des publics épris de ce qu'on appelle souvent «art exceptionnel», parce que c'est du très grand art.
GÉRARD HARRY.
POUR NOTRE ARTILLERIE
LE TRACTEUR AUTOMOBILE
C'est cette semaine que se terminait le concours de tracteurs automobiles à quatre roues motrices organisé du 6 au 20 mars par le ministère de la Guerre. Pour n'avoir pas fait beaucoup de bruit, ce concours n'en a pas moins donné, au point de vue militaire, des résultats fort intéressants Il s'agissait de choisir parmi les modèles existants un véhicule automobile capable de remorquer dans de mauvais chemins, et même à travers champs, une charge de 15 tonnes (un wagon et demi de marchandises). Le service de l'artillerie a, en effet, reconnu depuis longtemps la nécessité de suivre l'exemple de l'Autriche et de trouver le moyen d'installer rapidement sur le champ de bataille l'artillerie lourde, l'artillerie de gros calibre que les chevaux ne parviennent pas à amener en temps utile sur la ligne de feu. Les lourdes voitures qui constituent ces convois nécessitent en effet d'énormes attelages peu maniables, à peu près incapables de se déplacer à une allure autre que le pas; elles occupent des longueurs formidables et encombrent les routes d'une façon fâcheuse. Ajoutons que le développement des impedimenta de nos armées est devenu tel que la réquisition n'arrive plus que difficilement à fournir les chevaux nécessaires. C'est pour ces raisons que l'administration de la Guerre s'est trouvée forcée de recourir à la traction mécanique et qu'elle a constitué un concours de tracteurs.
Les conditions à remplir étaient malheureusement assez difficiles, et l'on se trouvait en outre forcé d'aboutir dans les deux ou trois premiers mois de l'année de façon à pouvoir inscrire au budget de 1913 les crédits nécessaires et à faire construire les voitures avant 1914.
Il est résulté de là que les constructeurs n'ont pas eu le temps de construire des voitures nouvelles et qu'ils ont dû amener au concours celles qu'ils possédaient déjà. Dans ces conditions, trois tracteurs seulement ont pu prendre part aux épreuves. Un seul d'entre eux au reste satisfaisait complètement aux exigences du programme; c'est le tracteur Chatillon-Panhard qui avait déjà participé antérieurement aux manoeuvres de l'Ouest ainsi qu'à de nombreux essais exécutés tant à Vincennes qu'à Satory.
Le concours actuel comprenait un certain nombre de parcours sur des routes plus ou moins accidentées, mais ne présentant pas de difficultés exceptionnelles; il comprenait aussi ce qu'on pouvait appeler une série d'exercices _acrobatiques_. C'est ainsi que le tracteur, constituant avec ses remorques un train de 22 tonnes, a remonté près de Neauphle-le-Château une rampe de 13 à 14% (l'équivalent de la rue Le Nôtre au Trocadéro) A Nogent-sur-Marne, le tracteur seul a gravi la rampe de 18% de la rue Bauyn-de-Péreuse. On a également réussi à lui faire passer un arbre de 40 centimètres de diamètre couché en travers de la route, etc., etc.
La photographie que nous reproduisons montre un train de voitures de 220 évoluant dans les terrains mouvants qui se trouvent au fond du terrain de manoeuvre de Vincennes La commission d'expérience a même été jusqu'à faire franchir au tracteur une mare d'un mètre de profondeur.