L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913

Part 4

Chapter 43,378 wordsPublic domain

PENDANT LES COMBATS DE TCHATALDJA.--(Clichés pris le 20 novembre 1912.) _Photographies de M. S. Tchaprachikof._

Pourtant le peintre en a rencontré, de ces régiments stoïques partant au front du même air impassible que celui qu'il vit à Dimotika, croisant le train des blessés, et il nous donnera, sans doute, quelque jour, après avoir mûrement pensé, quelques évocations de ce bel enthousiasme qui animait l'armée, le peuple entier, préparé de longtemps à la lutte inévitable, et soudain dressé dans un élan furieux, soulevé par la foi patriotique et religieuse contre l'ennemi séculaire.

UN SOLDAT PHOTOGRAPHE

A L'ÉTAT-MAJOR BULGARE

Alors que Georges Scott a exploré ainsi, le crayon aux doigts, les champs de bataille de Thrace, où se décida le sort de la puissance ottomane, un correspondant de marque, et que nous avons eu déjà l'occasion de remercier ici de son aimable collaboration, M. Stéphane Tchaprachikof, secrétaire de S. M. le tsar Ferdinand, a, depuis le début de la campagne, glané, à l'avant des lignes bulgares où ses fonctions officielles lui permettaient, à lui, d'accéder, de fort intéressants clichés dont il a bien voulu faire bénéficier _L'Illustration_.

Ceux que nous publions aujourd'hui nous font assister à l'action, directement.

C'est d'abord une apparition assez curieuse du tsar Ferdinand, visitant en tout petit comité les positions les plus avancées de son armée devant l'indomptable Andrinople.

Au début de la guerre, en effet, M. Tchaprachikof accompagnait à Mustapha-Pacha--la première conquête des Bulgares en terre ottomane--puis à Yamboli, le tsar Ferdinand. Exalté, comme tant d'autres, par les spectacles dont il avait été témoin, il sollicitait alors du souverain l'autorisation de s'engager comme volontaire dans la troisième armée. On peut penser qu'elle ne lui fut point marchandée: il voulut être incorporé comme simple soldat, ordonnance à l'état-major, qu'il rejoignit à Ermenikeui.

Du 17 au 20 novembre, il prenait part à la bataille engagée devant Tchataldja.

Le 20, il était envoyé en mission aux avant-postes, à l'endroit le plus énergiquement canonné par les batteries turques. Il y demeura tout le temps du duel d'artillerie, exposé à la pluie de shrapnells. voyant tomber, à son côté, un soldat blessé grièvement. Ce fut alors qu'il prit ces clichés dont l'un nous conduit à la position avancée de l'artillerie, près du major Droumef, l'un des héros de Loule-Bourgas, dont le second nous introduit dans les tranchées extrêmes de l'infanterie, au milieu d'hommes si calmes qu'ils s'occupent de l'objectif, cependant que les shrapnells meurtriers, sifflant au-dessus de leurs têtes, s'en vont retomber un peu plus loin en mitraille et accomplir leur oeuvre. Une dernière photographie nous montre l'ensemble des mamelons de Tchataldja, où de seules fumées blanches révèlent le drame sanglant qui se déroule.

Le soir même de cette journée--hommage à sa vaillance dont il a le droit de n'être pas médiocrement fier--il recevait des mains du chef de la troisième armée la croix de l'ordre de Bravoure.

Il devait, lors de l'armistice, être appelé à des fonctions qui le firent assister à l'un des actes les plus importants de l'histoire contemporaine: il fut nommé secrétaire de la commission bulgare chargée de discuter les conditions auxquelles, de part et d'autre, on allait cesser le feu. Il suivit toutes les négociations, et ce fut lui qui rédigea le protocole de suspension des hostilités.

Ces services le désignaient pour suivre à Londres les plénipotentiaires bulgares. Traversant tout le pays conquis, il gagna Vienne, puis Paris et l'Angleterre: mais, hélas! la mission pacificatrice à laquelle il prenait part ne devait pas être couronnée de succès.

GUSTAVE BABIN.

Gnl Savof. Gnl Radko Dimitrief. M. Tchaprachikof.

En haut: l'état-major bulgare à la bataille de Tchataldja, le 17 novembre.--En bas: le champ de bataille pendant l'action d'artillerie. Le dernier cliché fut pris par M. Stéphane Tchaprachikof du même point que le croquis panoramique de M. Alain de Penennrun publié dans le numéro du 14 décembre dernier. Le document photographique témoigne de l'exactitude du dessin.

L'ARMÉE BULGARE

CAVALIERS ET ARTILLEURS (CAMPAGNE DE THRACE)

Trompettes du 9e régiment.--Cavalier en observation.--Gendarme.--Cavalier du 9e régiment (au centre).--Officiers des 9e et 4e régiments. Artilleurs.--Attelage de boeufs traînant une pièce d'artillerie. _Page de croquis en couleurs de GEORGES SCOTT._

LE TRIOMPHE GREC A JANINA

Le deuil dans lequel l'assassinat de son roi vient de plonger la Grèce apparaît d'autant plus cruel qu'il succède brutalement pour elle, à une suite de succès. de joies, dont la plus vive, sans doute, lui fut donnée le 8 mars dernier par la nouvelle de la prise de Janina.

Les premiers renseignements quelque peu détaillés, comme les premiers documents graphiques sur la reddition de la place, ont été apportés jusqu'à notre Occident lointain par un de nos confrères anglais au prix d'un tour de force trop joli, aux yeux des gens du métier, pour que nous ne nous empressions pas de le signaler.

M. David Mac Lellan, envoyé spécial du _Daily Mirror_ du côté grec, dormait tranquille à Emin Agha, petit village à quelque 90 kilomètres de Janina, quand il fut réveillé à la pointe du jour par le bruit du canon. Préjugeant que peut-être on livrait à la forteresse le suprême assaut, il se précipitait dehors.

Mais déjà les négociations étaient engagées depuis la nuit, les conditions fixées pont la capitulation. Déjà, sur sa route, des hommes se congratulaient, échangeaient de vigoureuses poignées de main.

Un fourgon qui passait le prit, l'emmena vers la ville. Le bon hasard le jeta juste sur un petit groupe qui entourait le général Soutzos, délégué par le prince héritier vers les parlementaires ottomans.

Bientôt, Vehid bey, représentant du commandant de Janina, s'avançait «lentement, le front baissé vers la terre». Il ne leva les yeux que lorsqu'il fut en face du général. Il le fixa un moment et dit: «Je suis venu rendre la ville de Janina.»

Le correspondant anglais fut un des premiers à pénétrer dans Janina. La joie y éclatait partout, au moins chez les Grecs, car les Turcs furent quelques jours avant de se résigner. On dansait dans les rues. Mais les casernes. où 12.000 soldats turcs silencieux, abattus, étaient maintenant prisonniers, présentaient un pénible spectacle.

Sa tâche de reporter remplie, quand il eut assisté à l'entrée solennelle des troupes helléniques, le prince Constantin en tête, M. Mac Lellan demanda à voir le Diadoque, lui fit part du succès de sa mission, lui exprimant ses craintes de ne pouvoir, en temps utile, faire tenir à son journal les documents précieux qu'il venait de conquérir. Et, bienveillamment, le prince lui fit donner une automobile pour gagner Preveza. De là. un transport de la marine royale le conduisit à Patras, d'où il est facile d'atteindre Brindisi. En cinq jours, M. David Mac Lellan était à Londres, Et voilà comment, le septième jour après la reddition de Janina, le _Daily Mirror_ put en raconter et en présenter à ses lecteurs les épisodes marquants.

Cette prise de possession officielle, par les Grecs, d'une ville que depuis tant d'années, ils ambitionnaient de reconquérir, s'effectua dans l'allégresse. La foule était allée, hors des portes de la ville, au-devant des vainqueurs, qu'elle escorta jusqu'à leurs quartiers. Les canons eux-mêmes, puissants auxiliaires d'une difficile conquête, étaient associés à la victoire, leurs longs cols couronnés de lauriers et de fleurs, et le premier acte du prince Constantin fut d'aller, salué sur son parcours de cris de «Vive la Grèce! Vive le Diadoque!». assister au service d'actions de grâces en l'honneur des armes grecques.

La population de Janina sur le passage des troupes grecques pénétrant dans la ville.--_Phot. de M. David Mac Lellan_, du Daily Mirror.

L'OCCUPATION DE JANINA PAR L'ARMÉE GRECQUE D'EPIRE

Princes Georges, Andréas et Alexandre. Général Danglis. Le Diadoque. Entrée solennelle du diadoque Constantin à Janina le 6 mars.--_Phot. Rhomaïdes-Zeitz._

LA GRACE ET LA FORCE

_Au Congrès de l'éducation physique et des sports qui s'est tenu à Paris cette semaine et où la démonstration des diverses méthodes a été suivie par des milliers de personnes, nous avons vu à côté de la force triompher la grâce; et les jeunes élèves de M. Jaques-Dalcroze, soit au grand amphithéâtre de la Sorbonne, soit au théâtre Antoine, nous ont véritablement révélé l'esthétique du geste et des attitudes, d'après la méthode de «gymnastique rythmique» que nous explique, comme il suit, M. Elie Marcuse:_

M. Jaques-Dalcroze est Suisse. Il est né, voici quelque quarante ans, à Vienne, de parents genevois. Il y a été l'élève de Bruckner. Il a été, à Paris, celui de Léo Delibes. Il a composé un opéra (_Sancho_), un opéra-comique (_le Bonhomme Jadis_), de la musique de chambre, des recueils de chansons populaires, des recueils de chansons enfantines.

Ayant fait quelque chose pour les enfants, M. Dalcroze aurait voulu que les enfants fissent quelque chose pour lui et les voir danser ses chansons. C'est alors qu'il fut frappé par l'anarchie des mouvements et cette «disharmonie» presque constante entre l'expression mimique et la pensée à rendre. De là, son idée de gymnastique rythmique.

Le corps doit être, de l'avis de M. Dalcroze, un instrument apte à exprimer les sentiments, à traduire les impressions reçues.

Si le musicien a composé son oeuvre sur tel rythme plutôt que sur tel autre, c'est que ce rythme était plus particulier au sentiment qu'il éprouvait. A l'audition, le rythme éveillera donc chez l'élève de M. Dalcroze un sentiment identique. L'élève s'efforcera d'exprimer ce sentiment, en gestes et en attitude.

De prime abord, deux sortes de gens en sont incapables: 1° ceux qui ne sont pas musiciens; 2° ceux qui sont musiciens.

Les premiers, étant sourds à la mesure, à la cadence et au rythme, sont dans l'impossibilité d'y obéir.

Les seconds sont victimes de l'automatisme. Après avoir, durant quelques mesures, accordé leurs mouvements avec la musique, c'est-à-dire après avoir reproduit un rythme musical par une série de gestes, ils sont tentés, si le rythme nouveau rappelle tel ou tel de ces gestes, à répéter mécaniquement et à la file tous les gestes qui suivent dans la première série. Mais la musique, dans l'entre-temps, a changé d'allure et de direction. Tandis qu'elle poursuit d'un côté, ils s'égarent de l'autre. Les voilà perdus.

Les élèves qu'a présentés M. Dalcroze au public parisien sont dégagées de cet automatisme. On les voit battre simultanément une certaine mesure avec le bras droit, une autre avec le bras gauche, et en marquer une troisième dans la vitesse du pas. Chacun de leurs membres, chacune des parties de chacun de leurs membres est exercée à jouer différemment dans un ensemble harmonisé, comme font, par exemple, les mains sur le clavier.

M. Dalcroze esquisse au piano, durant une mesure, un rythme quelconque. Ses élèves le traduisent ensuite dans leurs gestes et leur démarche. Mais déjà M. Dalcroze leur indique un rythme différent. Elles le relieront au premier. Et ainsi, toujours en retard d'une mesure, elles obéissent sans se laisser distraire et sans broncher jamais. Aussi, voudront-elles «danser» une impression ou un sentiment, une mélodie entendue ou celle qui chanterait en elles, elles ne seront plus asservies à cet automatisme dont nous parlions tantôt.

«Il y a, dit Platon, des danses qui ont surtout en vue le corps lui-même; elles servent à développer sa vigueur, sa souplesse, sa beauté; elles exercent chaque membre à se plier et à s'étendre, à se prêter docilement, par des mouvements faciles et harmonieux, à toutes les figures, à toutes les attitudes qu'on peut exiger.» Tels sont les exercices de M. Jaques-Dalcroze. Il ne leur a pas, peut-être, assigné d'autres fins. Mais il n'empêche que l'intelligence y participe, la volonté et la mémoire, cette mère de tous les arts, au dire des anciens.

M. Jaques-Dalcroze a-t-il rejoint les Grecs sur le chemin de la sagesse? Il se réjouit de cette rencontre, mais il se défend bien de l'avoir recherchée. Il les a trouvés à la source où lui-même venait puiser un peu de fraîcheur et de limpidité.

Il n'a rien imité. Il n'a pas copié les silhouettes de leur céramique. Ce pédagogue excellent, ce musicien remarquable ne se promène pas, dans le Paris contemporain, chaussé de sandales et vêtu du péplos. Son incontestable originalité est plus profonde et plus vraie.

La scène est tendue d'une toile bise, M. Jaques-Dalcroze est en redingote, et son instrument est un pleyel. Il parle au public avec bonhomie. Il ne conférencie pas: il cause. Il explique sa méthode. Il interpelle l'une ou l'autre de ses élèves et la tutoie paternellement. Ce sont des fillettes de huit à quinze ans, dont aucune ne se destine à la danse et qui vont toutes encore à l'école.

Tantôt, elles étaient en maillots noirs, jambes et pieds nus. Elles «solfiaient» les éléments de la gymnastique rythmique. Maintenant, les voici portant de courtes tuniques mauves: elles vont faire des _réalisations musico-plastiques_. Vous entendez qu'elles vont danser.

M. Jaques-Dalcroze s'assied au piano. Scherzo de Bach, rondo de Beethoven: les petites dansent le rondo de Beethoven et le scherzo de Bach. M. Dalcroze veut que la danse ne soit pas qu'esthétique, mais pathétique encore. Celle des fillettes nous plaît nous émeut.

Et puis, elles jouent. C'est de leur âge. Trois d'entre elles se tiennent par la main. Une quatrième les conduit, les rênes hautes. Voilà un attelage et son conducteur. Toutes quatre conforment leur allure au rythme de la mélodie; mais, tandis que les chevaux font deux pas et semblent galoper, le conducteur, lui, n'en fait qu'un et semble vouloir les retenir. Mais à la manière de la raison qui réfrènent l'instinct et lui cède de ce qu'il faut.

Nous avons tous joué à ce jeu éternel. Le voici renouvelé, moins frénétique et plus gracieux.

Et, tandis que les doigts de M. Dalcroze se cabraient sur les touches en un accord final, j'admirais dans tout cela, dans le jeu, dans les danses, dans les exercices, un clair et classique esprit d'analyse et de coordination, une dissociation facile des mouvements, et cette aisance, et cette absence d'effort ou plutôt cet effort si bien balancé chez de petites filles, saines, simples, qui souriaient, qui souriaient...

Et je me sentais, dans mon fauteuil, un corps paralytique et une âme un peu humiliée.

ELIE MARCUSE.

_Avec d'autres groupes de jeunes filles, mercredi, au Vélodrome d'Hiver, se manifestèrent les excellents résultats d'autres méthodes de culture physique féminine, au premier rang desquelles il faut placer la méthode française de M. le professeur Demeny._

_Et, pendant les quatre jours que dura le Congrès, toutes les après-midi et même les soirées furent remplies par des démonstrations pratiques où triomphèrent tour à tour, dans leurs exercices de force et de souplesse, Suédois, Danois, et surtout les admirables équipes françaises présentées par l'école de Joinville et par le lieutenant de vaisseau Hébert, le génial instructeur des pupilles et des fusiliers de notre marine, le directeur demain du Collège d'Athlètes de Reims._

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

STENDHALIANA

On parle un peu moins de Balzac. On parle un peu plus de Stendhal. Sans doute on continue de lire Balzac, mais on recommence de lire Stendhal. C'est une mode si vous voulez, un goût du jour, une élégance, une équité aussi, peut-être. Un monument doit commémorer à Paris le souvenir du grand écrivain. La très ancienne maison d'éditions Honoré et Édouard Champion entreprend la publication définitive des Oeuvres complètes de Stendhal et les deux premiers tomes consacrés à _la Vie de Henri Brulard_ viennent de paraître. Enfin, un nouveau prix littéraire, qui portera le nom de _Prix Stendhal_, est fondé par la _Revue critique des idées et des livres_ dont le numéro du 10 mars est entièrement consacré «à celui qui, dit notre confrère, a le mieux représenté au dix-neuvième siècle la tradition ardemment psychologique de notre littérature». Il suit que le prix Stendhal sera décerné chaque année «au meilleur roman psychologique, à la meilleure nouvelle du même caractère, choisis parmi les manuscrits inédits présentés au concours». Les romans et nouvelles devront être déposés aux bureaux de la revue avant le 10 mai prochain; le prix pour le roman est de 2.000 francs et de 500 francs pour la nouvelle. En outre, l'ouvrage couronné sera publié par la _Revue critique_.

Voici donc un nouveau prix littéraire. Quand nous serons à cent... Le geste est d'ailleurs louable. Le patronage est grand. Les satisfactions morales offertes aux jeunes écrivains sont appréciables. Il ne s'ensuit pas que le jury de la _Revue critique_ pourra chaque année réussir à nous révéler un nouveau chef-d'oeuvre. Tous les jurys littéraires qui ont le même objet ont échoué les uns après les autres dans cette tâche irréalisable. Il ne naît pas un chef-d'oeuvre tous les ans, et il y a trop de consécrations obligatoires pour trop peu de génies frais éclos. Mais il n'importe! Il faut continuer à créer des prix, beaucoup de prix. Ce sera le meilleur et le plus digne moyen de soutenir, parmi les difficultés de la carrière, les jeunes écrivains qui manifestent, dès leur début, des qualités intéressantes et qui auront peut-être un jour du talent et mieux encore. _Le prix Stendhal!_ Cela sonne beau. On aimera fort, j'en suis sûr, avoir écrit un livre, un premier livre, qui aura été jugé digne de mériter les suffrages posthumes d'Henri Beyle.

_Zislin_

_D'Alsace, il nous vient une fois encore un beau livre qui sera «pour nos oeufs de Pâques ce que _l'Histoire d'Alsace_ de l'oncle Hansi a été pour nos étrennes». Les dessins de Zislin (2), ainsi présentés dans l'éloquente et spirituelle préface de M. Paul Déroulède, ont été choisis par le sympathique directeur des _Marches de l'Est_, M. Georges Ducrocq, parmi les illustrations--presque toutes sensationnelles en terre annexée--dont le courageux artiste mulhousien a enrichi son journal satirique _Dur's Elsass_.

(2) _Sourires d'Alsace_, édition des _Marches de l'Est_.

Hansi, Zislin, deux ardents et souples jouteurs dont nous savons les audaces et les prisons et qui, par toutes leurs oeuvres cinglantes, nous répètent: «Vous voyez que l'esprit français ne meurt pas en Alsace. Plus l'immigration accumule autour de nous, annexés, de colères allemandes, plus nous demeurons français et traditionnels. Et, puisque le pangermanisme nous provoque, à chaque instant, au combat, nous combattons le pangermanisme, joyeusement et à la française...» Car il ne faut point s'y tromper. Ce n'est point contre tout ce qui est allemand en Alsace que la lutte est systématiquement engagée. Zislin écrit en légende sous un de ses dessins: «A l'abri de deux arbres, cultures française et allemande, l'Alsace-Lorraine était florissante; mais le nouveau maître, Pangerman, vint et dit: «Que cet arbre étranger disparaisse!...» Et voilà pourquoi ces deux » artistes, formés par la pensée française, Hansi et Zislin, ont déclaré la guerre au maître Pangerman.

Zislin, on le sait, est né à Mulhouse. Il entra à l'âge de dix-sept ans à l'atelier de dessins industriels de son père. Mais une autre voie, plus riche en imprévus et en périls, le tentait. De 1902 à 1905 il publia un petit hebdomadaire satirique, le «Klapperstei», c'est-à-dire le _Bavard_, de Mulhouse. En 1905, éclate la première bombe. On parlait fort à cette époque de l'autonomie alsacienne. Zislin lance un placard où l'on voit, sous cette légende: «l'Alsace, Etat confédéré», l'aigle de Prusse qui enfonce ses serres dans le corps d'une Alsacienne abattue sur le sol. Le placard est confisqué et Zislin arrêté, une première fois, pour quarante-huit heures. En décembre 1905, le hardi railleur est condamné, pour un autre dessin, à 150 marks d'amende. En 1907, il fonde «_Dur's Elsass_», dont il est à la fois le directeur et l'unique collaborateur. Cette publication atteint et pénètre la masse populaire. Le gouvernement impérial s'en rend bien compte; aussi frappe-t-il sans pitié le dessinateur qui est condamné à huit mois de prison en 1908, à deux mois en 1910, à quinze jours en 1911.

Il y a quinze mois--il faut se rappeler cela--une image du _Simplicissimus_, représentant l'évasion du capitaine Lux, portait cette légende: «La glorieuse tradition de l'armée française existe toujours. Tout comme en 1870, les gaillards savent déguerpir.» La provocation, brutale, voulait être cruelle. Instantanément, Zislin saisit son crayon de riposte, peuple de pierres tombales un vaste champ de mort avec, sur des croix, les noms de Sedan et Waterloo, puis il fait surgir de cet ossuaire la foule des tués allemands avec leurs fusils en pièces et, au-dessous de l'évocation, il écrit cette phrase courte et formidable, à la Cyrano: «Les seuls qui pourraient répondre!»

L'album où nous trouvons cette réplique et où il est prouvé que, si «la Force a primé le droit, elle n'est point parvenue à supprimer l'esprit», sera fort goûté chez nous. Ces sourires qui nous viennent d'Alsace continuent, et nous être très chers. Et nous conservons toute notre tendresse à cette petite Alsacienne de Zislin qui, persécutée par les procédés sommaires de séduction de ses trop nombreux prétendants pangermanistes, a ce cri de l'âme:

--Décidément, je préfère rester veuve!

ALBÉRIC CAHUET.

_Voir dans_ La Petite Illustration _jointe à ce numéro le compte rendu de_ la Poursuite du Bonheur aux États-Unis, _de Mrs B. Van Vorst, de_ Pékin qui s'en va, _de M. Louis Carpeaux, de_ l'Avant-Guerre, _de M. Léon Daudet, et des ouvrages de critique littéraire récemment publiés et des autres limes nouveaux._

LES THÉÂTRES