L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913
Part 2
Les Grecs demandaient à l'Europe un prince qui ne fût pas Allemand, qui possédât une grande fortune et qui fît élever ses enfants dans la religion grecque orthodoxe. Des raisons de prévoyante diplomatie firent écarter la candidature du prince de Leuchtenberg, parent du tsar, et celle du prince Alfred d'Angleterre, second fils de la reine Victoria, qui venait d'être élu par les Grecs à une forte majorité. On ne savait plus qui proposer ni trouver. Les suffrages des puissances garantes se réunirent enfin, en dépit du pronostic de M. Bourée, sur la tête d'un prince cadet de la maison de Danemark, le prince Guillaume, qui fut élu par les représentants de ses futurs sujets sous le nom de Georges Ier, le 31 mars 1863. A la demande de la Turquie, le nouveau souverain prit le titre officiel de «roi des Hellènes» et non de roi des Grecs, la qualification de Grec étant trop extensive et s'appliquant à de nombreux sujets ottomans.
A ce prince de dix-sept ans, sans expérience et que l'on arrachait brusquement à ses fonctions d'aspirant dans la marine danoise, on offrait une couronne bien pauvre et bien fragile. La Grèce indépendante, telle que l'avait délimitée la conférence de Londres, ne comptait guère plus de 800.000 habitants; insuffisamment peuplée, ruinée pour longtemps par la guerre étrangère et civile qui avait précédé son organisation autonome, pillée par les Palikares que la paix avait rendus au brigandage, elle était à peine viable, et offrait un aspect analogue à celui que présente l'Albanie actuelle à la recherche d'un roi. La partie la plus riche du territoire hellénique, la Thessalie, était demeurée sous la domination ottomane avec l'Epire et les grandes îles. Ainsi, dans la crainte d'affaiblir la Turquie, on avait étrangement compromis l'avenir de l'État renaissant, on lui avait enlevé tout moyen de reprendre son rôle glorieux d'autrefois, et c'est ce qu'il convient de rappeler pour expliquer les difficultés d'évolution de la nation émancipée et pour admirer l'espèce de miracle qu'avec des moyens si réduits, et après bien des échecs et des angoisses, elle est parvenue à réaliser avec le secours de son roi.
Ce roi, qui n'était pas riche, et auquel la France, l'Angleterre et la Russie avaient dû faire chacune, sur les intérêts de la dette hellénique, l'abandon de 4.000 livres sterling pour l'entretien de sa cour, portait à son royaume un premier accroissement de territoire, les îles Ioniennes, que l'Angleterre cédait à Georges Ier en don de joyeux avènement. «Ma force est dans l'amour de mon peuple, dit le jeune souverain en montant sur le trône, je veux faire de la Grèce un modèle pour les royaumes balkaniques.» La tâche devait être ardue et, pendant tout un demi-siècle, en dirigeant, avec la plus souple intelligence et à travers tant d'obstacles, les destinées de la nation qui lui avait été confiée, il lui fallut s'appliquer à défendre les intérêts et les espoirs de son peuple sans encourir le reproche de troubler la paix européenne. Il voyagea beaucoup, de capitale en capitale, s'autorisant de ses relations de famille et d'amitié pour plaider avec chaleur, avec adresse, avec constance toujours, la cause hellène. Cet homme aimable, simple, bon vivant, dont la svelte et jeune silhouette d'officier de cavalerie et le visage barré par une blonde et forte moustache de Gaulois ou de Palikare étaient familiers aux Parisiens, connut, dans son palais d'Athènes, des heures terribles et de véritables angoisses dynastiques. Il en fut ainsi au cours des difficultés crétoises, des désastres de la guerre gréco-turque de 1897, et, récemment encore, il y a quatre ans, lors des sommations de la ligue militaire qui l'obligèrent à exclure de l'armée les princes, ses fils et petits-fils, et l'héritier du trône lui-même. Un autre, sans doute, eût succombé à la tâche devenue trop ingrate. Le roi Georges sut persister dans son effort, et ce fut heureux pour la Grèce. Il venait d'ailleurs de rencontrer le collaborateur du destin, un grand Crétois, M. Venizelos, qui réconcilia les partis dans une oeuvre commune de régénération nationale, reconstitua l'armée qu'il fit instruire par le général français Eydoux, et prépara ainsi les admirables résultats d'aujourd'hui.
Le roi Georges Ier est mort en arrivant au but. Il tombe symboliquement à Salonique comme ces victorieux qui expirent en plantant leur drapeau sur le mur d'une ville conquise; et lorsque, sur la place de la Constitution, devant le palais royal d'Athènes qui prit feu si mystérieusement pendant la crise intérieure de 1909, on élèvera un monument national au roi Georges, on y inscrira qu'il reconstitua la patrie grecque.
Le successeur du souverain mort, le Diadoque d'hier, duc de Sparte, maintenant le roi Constantin, est né à Athènes en 1868. De son mariage avec la princesse Sophie de Prusse sont nés cinq enfants, dont trois princes. Les désastres militaires de 1897, dont on lui fit un moment porter la responsabilité, affaiblirent sa popularité et il dut, on se le rappelle, abandonner, il y a quatre ans, sur les injonctions de la ligue militaire, les fonctions de généralissime. Mais M. Venizelos vint remettre chaque chose à sa place et l'héritier du trône à la tête de l'armée du roi. Heureusement! Car le Diadoque, au cours de la campagne actuelle, s'est révélé un vrai chef de guerre. C'est lui qui a inscrit sur le drapeau grec les noms des grandes victoires de Thessalie et d'Epire et l'on peut affirmer que le roi Constantin Ier est aujourd'hui, par les satisfactions qu'il a données à l'orgueil de son peuple, l'homme le plus populaire de son royaume.
ALBÉRIC CAHUET.
_Le croiseur turc_ Hamidieh--_ce vaisseau errant qui, depuis un mois, avait été signalé à Malte, dans les eaux du Levant et jusque dans la mer Rouge--vient d'accomplir un raid surprenant, et de jeter le trouble là où on ne l'attendait point. Il s'est brusquement présenté, le 12 mars dernier, devant Durazzo, puis devant Saint-Jean-de-Médua, où il a coulé ou endommagé quelques transports serbes et grecs, chargés de vivres et de munitions. Quelques jours auparavant, il avait fait escale à Beyrouth. C'est de là qu'un de_ _nos lecteurs, M. Nour El-Dine Beyhum, qui a pu être reçu par son commandant, Hussein Raouf bey, nous adresse, avec la photographie reproduite ci-dessus, les notes suivantes sur sa visite à bord du_ Hamidieh. _Elles prennent un intérêt documentaire, par suite de l'apparition inopinée du croiseur dans l'Adriatique, et du fait qu'on l'avait prétendu commandé par un Anglais._
Le lundi 3 mars, à 7 h. 1/2 du soir, un navire illuminé, promenant sans cesse autour de lui les rayons de ses projecteurs, apparaissait en vue de Beyrouth: c'était le _Hamidieh_, qui, peu après, jetait l'ancre en rade.
Le lendemain, à peine le bruit de son arrivée s'était-il répandu, qu'une foule de curieux gagnait les quais malgré la pluie et le vent, pour admirer de loin ce bateau de guerre très estimé. Voulant le voir de plus près, je pris un canot, qui me conduisit à bord. Un soldat porta ma carte au commandant et m'introduisit dans un salon, où je n'eus pas longtemps à attendre. Le commandant, Raouf bey toujours gai et content, entra bientôt, la main tendue, et engagea la conversation en anglais, me parlant de la beauté du Liban et de la ville que l'on pouvait apercevoir par les fenêtres, de la générosité des habitants de Beyrouth, dont il avait reçu de nombreux présents: du sucre, du riz, de la farine, des cigarettes... S'interrompant un instant, Raouf bey appela un de ses officiers, auquel il remit un rouleau de papier de grand format en lui disant de le porter à la T. S. F. C'était sans doute un rapport qu'il faisait adresser au ministère de la Marine.
Midi ayant sonné, je me levai pour prendre congé; mais le commandant, passant dans la salle à manger du bord, me pria de bien vouloir lui tenir compagnie et de déjeuner avec lui et ses officiers. A table, j'essayai plusieurs fois d'amener l'entretien sur des sujets politiques. Mes efforts furent vains: Raouf bey sut toujours détourner la conversation, paraissant s'intéresser beaucoup aux changements de température, fréquents ce jour-là. Voici le menu du repas servi par le maître d'hôtel du _Hamidieh_, un Grec sujet Ottoman: potage aux pattes de moutons; omelette; poulet; fèves vertes sautées au beurre; baklavia (gâteau du pays); café.
Le déjeuner fini, je demandai au commandant un autographe de lui, qu'il m'accorda avec plaisir. Et je me retirai, emportant le souvenir ineffaçable de son amabilité et de sa parfaite courtoisie.
SILISTRIE ET LE DIFFÉREND BULGARO-ROUMAIN
(LETTRE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
_Silistrie, voilà bien l'un de ces noms de villes danubiennes qui, hier encore ignorés du tourisme lui-même, doivent au caprice des événements de surgir brusquement dans l'histoire. Le différend bulgaro-roumain, en ce moment soumis au conseil des ambassadeurs à Saint-Pétersbourg, vient de placer Silistrie au premier rang de l'actualité diplomatique et c'est de Silistrie que l'un de nos meilleurs écrivains militaires et correspondants de guerre, M. Réginald Kann, qui vient de se rendre, pour L'Illustration, en Bulgarie, nous a adressé, texte et documents, les intéressantes informations de nos trois pages sur la grave et inquiétante discussion bulgaro-roumaine._
Silistrie, 5 mars.
C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
Les vers du bon La Fontaine s'imposent à l'esprit du voyageur qui débarque à Silistrie. Pour s'y rendre, de Sofia, il a fallu accomplir un long et fastidieux circuit, car le petit port danubien n'est pas relié au réseau ferré bulgare et le service des bateaux à vapeur ne fonctionne pas encore en cette saison. On doit donc passer par Rouchtchouk, Bucarest et gagner Calarachi, ville roumaine située sur le petit bras du fleuve. De ce point il y a encore trois heures de navigation en barque; pour remonter le courant, la rame ne suffit pas; les mariniers attachent au mât une corde, à l'aide de laquelle ils halent l'embarcation, en suivant la berge boueuse d'un pas lent et mal assuré.
LA VILLE DE SILISTRIE
Au débouché dans le grand'bras du Danube, Silistrie apparaît allongée sur le rivage. Cette première vision ne manque pas de beauté. Les minarets, les peupliers dominant les maisons basses, se découpent en pointes élancées sur la pourpre du soleil d'hiver à son déclin: Silistrie se montre ainsi comme quelque ville orientale de conte de fées. Mais, à mesure qu'on s'approche en luttant contre le flot, le mirage s'évanouit, et lorsque, tout transi par la bise glacée qui n'a cessé de souffler, on saute enfin à terre, on se sent envahi par la pénétrante tristesse du lieu.
Cinq minutes de marche vous conduisent d'un bout à l'autre de la ville, dont la lisière est marquée par une large rigole à demi comblée, où des enfants turcs et des pourceaux jouent et se poursuivent à travers les immondices; ce dépotoir est tout ce qui reste du fossé de l'ancienne enceinte, dont les murs ont depuis longtemps disparu.
Le quartier ouest de Silistrie, habité presque exclusivement par des Turcs, vaste fouillis de baraques en planches, rappelle la zone militaire parisienne; la population en est également misérable; mais, sous ses haillons bariolés, le musulman conserve une dignité nonchalante qu'ignorent les chiffonniers de l'Occident. Le reste de la ville offre à l'oeil une succession de maisons ternes, mal bâties et souvent délabrées; les boutiques, les cabarets sont rares et de médiocre apparence; la plupart, dont les propriétaires ont été appelés sous les drapeaux, sont fermées depuis le commencement de la guerre. On remarque à peine l'église, carré de maçonnerie fraîchement badigeonnée, et l'hôtel de ville, installé dans le konak, ancienne résidence du dernier pacha. Sans le lycée et la caserne, édifices monumentaux et récents, qui attestent les efforts des Bulgares pour développer l'instruction et la puissance militaire de la nation, on se croirait ici dans une grosse bourgade turque du dix-huitième siècle. La tournée d'exploration s'achève en moins d'une heure à travers les rues vides, où quelques réverbères hésitants s'allument dans le crépuscule. Malgré l'impression pénible qui s'en dégage, on ne peut s'empêcher de sourire en songeant que cette nécropole a failli déchaîner la guerre et peut-être entraîner toute l'Europe en un conflit général. Rappelons dans quelles conditions la controverse s'est engagée et sur quels arguments s'appuient les antagonistes.
LA THÈSE ROUMAINE ET LA THESE BULGARE
«Nous avons été les mauvais marchands de tous les traités du siècle dernier, disent les Roumains. En 1848, nos frères de Pennsylvanie ont secouru l'Autriche contre la Hongrie; pour prix de leur dévouement, les Autrichiens les ont soumis à la domination des Hongrois, qui les oppriment. De même, en 1877, nous avons secondé les Russes à Plevna et, grâce à nous, ils ont pu arracher à la domination turque ces mêmes Bulgares, qui se dressent aujourd'hui contre nous. Comment nous en a-t-on récompensés? En nous enlevant la riche Bessarabie, peuplée de Roumains, pour nous donner la Dobroudja, pays inculte qu'habitaient quelques milliers de musulmans et de Bulgares; grâce à l'activité de nos colons et aux dépenses que nous nous sommes imposées pour construire le port de Constantza et le pont de Cernavoda, un des plus beaux ouvrages d'art du monde, nous avons transformé ce désert en une contrée de bon rapport, dont la population est aujourd'hui en majorité roumaine. Mais le traité de 1878 ne nous a pas accordé la totalité de la province; il nous a, en outre, imposé une frontière indéfendable. Or, les Bulgares n'ont cessé de réclamer la Dobroudja et leur propagande irrédentiste se poursuit sans trêve. La Bulgarie va bientôt doubler son territoire et sa population à la suite de ses succès. En échange de notre neutralité, qui lui a permis de remporter la victoire, nous demandons une rectification de frontière, nous donnant Baltchik sur la mer Noire et Silistrie sur le Danube, surtout cette dernière ville, qui est la clef de la Dobroudja et que plusieurs négociateurs du traité de Berlin, notamment le délégué français, M. Waddington, avaient réclamée pour nous.»
Les Bulgares répondent: «Si les Roumains ont à se plaindre de n'avoir pas été bien traités par les Russes en 1877, qu'ils s'en prennent à ceux-ci et non à nous qui n'y pouvons rien. D'ailleurs la Dobroudja n'a pas été une mauvaise acquisition, à telle enseigne qu'ils ne l'échangeraient certes pas aujourd'hui pour la Bessarabie, si on le leur offrait; ils ont plutôt gagné au change. Au contraire, les Bulgares ont perdu de ce fait une province, où ils se trouvaient en majorité. Ce sont donc eux qui ont subi le plus grave préjudice. Cependant nous ne songeons pas à revendiquer ce territoire d'abord par respect pour la décision du tsar libérateur, ensuite parce que nous reconnaissons qu'elle est indispensable à nos voisins. Nous rejetons l'accusation d'irrédentisme qu'on porte contre nous; jamais le gouvernement ni l'opinion n'ont encouragé aucune campagne de ce genre et on ne peut nous rendre responsables des paroles en l'air de quelques chauvins isolés. Mais nous nous refusons à céder de nouvelles régions nous appartenant. Si la Roumanie voulait profiter du remaniement de la péninsule balkanique, il lui fallait prendre sa part des sacrifices que tous les autres peuples chrétiens se sont imposés. Pourtant, par esprit de conciliation, nous consentons à rectifier la frontière, mais en nous refusant à livrer Silistrie, ville purement bulgare et centre intellectuel que nous ne pouvons céder. Nous avons été particulièrement froissés de voir nos voisins attendre si longtemps pour formuler leurs revendications, en venant nous mettre le couteau sur la gorge au moment où nous nous trouvions engagés à fond contre les Turcs.»
A cette dernière récrimination, les Roumains répliquent que, s'ils ne sent pas intervenus plus tôt, c'est parce que l'Europe avait d'abord annoncé qu'elle exigerait le maintien du _statu quo_ dans la Péninsule. En ce cas, ils n'avaient rien à demander. Mais, du jour où l'Europe a modifié son point de vue et admis un remaniement de la carte balkanique, la Roumanie avait le droit de se faire entendre et l'a fait, sans qu'on puisse lui reprocher de méditer un coup de Jarnac.
Telles sont, dans leur ensemble, les thèses des deux parties. En ce qui concerne la ville de Silistrie, la discussion s'appuie sur un ensemble de considérations, qui seront soumises aux délégués des puissances médiatrices et que nous avons entrepris d'examiner sur l'emplacement même du litige.
LES DROITS HISTORIQUES ET L'ARGUMENT DES NATIONALITÉS
Il suffit de quelques jours de résidence dans une capitale balkanique pour se familiariser avec le jargon politique habituellement employé dans la discussion des questions d'Orient. Lorsqu'un pays désire opérer une annexion territoriale par voie diplomatique, sa procédure se fonde invariablement sur les quatre arguments suivants: droits historiques, considérations ethniques ou de nationalités, conditions économiques, nécessités stratégiques; dans le différend actuel, la discussion n'est pas sortie du cadre accoutumé.
Le demandeur commence toujours par faire valoir ses droits historiques: c'est l'argument le plus commode. En effet, suivant l'époque à laquelle on se place, chaque peuple peut revendiquer non seulement telle ou telle région, mais encore la Péninsule entière, ou peu s'en faut. Les Serbes de Douchan, les Bulgares du tsar Siméon ont possédé tout le pays s'étendant de la mer Egée à l'Adriatique; les Roumains se réclament de l'empereur Trajan, les Grecs de Justinien ou d'Alexandre le Grand. Les Albanais vont plus loin; ne descendent-ils pas des Pélages, les premiers occupants; pour eux, il ne s'agit plus de droits historiques, mais de droits... préhistoriques. Malheureusement, la conquête ottomane, en courbant toutes les têtes sous le joug commun, est venue niveler ces prétentions. D'ailleurs on a tellement usé et abusé des droits historiques que l'effet s'en est émoussé. Aussi, n'est-ce sans doute que pour se conformer à une vénérable tradition qu'on a vu la Roumanie rappeler qu'un de ces volvodes, un certain Mitcho, occupa Silistrie pendant une trentaine d'années au quatorzième siècle.
Il n'est guère plus facile d'apprécier l'argument des nationalités, car, dans les Balkans, on change son origine à peu de frais. C'est une simple question de désinence des noms propres. La terminaison _of_ est bulgare, _vitch_ serbe, _esco_ roumaine, _idis_ hellénique. Combien de personnes ont mutilé une syllabe pour échapper à l'oppression d'un gouvernement de propagande! Combien de Popof sont devenus Popesco ou Popovitch, ou inversement!
On voit quel parti il est possible de tirer de pareilles fluctuations. «Pourquoi diable, me dit un fonctionnaire roumain, nos voisins tiennent-ils tant à Silistrie? Une statistique digne de foi montre que plus de la moitié de ses habitants sont étrangers.» Mais les Bulgares s'indignent lorsque je leur rapporte ce propos. L'actif secrétaire de la mairie de Silistrie court compulser les statistiques et en extrait les chiffres suivants: population totale: 12.537. Bulgares, 8.260; Turcs, 3.780 (y compris environ 500 Tartares et Tziganes); Arméniens. 250; Israélites, 165; Roumains, 57; divers, 25. «Si, ajoute-t-il, nous avions si peu de nationaux ici, pourquoi aurions-nous fondé cinq écoles primaires, deux lycées, une école normale, sans compter les écoles primaires supérieures et professionnelles? Notre ville a versé un million à l'emprunt de guerre intérieur, alors que la capitale, dix fois plus peuplée et plus riche, n'y a contribué que pour 7 millions. Le régiment de Silistrie, le valeureux 31e, a mérité à Bounar-Hissar le surnom de «régiment des héros». D'ailleurs, c'est demain notre fête nationale; vous pourrez voir les habitants de Silistrie réunis et juger par vous-même.»
L'ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE SAN STEFANO
Le lendemain j'assiste à la cérémonie commémorative de la libération de la Bulgarie qui se déroule sur la grand'place, entre la mairie et la mosquée. On a planté quelques poteaux ornés de fanions tricolores. La garnison vient se former en carré, puis voici les jeunes filles des écoles, qui accompagnent de leurs cantiques le service divin, et toute une multitude endimanchée composée presque exclusivement de vieillards, de femmes et d'enfants. L'office terminé, la troupe regagne les casernes; la foule, au contraire, se resserre autour d'une estrade improvisée, du haut de laquelle un jeune étudiant entreprend de la haranguer; il s'agit, bien entendu, du différend bulgaro-roumain. Après avoir rappelé les événements passés, qui rassemblent en ce jour tous les Bulgares, l'orateur expose le sujet du litige actuel. «N'en veuillez pas au peuple roumain, s'écrie-t-il, il n'est pour rien dans les revendications du gouvernement de Bucarest; seuls des politiciens, poussés par des intérêts de parti, ont échafaudé cette oeuvre néfaste. Pourquoi veulent-ils nous annexer de force? Qu'avons-nous fait pour qu'on nous traite ainsi? Est-ce un crime d'avoir secouru nos frères de Macédoine? Tous nos hommes valides sont allés combattre l'ennemi séculaire; depuis cinq mois ils souffrent et meurent pour la patrie. Allez à la mairie et vous y trouverez affichés les noms de quatre cents de nos braves tombés dans les plaines de Thrace, à l'ombre de notre drapeau glorieux. Que dirons-nous aux survivants lorsqu'ils rentreront dans leurs foyers? Faut-il qu'ils aient combattu et peiné si durement pour qu'on les contraigne à devenir Roumains? Est-ce là le prix de leur victoire si chèrement acquise?
«Et quel sort vous attendrait sous le régime étranger? Vous faites partie d'une nation démocratique, égalitaire, où les biens sont justement répartis, où tous jouissent des mêmes droits politiques. La Roumanie est un pays féodal; le peuple n'y compte pour rien, le suffrage universel n'y existe pas. Les Bulgares de Dobroudja, soumis aux Roumains, ont vécu pendant plus de trente ans sous un régime spécial et désavantageux. Comme Bulgares, comme hommes libres, nous ne pouvons accepter l'annexion.»
Cette allocution, prononcée d'une voix chaude et passionnée, paraissait agir profondément sur l'auditoire. Aucune manifestation ne l'accueillit, mais un silence morne, mille fois plus impressionnant que des vivats.
CE QUE VAUT SILISTRIE AUX POINTS DE VUE ÉCONOMIQUE ET STRATÉGIQUE
Il y a peu de chose à dire de la vie économique de Silistrie. Son port, qui desservait autrefois une vaste région, s'est vu amputé d'une partie de l'hinterland qui l'alimentait; le traité de 1878, en effet, a fait passer la frontière roumaine presque sous ses murs. Depuis lors elle a de la peine à vivre.