L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913
AVEC CE NUMÉRO La Petite Illustration CONTENANT L'HOMME QUI ASSASSINA PIÈCE EN 4 ACTES par M. Pierre FRONDAIE.
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Ce numéro comprend VINGT-QUATRE PAGES.--Il est accompagné de LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 2 contenant le texte complet de L'HOMME QUI ASSASSINA, de M. Pierre Frondaie.
COURRIER DE PARIS
LE PERPÉTUEL
M. Étienne Lamy, la semaine dernière, nommé à l'unanimité secrétaire perpétuel de l'Académie française, venait de se rasseoir, après nous avoir adressé, debout, avec la plus délicate des émotions, les remerciements que lui seul méritait. Nous finissions à peine de l'adopter par nos bravos, et nous reprenions, avec une allègre et distraite ténacité, le travail du dictionnaire au mot: _équivalent..._ quand une voix s'éleva, une voix douce, serrée, persuasive et grave, qui, sans les étouffer, dominait les paroles, une voix à laquelle personne ne semblait faire attention, et que, par un privilège miraculeux, j'étais seul à percevoir, à entendre en dedans. A peine cette voix s'était-elle manifestée, que je l'avais reconnue. C'était celle de M. Thureau-Dangin. Elle s'adressait au nouvel élu, et, autant qu 'il m'en souvient, elle lui disait à peu près ceci:
«--Mon éminent confrère, mon bien cher ami, monsieur le secrétaire perpétuel. C'est fait. Vous me succédez. C'est vous qui prenez ma brusque suite... Je ne pensais pas, sincèrement, vous d'accorder aussitôt, mais puisqu'il a plu à Dieu de me «recevoir» au premier tour, avant la vieillesse, et de m'éviter les longues attentes, mon bonheur est très grand et absolu de vous voir occuper la place d'où j'ai le mieux aimé l'Académie, et à laquelle j'ai dû d'avoir été compris et goûté par tous, d'avoir senti, avec un charme qui me dure, même ici parmi les vrais immortels, la sincérité d'une estime cordiale et d'un respect dont j'ai tiré les dernières joies permises de ma vie. Bien que les trente-sept confrères que j'ai quittés fussent tous dignes de la fonction dont ils m'avaient honoré, quelques-uns seulement, je ne vous l'apprends pas, étaient capables de la remplir, et, en premier lieu, vous, dont la personne nécessaire s'est imposée par la modestie de son grand talent aux suffrages de l'Académie dès que je leur eus, par mon départ, rendu la liberté, vous que j'aurais choisi, et désigné par testament, si cette charge du secrétariat perpétuel m'avait appartenu avec le droit de la léguer. Telle qu'elle est, je vous la passe, et cette transmission de pouvoirs qui s'opère en secret, de moi à vous, entre deux mots du dictionnaire, et sans que rien n'en transpire, me cause une joie consolante.
» Je n'ai pas besoin de vous préciser où vous allez et ce qui vous attend. Vous le savez. Vous n'ignorez pas qu'en acceptant ce poste envié vous tournez avec résolution le dos à la paix, à la paresse, aux appels de l'oisiveté. Mais le travail et le devoir ne vous ont jamais fait peur. Ils vous ont toujours attiré partout où ils étaient, car vous avez éprouvé qu'ils vont et viennent et ne restent pas à la même place. Ils en changent exprès, à tout moment. Nous croyons avoir pris avec eux nos habitudes, et, sans crier gare, ils nous faussent compagnie. Ils rompent avec nos routines et, s'écartant, allant plus loin ou plus haut, nous forcent à les suivre, en faisant du chemin, du chemin qui monte. C'est leur manière de nous secouer et de nous empêcher de dormir, même sur eux. Ainsi, quand d'autres pensaient que peut-être d'avoir fourni pendant des années une si belle somme de labeur, d'activité généreuse et féconde, pouvait, même sans bulletin de fatigue, donner légitimement droit à quelque repos, vous, qui connaissez seul, et mieux que vos plus intimes, les ressources et les ardeurs de votre abnégation, vous avez estimé au contraire que le passé vous engageait, qu'il n'était que la préface du dévouement et l'introduction du sacrifice. Sacrifice agréable aussi par instants et glorieux, convenons-en. Vous voilà celui qu'avec une affectueuse familiarité on appelle: le Perpétuel. Vous semblez être, en vérité, à partir d'aujourd'hui, plus qu'un membre ordinaire; vous personnifiez l'Académie, vous la représentez d'une façon continue aux côtés du directeur fragile qui change tous les trois mois, tandis que vous, permanent, esclave et souverain de toutes les séances, de toutes les solennités, de toutes les représentations officielles, rapporteur de tous les prix, orateur de tous les discours, vous paraissez le personnage investi et consacré, sur lequel se portent les regards de la déférence et de l'admiration publique. Vous avez un peu, parmi nous, la popularité dont au Paradis bénéficie saint Pierre. En effet, si vous n'avez pas les clefs de l'Académie, vous êtes pourtant le plus près de la porte et vous savez, le premier, les mots auxquels selon le jour, l'heure, elle s'entre-bâille, s'ouvre à demi, ou toute grande, ou reste fermée. Vous pourriez faire beaucoup sans vos confrères. Ils ne peuvent rien sans vous.
«Depuis 1803, d'où date la création des secrétaires perpétuels, on pourrait, a dit assez justement Sainte-Beuve, écrire une histoire de l'Académie par chapitres inscrits à leur nom. On a l'Académie sous M. Suard, sous M. Raynouard, sous M. Auger, sous M. Andrieux (ce fut court; M. Arnault également n'eut qu'un règne très court), enfin sous M. Villemain: ce dernier règne depuis trente-deux ans.»
» Quand Sainte-Beuve disait ceci, c'était sous l'Empire, en 1867, époque où vous aviez vingt et un ans, et si vous ne pensiez pas que vous seriez député quatre ans plus tard, vous étiez encore plus éloigné de vous douter que vous succéderiez ici, un jour, à ce même M. Villemain, sous le buste duquel, après les six ans de M. Patin, les dix-neuf de Camille Doucet, les treize de Gaston Boissier, et mes pauvres cinq petites années à moi, si pleines et si rapides, vous viendriez vous asseoir.
» Que votre règne à vous, cher ami, soit heureux, et nombreux, je le souhaite, et, je vous le dis tout bas, j'en ai presque obtenu déjà pour vous la promesse. Vous allez tellement réussir que vous causeriez une vraie déception si vous ne commenciez par bien marquer vous-même tout de suite le sérieux dessein que vous avez de détenir au secrétariat perpétuel le record de la longévité. Laissez-vous aller à être centenaire en confiance. Vous avez toutes les qualités, les dons et les vertus qui doivent vous attacher un temps infini à cette fonction de mesure, de sagesse, de lenteur ordonnée et de certitude sereine. Vous êtes pensif, attentif, réfléchi, sérieux avec tendresse, et quand on vous connaît bien, sous la tenue d'une mélancolie qui fait partie de votre caractère, et qui en semble la pudeur, vous savez être, aux instants qu'il faut, de la plus bienfaisante et spirituelle gaieté. Vous êtes resté jeune, plein de flamme, et vos enthousiasmes ne tomberont qu'en même temps que vous, et vous êtes artiste aussi, bel ouvrier curieux de la pensée et de la phrase, épris de la forme élégante et rare sous laquelle l'idée doit exiger toujours qu'on la présente à son honneur.
» Vous aurez beaucoup de besogne, des quantités de lettres à lire, à écrire, à classer, à retenir, à égarer, à oublier, vous recevrez maintes visites, vous craindrez parfois de fléchir sous les dossiers et les rapports, vous devrez être accueillant à tous et abolir vos nerfs, et vous serez cependant pressé de mille demandes indiscrètes et gêné de sollicitations cruelles. On ne vous laissera pas un instant rêveur. «Tout faire» est, à dater de ce jour, votre devise, votre obligation naturelle. Ah! quand vous proposiez autrefois à l'Assemblée nationale la réduction du nombre des fonctionnaires, c'est que vous saviez déjà être assez fort à vous tout seul pour abattre le travail de quarante. Et voilà votre voeu de jeunesse exaucé.
» Mais, sous la lourde chaîne dont votre résistance d'esprit et d'âme allégera le poids, vous savourerez, et souvent, des tranquilles délices qui vous dédommageront. A fréquenter davantage ces anciens et vénérables bâtiments dont vous serez devenu, même si vous ne les habitez pas, le locataire moral, vous éprouverez comme cela m'est arrivé, une quiétude singulière, empreinte de noblesse, et nourrie de fierté. Nos vieilles cours aimeront vous voir aller, venir au milieu d'elles, comme chez vous, et se feront plus placides et plus provinciales quand vous traverserez leur désert, et nos grises murailles attireront--pour la garder plus longtemps quand vous les longerez--votre ombre discrète et hâtive de philosophe chrétien.--et nos pavés, qui sont parmi les derniers beaux pavés du passé, du cher vieux Paris, nos pavés, un peu inégaux, d'entre lesquels n'est pas arrachée toute l'herbe des quais d'autrefois, nos pavés seront sous vos pieds exercés: aussi doux que du sable.
» Vous allez connaître et préférer le son méditatif que fait à notre horloge l'heure d'aujourd'hui, qui tinte avec la voix triste d'hier. Vous allez tout apprendre à nouveau et en détail de l'antique maison, vous familiariser avec le dédale de ses corridors, pratiquer ses petits escaliers, ses bureaux, ses appartements, ses combles, ses entresols studieux à rideaux blancs et à pendules de marbre noir... ses placards vitrés, ses souvenirs, ses traditions,... vous allez vous lier étroitement avec les pauvres bustes si délaissés, devant lesquels vous passerez plus souvent que vos confrères, et en vous arrêtant parfois, pour souffler la poussière qui met des cendres à leur front, et songer en face de leur détresse à ce qui reste ici-bas des grandes gloires. Et quand, redescendant à la fin du jour, pour regagner votre logis de l'Aima, vous repasserez entre les deux pots à feu de pierre qui flambent et montent la garde dans la cour, à droite et à gauche du seuil, vous sentirez, cher ami, que toutes ces choses vous tiennent avec une force incroyable au coeur et à la pensée, et qu'elles ont pris à vos yeux, depuis que vous vivez en elles, une importance touchante et familiale... Et chaque fois qu'aux nombreuses séances publiques vous mettrez, pour obéir à l'usage, cet habit couleur de ciguë, qu'auparavant vous n'endossiez par corvée que de loin en loin, vous le ferez avec l'espèce de sainte coquetterie qu'éprouve le prêtre à se parer de la chasuble en soie fleurie d'épis d'or et de roses. Et votre épée elle-même vous sera nouvelle, jolie, et plus significative, et moins inutile.
»... Allons, adieu, cher Lamy. Personne ne me voit, mais vous sentez que je ne suis pas loin. C'est qu'au début de cette séance, votre première de secrétariat perpétuel, j'ai voulu revenir, une petite minute, dans cette salle, pour entendre pétiller le feu de bois sous le portrait de notre Richelieu et pour m'approcher de vous contre l'estrade. Belle réunion. Poincaré est là. Et c'est tout à fait comme de mon temps. Rien n'est changé... que moi.»
HENRI LAVEDAN.
_(Reproduction et traduction réservées.)_
LA REVUE DE PRINTEMPS
La revue de printemps, qui fut si heureusement restituée, l'an passé, par le ministre de la Guerre, a offert, dimanche dernier, aux Parisiens, le spectacle que depuis quelques semaines ils désiraient de toute leur ferveur patriotique. L'occasion souhaitée de manifester allégrement leur confiance en l'armée, leur ardente sympathie pour nos soldats, ils l'ont saisie avec empressement, en allant admirer à Vincennes les belles troupes qui leur étaient présentées.
L'arrivée du chef de l'État, dont la daumont, attelée de six chevaux montés par des artilleurs, passa devant les lignes, le martial défilé des régiments en tenue de campagne, aux accents familiers du _Chant du départ_, de _Sambre-et-Meuse_ et de la _Marche lorraine_, très applaudis par manière d'hommage à M. Poincaré, la charge des fantassins, masse tumultueuse hérissée de baïonnettes, et des cavaliers lancés au grand galop, sabre au clair, firent courir dans la foule immense qui se pressait sous les tribunes et tout autour du champ de courses, de longs frémissements. Et sans doute, à cet enthousiasme joyeux, se mêlait-il, cette année, un sentiment de particulière affection pour nos soldats, vers lesquels, plus que jamais, se tourne aujourd'hui notre sollicitude.
LA PROTECTION DES ÉGLISES
Depuis plusieurs années, une Campagne ardente est poursuivie, dans les milieux artistiques, littéraires et politiques, aux fins de protéger les trésors d'art que renferme notre beau pays de France. A plusieurs reprises, au Parlement, à l'Académie, dans la presse, on a signalé les dangereuses répercussions que peuvent avoir eues de récentes lois sur la conservation de certains monuments publics, et en particulier des églises.
Cette campagne a fini par porter ses fruits, puisque la Chambre a, dans une de ses dernières séances, incorporé à la loi de finances un article aux ternies duquel sont créées deux caisses alimentées par des legs, dons ou subventions, véritables personnalités civiles destinées à faciliter l'entretien et la réparation, la première, des monuments classés, la seconde, de ceux qui ne le sont point.
Désormais, donc, nos églises ne tomberont plus en ruines, faute d'argent pour les restaurer, et l'on n'aura plus le spectacle injuste de donateurs, désireux d'empêcher la destruction, dont le cadeau était refusé par une municipalité défiante ou sectaire.
C'est, pour une grande partie, sur l'insistance de M. Maurice Barrès, dont on sait le noble souci à tout ce qui touche aux choses de l'art, que ce texte fut voté. L'éminent académicien avait en effet, à cette occasion, prononcé un fort beau discours dans lequel, après avoir examiné le problème au point de vue juridique, il s'est plu à donner connaissance à la Chambre de certains faits typiques qui venaient à l'appui de sa thèse:
_Dans la contrée privilégiée, a-t-il conté, qu'on appelle le jardin de la France, il existe une ville aimable entre toutes, où subsiste un vestige charmant d'une architecture du quinzième siècle, quelque chose d'assez pareil à ce qu'est à Paris la tour Saint-Jacques._
_Les artistes, les catholiques, les citoyens amoureux de leur petite ville, ont désiré faire classer cette tour. Le conseil municipal voyait la chose avec hostilité; puis, à un instant donné, en présence du grand mouvement qui se dessinait, il a dit:_
_«Eh bien! vous voulez la conserver: conservons-la; on peut toujours en faire quelque chose; elle peut toujours servir.»_
_Et savez-vous à quoi cette tour, pour laquelle il y a une instance de classement, pour laquelle déjà la commission des monuments historiques a donné un avis favorable, savez-vous à quoi ils la font servir? Ils y installent des latrines publiques!_ (Mouvements divers.) _L'installation est commencée, elle se poursuit contre la loi, alors que le classement est décidé, est accordé en principe par un avis favorable de la commission._
_Il s'agit, messieurs, de la tour Saint-Martin à Vendôme._
_Au cours des travaux, des ossements humains, et même un squelette entier, ont été découverts; au lieu de les transporter au cimetière, on les a enfouis sous les tuyaux de vidange._ (Vives exclamations.)
«_Eh bien! disent-ils...»--je prends les termes du_ Progrès de Loir-et-Cher, _qui fait l'apologie de cette utilisation de la tour Saint-Martin--«...eh bien! quoi? nous élevons en terrain bénit un temple au Dieu de la digestion._» (Exclamations.--Mouvements divers.)
Nous avons tenu à citer, telles qu'elles figurent au _Journal officiel_, les paroles mêmes de M. Maurice Barrès qui a ajouté:
_Pour qu'il n'y ait pas de doute, je tiens les photographies à la disposition de mes collègues. J'espère bien qu'il se trouvera un journal illustré pour les mettre sous les yeux du public..._
Ces photographies, que nos lecteurs trouveront ici, ont soulevé à la Chambre une indignation générale. Mais l'émoi qui s'est manifesté au Parlement n'a pas empêché qu'un nouvel acte de vandalisme se produisît à Vendôme; et M. Maurice Barrès pouvait annoncer, quelques jours après son intervention à la tribune, dans un article de l'_Écho de Paris_, qu'une pierre tombale, prise au cimetière de la ville, avait été honteusement utilisée pour les bas travaux d'aménagement de la tour Saint-Martin.
Mieux que de longs commentaires, les clichés que nous reproduisons démontrent qu'il était grand temps que la Chambre se décidât à régler cette émouvante et angoissante question de l'architecture religieuse dans notre pays et sauver enfin ces églises de France que des malheureux ou des fous voudraient démolir ou--ce qui est pis encore--déshonorer.
P. H.
A CRISE MINISTÉRIELLE
Le cabinet Aristide Briand, sur lequel on avait fondé tant d'espérances, est, depuis mardi, démissionnaire. Un vote du Sénat, fait rare dans les annales parlementaires--c'est la troisième fois en vingt-cinq ans--l'a mis en minorité, sur la question de la représentation proportionnelle.
M. Aristide Briand avait pourtant prononcé, pour défendre un projet que la Chambre des députés a adopté un admirable discours, clair, loyal, généreux, l'un des plus parfaits, peut-être, de toute sa carrière de grand orateur. Et il avait conclu par un éloquent appel à la conciliation.
M. Georges Clemenceau, qui s'est posé en adversaire irréductible de la réforme projetée dès qu'elle a été soumise au Sénat, répondit au président du Conseil, l'attaquant vivement et directement.
C'était maintenant l'heure du scrutin, et, conformément aux règlements, le président mit aux voix le premier contre-projet présenté, oeuvre de M. Maujan, dont l'article premier portait: _Les membres de la Chambre des députés sont élus au scrutin de liste..._
Mais, à cette phrase, M. Peytral voulait ajouter, par un amendement, ces mots: _... suivant la règle majoritaire, nul ne pouvant être élu s'il a moins de voix que ses concurrents._
C'est ce membre de phrase qui allait provoquer la chute du ministère.
Au premier examen, rien n'apparaît plus juste que la restriction posée par M. Peytral. Mais elle contient la négation même, l'antithèse du principe accepté par la Chambre: l'adopter, c'était précisément refuser formellement à une minorité, quelle que fût son importance, tout droit d'avoir un représentant, si son candidat le plus favorisé obtenait une seule voix de moins que le dernier candidat de la liste de la majorité. Et M. Aristide Briand, de quelques mots nets, soulignait cette conséquence:
«L'amendement de M. Peytral, qui semble s'imposer avec une apparence de logique, disait-il, est en réalité le rejet absolu de l'offre que je vous ai faite. Vous rendez impossible tout effort de conciliation.»
Vaine adjuration: par 161 voix contre 128 et 10 abstentions, sur 289 votants, l'amendement Peytral était voté.
Le gouvernement, battu, se retirait. Le soir même, M. Aristide Briand remettait au président de la République la démission du cabinet.
NOS ARMOIRIES DIPLOMATIQUES
Une réforme assez intéressante vient d'être réalisée au quai d'Orsay: il s'agit des écussons de nos postes diplomatiques.
Jusqu'ici, les chefs de postes diplomatiques ou consulaires n'étaient guidés par aucune règle précise; ils choisissaient un modèle à leur convenance et la fantaisie individuelle variait les armoiries extérieures de nos légations et de nos consulats; le résultat était tantôt heureux, tantôt contestable.
Un type officiel et uniforme vient d'être choisi pour les écussons qui servent d'insigne national à nos postes de l'étranger. Ce type a été exécuté d'après le modèle figurant sur les gardes d'épée et les boutons d'uniforme diplomatique: le dessin avait été composé, il y a une dizaine d'années, par le maître graveur Chaplain, membre de l'Institut. L'éminent artiste, à défaut de disposition visant les emblèmes nationaux en dehors du décret du 25 septembre 1870 qui ne réglemente que le type et la légende du sceau de l'État, privé des ressources décoratives et héraldiques dont dispose une monarchie, avait adopté un symbole sobre et de bon goût, figurant le régime politique français.
La composition de Chaplain représente un faisceau de licteurs surmonté d'une hache et recouvert d'un bouclier, sur lequel sont gravées les initiales R. P.; une couronne de feuillage entoure le motif.
L'exécution des écussons a été confiée à la maison Devambez, et les matrices viennent d'être gravées. Dorénavant, l'emblème officiel du gouvernement de la République sera uniformément fixé au fronton de tous nos édifices diplomatiques et consulaires.
L'ASSASSINAT DU ROI DE GRÈCE
La mort du roi Georges Ier de Grèce, frappé stupidement cette semaine, à Salonique, par la balle d'un fou, a provoqué une sorte de stupeur en Europe où cette nouvelle victime du «métier de roi» avait la haute estime des gouvernements et la sympathie des peuples.
L'événement, si imprévu et si rapide, a pu être conté en dix lignes de dépêche. Le mardi 18 mars, le souverain sortait du palais de son fils, le prince Nicolas qu'il venait de visiter et rentrait à pied, selon son habitude, en compagnie d'un seul officier, lorsqu'un coup de feu retentit. Un homme, que l'aide de camp saisit aussitôt à la gorge, venait de tirer à bout portant. Et le roi, bien visé, gisait inanimé sur le sol. Il mourut, après quelques minutes, tandis qu'on le transportait à l'hôpital militaire.
Si l'assassin, un ancien instituteur grec déséquilibré, nommé Skinas, avait attendu deux mois encore, il aurait pu abattre sa victime en pleine apothéose. On devait, en effet, au prochain mois de mai, fêter la cinquantième année du règne du roi Georges, et Salonique, merveilleusement reconquise sur le Turc par la puissance militaire grecque ressuscitée, aurait été le cadre émouvant de ce jubilé d'un vainqueur.
Car le roi des Hellènes meurt en plein triomphe, au moment le plus heureux de sa vie de père et de roi, après avoir connu, grâce aux victoires du généralissime, son fils, grâce à la valeur de son armée, tellement critiquée depuis la déroute de Larissa, la réalisation inespérée des ambitions de son peuple.
Au mois d'octobre 1862, lorsque, à la suite d'une révolte militaire à Athènes, le premier souverain de la Grèce indépendante, Othon Ier, dut s'embarquer en hâte pour l'exil sur la corvette anglaise _Sylla_, M. Bourée, ministre de France à Athènes, écrivait à M. Thouvenel: «La question de succession va occuper beaucoup. La dynastie bavaroise est jetée par-dessus bord. A qui devra échoir la couronne de Grèce? La Suède n'a rien, _le Danemark moins encore_, l'Allemagne est enveloppée dans l'aversion qu'on porte à la Bavière; je ne vois que la Belgique ou l'Italie.»