L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913
Part 4
Quelle étrange ville! et que de singulier contrastes elle offre! Le carnaval y bat son plein; il y a cinq bals par semaine; les masques et les dominos passent pêle-mêle dans la grande rue de Péra avec les blessés, avec les malades qu'on ramène des lignes de Tchataldja ou de Gallipoli, des hommes aux pieds gelés, aux mains mortes, et personne n'y fait attention. Il y a des incendies tous les jours; on entend le cri sinistre le celui qui annonce le feu; on voit passer au galop les pompes municipales, puis les bandes débraillées des «touloumbadjis» (pompiers volontaires) en costumes d'acrobates de barrière portant une pompe surmontée d'un ornement bizarre qui ressemble au Saint-Sacrement de nos processions; et une grande aurore rouge se lève sur Galata ou sur Stamboul. Cent maisons disparaissent un jour, cent cinquante le lendemain. Comment en reste-t-il encore? L'autre soir Sainte-Sophie a bien failli flamber; toutes les petites constructions de la place qui l'avoisine ont été consumées. Et, à part quelques visages entrevus de patriotes angoissés par l'incertitude de l'heure, pénétrés de tristesse, et redoutant les nouvelles négociations de paix avec abandon d'Andrinople dont on fait courir le bruit; à part l'expression des yeux d'un blessé passant à cheval au milieu de l'indifférence publique et qu'un camarade mène à l'hôpital, rien d'autre ou presque rien ne trahit tout cet amoncellement de défaite, de fin de tragédie, de fin de peuple qui pèse sur cette ville. En somme, personne ne voit cela. Et pour montrer un pareil spectacle, il ne faudrait pas seulement le décrire, mais inventer, en grand artiste, en historien véridique, et ayant une âme en plus des yeux, des figures qui donnent un nom, un sens, un sentiment à ce qu'il a d'impersonnel et d'anonyme.
L'INCIDENT DE LA «SUZETTE-FRAISSINET»
... Je viens de me rendre à bord de la _Suzette-Fraissinet_, le cargo français bombardé le 1er mars par les Bulgares. Le commandant Gibert m'a reçu et m'a dit qu'il se trouvait ce jour-là, par beau temps, à 4 h. 30 de l'après-midi, à 24 milles de Gallipoli et passait à 3 milles de la côte. Il venait de Dédéagatch où il avait, avec l'autorisation des autorités bulgares, embarqué 128 réfugiés turcs dont beaucoup de femmes et d'enfants. A ce moment il avançait précédé par un vapeur anglais, le _Moeris_, et suivi par un italien, l'_Ausonia_, lorsque le premier, l'anglais, fut canonné par des batteries bulgares de la côte qui l'endommagèrent dans ses ouvres mortes. A son tour, la _Suzette-Fraissinet_ fut touchée à bâbord par le milieu, puis atteinte à l'avant par un boulet qui creva l'arrière de la cloison étanche séparant les cales numéros 1 et 2, traversa les deux tôles de blindage--en tout une épaisseur de 42 millimètres--et éparpilla plusieurs rangs de briques empilées contre la cloison. C'était là précisément que se trouvaient les réfugiés. Le commandant Gibert fit hisser au mât de misaine un pavillon neuf, mais sans que les Bulgares cessassent le feu. Neuf autres projectiles tombèrent autour du navire, heureusement sans l'atteindre; l'_Ausonia_ ne subit aucun dommage.
GEORGES RÉMOND
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
L'HISTOIRE PAR LES CORRESPONDANTS DE GUERRE
La guerre des Balkans n'est point achevée que déjà son histoire, toute pantelante, sort des presses, avec ses chapitres de feu et de sang, ses pages d'orgueil, de folie et de deuil, et même ses conclusions du philosophe qui, parfois, devancent un peu les réalités. Cette histoire de la formidable crise qui marque une si grande date dans la vie des peuples de l'Europe orientale, ce sont les correspondants de guerre qui l'auront, les premiers, écrite avec les éléments, les documents de vie et de mort qu'ils ont été chercher eux-mêmes si courageusement dans les champs de la victoire et sur les routes de la débâcle. Rarement, et parmi plus de difficultés, de périls et de misères matérielles, le grand reportage aura mieux réalisé son effort d'information. Rarement, aussi, ces correspondances--si nous ne considérons qu'une sélection, celles que tout le monde a suivies passionnément parce que loyales et vraies--auront été plus précises et plus minutieusement révélatrices. Il ne faut d'ailleurs point s'en étonner, car si tels de ces représentants des grands journaux étaient des spécialistes de la guerre, des officiers instruits, entraînés et clairvoyants, comme notre admirable correspondant de Thrace, M. Alain de Penennrun, qui aura donné la première grande «relation d'état-major» de cette campagne (1), tels autres, comme notre très distingué confrère du _Matin_, M. Stéphane Lauzanne, qui fut à Constantinople l'éloquent et clairvoyant témoin de l'agonie d'un empire (2), ont prodigué les plus riches, les plus souples et les plus pittoresques qualités de l'observateur et de l'écrivain.
M. René Puaux, qui, à son tour, publie son livre de la guerre turco-bulgare: _De Sofia à Tchataldja_ (3), doit être, lui aussi, tenu au premier rang de cette élite. Muni de la fameuse lettre blanche qui lui permettait, avec quatre ou cinq autres privilégiés, dont le correspondant de _L'Illustration_, d'être admis sur le terrain du feu, M. René Puaux a adressé au Temps une suite tout à fait remarquable de lettres, que nous avons tous lues et qui sont autant de documents précieux par leur haute probité professionnelle et la richesse de leur information. M. René Puaux devait être, j'imagine, un très réconfortant compagnon de route. Il a de l'esprit, et du plus alertement français. Il fit preuve, à tout instant, de bonne santé et de bonne humeur et, s'il eut du courage gai aux heures les plus sinistres, il manifeste en tels de ses récits la sensibilité d'un poète et l'éloquence recueillie d'un témoin de l'histoire; par exemple, lorsqu'il nous donne cette vision du vainqueur, bulgare progressant de Kirk-Kilissé à Tchataldja sur cette route qui, pour les Turcs en déroute, fut celle de la terreur et de la honte: «L'armée bulgare s'avance, rapide, silencieuse, disparate dans sa tenue, mais une dans son coeur, comme marchaient les volontaires de 92. C'est une armée farouche, impressionnante, où les barbes grises voisinent avec l'adolescence, où les capuchons de bergers couvrent la nuque de l'officier comme du soldat; c'est une armée qui traîne derrière elle ses convois, ses troupeaux, comme les conquérants d'autrefois, nomades éternels qui descendaient vers les mers chaudes avec leurs chars aux roues pleines. On sent qu'elle marchera jusqu'aux portes de l'Orient, cohorte fantastique que dirigent des cerveaux modernes...»
(1) _La Guerre des Balkans_, Lib. Lavauzelle, 4 fr. (2) _Au chevet de la Turquie_. Lib. Fayard, 3 fr. 50. (3) _De Sofia à Tchataldja_, Lib. Perrin, 3 fr. 50.
L'armée bulgare s'est avancée, en effet, jusqu'aux portes de l'Orient. Elle n'en a point cependant franchi le seuil et, si l'on en excepte M. Alain de Penennrun qui révéla avant tous autres les raisons de l'échec bulgare devant Tchataldja, ce sont surtout les correspondants du côté turc, et en particulier Georges Rémond, qui ont pu nous dire l'importance et la difficulté de l'obstacle dressé devant Constantinople.
Justement, cette semaine encore, un journal des opérations du côté ottoman (4) nous est présenté par le major allemand von Hochwæchter. Le major von Hochwæchter ne fut pas, à vrai dire, un correspondant de guerre. C'était un instructeur de l'armée ottomane à l'école de von der Goltz, et ce qu'il est intéressant de trouver et de discuter dans son livre c'est un plaidoyer pour l'oeuvre allemande dans la préparation de l'armée turque à la guerre. Le major avait, au mois de septembre 1912, quitté sa garnison de Damas pour revenir, en congé, dans son pays. Mais dès ce moment la situation dans les Balkans se révélait menaçante. M. von Hochwæchter était personnellement convaincu de l'imminence de la lutte et il savait «qu'en haut lieu on brûlait de montrer la valeur de l'armée réorganisée», car, «bien que la refonte des institutions militaires ne fût pas encore complète, les officiers turcs étaient persuadés de leur supériorité sur leurs adversaires». En Allemagne, les compétences militaires estimaient que les chances seraient pour la Turquie, «si elle pouvait se décider à terminer tranquillement sa mobilisation et à rester sur la défensive jusqu'à la fin des opérations préliminaires». Mais la guerre, prématurément, éclata, et le major aussitôt regagna Constantinople, avec une lettre de recommandation du maréchal von der Goltz, pour faire campagne dans l'armée ottomane. Il fut attaché à l'état-major de Mahmoud Mouktar pacha et il put suivre, quoique souvent à distance du champ de l'action, toutes les opérations de l'état-major du 3e corps d'armée. Chaque soir, le major von Hochwæchter s'astreignit à rédiger ses impressions de la journée, et ce sont ces impressions qu'il vient de réunir en volume, des notes hâtives, généralement un peu sèches, fugitives, pas toujours complétées ni remises au point, mais intéressantes cependant par la lumière simple qu'elles portent sur certains faits. Ainsi ces lignes qui expliquent, sans les justifier, les massacres de non-combattants commis par les Turcs en certains villages chrétiens: «27 octobre.--Tous les soldats et officiers cantonnés dans un village ont été massacrés par les Grecs et les Bulgares; on n'a plus trouvé que des membres épars, les effets et les fusils. Le général a fait fusiller toute la population masculine, puis a fait brûler le village après en avoir éloigne les femmes et les enfants.»
(4)Au feu avec les Turcs_, Lib. Berger-Levrault, 3 fr.
Mais le chapitre le plus utile, le plus personnel, en tous cas, est celui dans lequel sont exposées les causes de la rapide désorganisation de l'armée turque, encombrée de redits ahuris, sans discipline et sans officiers, cohue informe jetée à l'abattoir et d'après laquelle, conclut l'auteur, on ne saurait juger de la valeur du soldat turc, le vrai, ni du système allemand qui a présidé à son instruction militaire.
Les livres du major von Hochwæchter et de M. René Puaux ont été écrits ou du moins documentés sous les obus. L'étude purement technique de M. le lieutenant-colonel breveté Boucabeille sur _la Guerre turco-balkanique en 1912_ (5) a été rédigée dans le calme et la réflexion du cabinet de travail. L'auteur a fait état des correspondances de guerre, qu'il rapproche et critique, pour dégager la vérité de certaines contradictions. L'ouvrage est clair, ordonné, méthodique. C'est un bon livre de bibliothèque militaire.
[Note 5: Avec 11 cartes en couleur et 10 croquis dans le texte. Lib. Chapelot, 5 fr.]
ALBÉRIC CAHUET.
_Voir le compte rendu de_ Rouletabille chez le tsar, _de M. Gaston Leroux; des_ Contes de Minnie, _de M. André Lichtenberger; du_ Journal du comte Apponyi, _et des autres livres nouveaux, dans_ La Petite Illustration _jointe à ce numéro_.
UNE RÉCEPTION AU «COUARAIL»
Le «Couarail», la vaillante académie de Nancy, continue à entretenir, dans nos marches de l'Est, le culte des traditions lorraines, et le goût des manifestations littéraires. Au mois de juillet 1911, elle fêtait, à l'hôtel de ville, son président d'honneur, M. Maurice Barrés; et nous avons rendu compte, en son temps, de cette séance solennelle, où furent acclamés, aux côtés de l'illustre écrivain, les deux artistes alsaciens Zislin et Hansi.
Le mois dernier, elle faisait appel à M. Stéphane Lauzanne, qui venait de vivre les premières heures de l'agonie ottomane, et lui demandait, comme au témoin le plus autorisé, le plus éloquent, de venir dire aux Nancéens ce qu'il avait vu «au chevet de la Turquie». Enfin, la semaine passer, le «Couarail» recevait M. Marcel Prévost, de l'Académie française, et Mme Marcel Prévost, en un élégant thé littéraire; des poètes y récitèrent leurs ouvres, le directeur du Conservatoire de Nancy, M. Guy Ropartz, accompagna au piano une charmante cantatrice, Mme P. Mota, qui interpréta ses mélodies, et l'auteur des _Anges gardiens_ remercia, en une improvisation spirituelle et délicate, le directeur du Couarail, M. Georges Garnier, et son secrétaire perpétuel, M. Marcel Knecht. M. Marcel Prévost était invité, le soir même, à faire une conférence sur «la Femme moderne». Quel sujet, traité par le psychologue averti des _Lettres à Françoise_, pouvait davantage piquer la curiosité? Une très nombreuse assistance était venue pour l'entendre, et sa parole aisée, séduisante, fut vivement goûtée et applaudie.
LES THÉÂTRES
Le théâtre de la Gaîté-Lyrique vient de monter avec beaucoup de soin _Carmosine_, une comédie musicale pour le livret de laquelle MM. Henri Cain et Louis Payen se sont inspirés de Boccace, et aussi de Musset. C'est un joli conte sentimental et tendre. Il a offert au jeune et distingué compositeur qu'est M. Henry Février la trame où broder ses plus élégantes et agréables mélodies. Le public a fait un accueil enthousiaste à cette oeuvre, présentée dans de très beaux décors, et remarquablement interprétée par des artistes tels que M. Fugère, Mmes Lambert-Willaume et Fiérens, MM. Georges Petit et Maguenat.
Le théâtre du Grand-Guignol a composé, suivant la formule de ses succès, un spectacle varié, où domine le réalisme tragique, et auquel une pièce d'une délicate fantaisie, _les Ficelles_, de M. Giacosa, traduite par Mlle Darsenne et mise en vers par M. Paul Géraldy, et une petite comédie aimablement philosophique, _le Bonheur_, de M. Pierre Veber, ajoutent un agrément de fine qualité. Après un acte gai de M. André Mycho, _le Joli Garçon_, on applaudit deux drames émouvants, qui s'inspirent d'événements actuels et récents, _le Croissant noir_, de M. Jean Loiller, dont l'action se passe dans une tranchée bulgare, en face de Tchataldja, et S.O.S. (c'est le signal de détresse des paquebots en perdition), où MM. Charles Millier et Maurice Level évoquent puissamment une grande catastrophe maritime de l'an passé.
M. Emile Bergerat, virtuose du vers de la lignée de Banville et de Mendès, a fait représenter avec succès, à l'Odéon, _la Nuit florentine_, comédie tirée de «la Mandragore» de Machiavel. Le sujet en est d'une grivoiserie qui prête d'ailleurs aux développements comiques. Telle que M. Bergerat nous la présente, la pièce est agréable et bien ordonnée; les vers sont brillants, à effets, le cliquetis des rimes est incessant.
_Le Garde du corps_, que la Comédie-Royale nous a fait connaître, est encore une pièce importée de l'étranger, et sur un sujet à peu près aussi risqué que la précédente. Elle a du reste paru plaire au public parisien. Elle a été fort adroitement adaptée du texte d'un jeune auteur hongrois, M. Molnar, par MM. Pierre Veber et Maurice Rémon, et agréablement jouée par Mlle Jeanne Provost.
Tandis que _la Demoiselle de magasin_ poursuit au Gymnase une fort jolie carrière, ses deux auteurs, MM. Frantz Ponson et Fernand Wicheler voient reprendre, et avec un succès nouveau, au théâtre Déjazet, _le Mariage de Mlle Beulemans_, qui décida, il y a trois ans, à la Renaissance, de leur fortune dramatique.
Quelques tentatives de décentralisation musicale ont eu lieu avec succès ces temps derniers dans plusieurs grandes villes de province; signalons tout d'abord à l'Opéra de Monte-Carlo une très belle oeuvre: _Pénélope_, poème de M. René Fauchois et musique de M. Gabriel Fauré; puis, au même théâtre, _Venise_, scénario et musique de M. Raoul Gunsbourg; au Grand-Théâtre de Lyon, _le Vieux Roi_, de MM. Rémy de Gourmont pour le livret et Mariotte pour la musique; au Grand-Théâtre de Nîmes, _Dans la tourmente_, livret de M. Serge Basset, musique de M. Henri Confesse; à l'Opéra de Montpellier, _Gaspard de Besse_, livret de M. Paul Barlatier et musique de M. de Lapeyrouse; à l'Opéra de Marseille, _Annette_, de MM. Jean Marsèle pour le texte et A. Durand-Boch pour la musique; au Théâtre des Arts de Rouen, _Graziella_, de M. Jules Mazellier, récent grand prix de Rome, sur un sujet tiré de Lamartine par MM. Henri Gain et Raoul Gastambide.
ALFRED PICARD
M. Alfred Picard qui vient de mourir, après une maladie de quelques jours, âgé de soixante-neuf ans, gardera une des premières places parmi les grands esprits qui honorèrent la France à l'aurore du vingtième siècle. Chose curieuse, cet ingénieur, qui connaissait à fond tous les secrets de son art, n'a attaché son nom à aucun de ces ouvrages audacieux qui assurent à leur auteur une célébrité bruyante, parfois excessive; dans les diverses fonctions qu'il occupa, son rôle fut surtout administratif, et c'est dans ce rôle, où il est si difficile de donner et surtout de faire apprécier la mesure de sa valeur, qu'il apparut comme un homme d'un mérite supérieur, apportant dans toutes ses conceptions une science et une largeur de vues que secondait une puissance de travail prodigieuse.
Alfred Picard était né à Strasbourg en 1844. Sorti de l'École des ponts et chaussées peu de temps avant la guerre de 1870, il fut attaché aux travaux de défense de Metz; mais il profita de la première occasion pour sortir de la forteresse et s'enrôla dans l'armée de la Loire. La paix signée, il entre au service du contrôle des chemins de fer et des canaux; en 1880 il assume toute la responsabilité effective du ministère des Travaux publics, prenant sous sa direction la navigation, les ponts et chaussées, les mines et les chemins de fer. Peu de temps après il devient président de section au Conseil d'État.
Nommé rapporteur général de l'Exposition de 1889, il rédige seul, en quelques mois, un ouvrage considérable où il traite les questions les plus variées, les plus disparates, avec une sûreté, une clarté, une élégance de forme inusitées. On le nomme grand officier de la Légion d'honneur, puis on le choisit comme commissaire général de l'Exposition de 1900.
Ici encore Alfred Picard fut à hauteur de sa tâche, et c'est à. tort qu'on lui a imputé la responsabilité des désastres financiers particuliers qui marquèrent cette foire universelle. Il ne fit qu'assurer, avec sa probité intransigeante, l'exécution de contrats commerciaux approuvés par le ministre après avoir été préparés par des fonctionnaires spécialement chargés de la partie fiscale de l'Exposition.
En 1904, M. Picard allait en Amérique pour régler, au milieu d'assez grandes difficultés, les conditions de la participation française à l'Exposition de Saint-Louis. A peine de retour, il dirigeait tous les travaux de la commission chargée d'organiser le nouveau réseau d'Etat, à la suite du rachat de l'Ouest.
Tout en se donnant corps et âme à ses fonctions officielles, Alfred Picard trouvait encore le temps d'écrire des volumes qui eussent suffi à consacrer sa réputation. Ce travailleur extraordinaire ne savait pas se reposer, il ne prenait jamais de vacances. Quand il résolut de présenter _le Bilan d'un siècle_, il demanda la collaboration de plusieurs spécialistes éminents. Les manuscrits n'arrivant pas assez vite à son gré, il décida d'écrire lui-même tout l'ouvrage, et il avertit ses amis qu'il n'accepterait plus à déjeuner ou à dîner en ville avant que l'ouvrage fût fini. En effet, pendant trois ans, raconte notre confrère Emile Berr, il prit tous ses repas, seul en face de sa soeur. Quand les six volumes in-8° furent achevés, l'auteur avoua que, pour apprendre les choses dont il avait dû parler et qu'il ignorait, il avait été obligé de lire environ 400 volumes. L'ouvrage paru, il se mit à recommencer le _Traité des chemins de fer_, qu'il avait publié en 1887.
En 1908, cédant aux instances de M. Clemenceau, chargé de former un cabinet. M. Picard acceptait le ministère de la Marine. Il n'y testa que quelques mois, et il reprit bientôt ses travaux ordinaires.
Inspecteur général des ponts et chaussées, ancien ministre, grand'croix de la Légion d'honneur, vice-président du Conseil d'État, membre de l'Académie des sciences, Alfred Picard avait atteint tous les sommets. Sa modestie égalait sa science; une grande bonté tempérait la sévérité qu'inspirait un amour supérieur de la justice; l'apparente mélancolie, dont s'égayèrent les caricaturistes, cachait une grande finesse d'esprit et une rare sensibilité d'âme.
Voici ce que ce scientifique doublé d'un juriste écrivait dans _le Bilan d'un siècle_:
«Parfois, en songeant à l'extrême brièveté de la vie, le penseur se prend à éprouver quelque regret. Ce n'est certes pas la perte plus ou moins prochaine des satisfactions de l'existence qui l'attriste ainsi: les joies sont, même pour les plus heureux, compensées par trop d'ennuis et de chagrins. Non, ce dont souffre le philosophe, c'est de l'impuissance dans laquelle il se trouve d'explorer largement le domaine encore si restreint des connaissances humaines, d'en étendre les limites par de vastes conquêtes, d'apporter une ample contribution à l'édifice de la science et du progrès... Mais cette tristesse s'efface, pour celui qui, ayant mesuré la marche de la civilisation dans le passé, la pressent s'améliorant dans l'avenir: en élargissant ainsi son horizon, en faisant abstraction de l'individualisme pour ne voir que la solidarité et ses effets, l'esprit le plus pessimiste se rouvre à l'espérance. La perception d'une marche incessante en avant, d'un essor continu de l'humanité, chasse le découragement et provoque un puissant réconfort. Elle console la vieillesse, ranime la vaillance de l'âge mûr, inculque à la jeunesse la foi et l'émulation.»
Et l'ingénieur ajoutait: «La littérature, ne figure pas et ne peut pas figurer dans le programme des expositions. Cependant elle joue un tel rôle dans la vie des peuples et. éclaire d'un jour si vif le mouvement des esprits, qu'il est impossible de ne pas lui réserver une place à côté des sciences et des arts dans cette revue du dix-neuvième siècle.»
F. H.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LES POULES PONDEUSES ET L'HÉRÉDITÉ.
M. Pearl, agronome anglais fort réputé, a cherché à discerner l'influence de l'hérédité dans la fécondité des poules.
D'après ces études, qui ont porté sur plusieurs milliers de poules dont l'ensemble représentait treize générations, l'abondance des oeufs pondus par une poule n'apparaît pas comme un pronostic certain des qualités de ses filles. Dans quelques-unes des familles observées, les femelles bonnes pondeuses transmettaient toujours leur fécondité à leur descendance, mais la chose reste inexpliquée.
Par contre, les expériences de M. Pearl sembleraient confirmer les faits suivants, déjà plus ou moins connus:
1° Les filles peuvent hériter du père une fécondité élevée, indépendamment de celle de la mère;
2° Un coq peut donner des filles d'une fécondité élevée avec des poules de fécondités diverses;
3° Les filles d'une bonne poule sont bonnes ou mauvaises, selon le coq auquel elles s'allient;
4º La proportion de mauvaises pondeuses dans une descendance de mères diverses est la même si toutes les poules ont été accouplées avec le même coq.
UTILISATION DES ONDES HERTZIENNES POUR ÉTUDIER L'INTÉRIEUR DE LA TERRE.
De récentes expériences sembleraient indiquer la possibilité de recourir aux ondes hertziennes pour connaître certains détails de la constitution géologique du sol.
Ces ondes traversent les roches sèches, tandis qu'elles sont arrêtées par les terrains humides et par les couches de métal ou de minerai. C'est ce qui, sous beaucoup de climats, les empêche généralement de se transmettre par l'intérieur de la terre, les couches supérieures renfermant toujours plus ou moins d'humidité. Mais ces ondes se réfléchissant sur les couches imperméables, comme les rayons lumineux se réfléchissent sur certaines surfaces, on peut, avec des procédés de mesure spéciaux, déterminer la situation des couches qui les arrêtent.