L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913
Part 3
Chan Haï Kouan, à douze heures de chemin de fer de Pékin, est le Trouville du Tché Li; c'est là que la Grande Muraille vient aboutir à la mer. Les résidants qui peuvent quitter la capitale pendant quelques semaines y vont, à la chaude saison (41° à l'ombre aujourd'hui) se reposer et respirer autre chose que de la poussière. Ceux que leurs occupations retiennent à la ville y envoient leurs femmes et leurs enfants; le vendredi ou le samedi ils prennent le train des maris et reviennent, le lundi, à leurs bureaux. Quelques-uns, plus fortunés ou jouissant de plus de loisirs, vont passer l'été au Japon.
Au bord de la mer, comme à Tien Tsin ou à Pékin, les distractions mondaines tiennent une large place dans l'existence de la population européenne.
Les visites, les thés, les dîners, les réceptions, le cheval, l'escrime, le tennis, le bridge, les courses et les réunions sportives, sans oublier la chasse et les excursions, sévissent, dans toute l'étendue de l'extraordinaire garnison internationale, avec autant d'intensité et d'entrain que dans nos villes d'eaux les plus fréquentées. Il ne manque ici que le théâtre,--cela pour ceux dont le théâtre est la grande distraction.
Pour ma part, je ne me suis jamais tant _habillé_, et vous savez si c'est mon genre! Mais je compte cette sujétion au nombre des inconvénients du voyage, avec la poussière, la nourriture d'hôtel et le change des monnaies.
Je n'ai pu, faute de temps, me mettre en relations avec tous les Français de Pékin, et je le regrette vivement, ceux que j'ai pu connaître m'ayant fait bien augurer des autres et m'en ayant dit beaucoup de bien. Je vous citerai pourtant les noms de MM. Cazenave, ancien ministre plénipotentiaire, directeur de la Banque de l'Indo-Chine, Piry, directeur, et Roux-Lacordaire, sous-directeur des postes chinoises, Millorat, directeur du chemin de fer du Chan Si, Delon, de la poste française, vieux Parisien, quoique méridional, de Rotrou, inspecteur du Chemin de fer Pékin-Hankeou, Redelsperger, etc.
Je m'en voudrais d'oublier dans cette rapide énumération deux jeunes gens de passage ici, deux Français de la bonne espèce, comme on aime à en rencontrer en pays étrangers où ils sont de vivants et sains échantillons de notre race bien portante de corps et d'esprit.
L'un, M. F. Bernot, agrégé de l'Université, est titulaire d'une bourse de voyage qui lui permet de faire, en deux ans, le tour du monde à son gré, à sa fantaisie, sans obligations, sans programme si ce n'est celui-ci: «Regarde, compare, instruis-toi.» Voilà qui est autrement compris que notre prix de Rome, si suranné. M. Bernot est arrivé à Pékin quelque temps avant les troubles de février dernier. Il a assisté à quelques nuits tragiques, à des journées mouvementées, ce qui ne l'a pas empêché d'être, comme tant d'autres, séduit par ce pays, et il y est encore.
L'autre, M. L. Aurousseau, est lauréat de l'École des Langues orientales et pensionnaire de l'École française d'Extrême-Orient à Hanoï. Il est chargé de rechercher, en Chine, pour la bibliothèque de ce dernier établissement, des ouvrages et des manuscrits, des éditions rares, des textes anciens. C'est un digne émule de Pelliot: il en a la science, l'ardeur et le courage: le succès viendra.
LE CHAPITRE DES TOILETTES
La très importante question des toilettes prend des proportions insoupçonnées pour mesdames les résidantes. Elles sont obligées d'avoir recours à toutes sortes de combinaisons pour recevoir de Paris leurs robes et leurs chapeaux avant qu'ils soient démodés. La France, on ne sait pourquoi, est le seul pays d'Europe qui n'expédie pas ses colis postaux en Extrême-Orient par le Transsibérien. Ce service se fait par mer. La durée du voyage étant de quarante jours environ, de Marseille à Pékin, au lieu de treize que met le chemin de fer, vous pouvez vous rendre compte de ce que doit souffrir, ici, une pauvre élégante attendant un envoi de sa couturière ou de sa modiste. Considérez qu'une lettre met, par la Sibérie, quinze jours pour aller du quartier des Légations à la rue de la Paix; admettez que la commande soit claire et ne donne lieu à aucune méprise; supposez qu'il n'y ait aucun retard et que le travail soit fait en huit jours; il faut aussi que l'expédition coïncide avec le départ d'un paquebot (ce qui peut faire une différence de quelques jours); ajoutez les quarante jours de mer; cela donne, en mettant les choses au mieux, deux bons mois pendant lesquels tout peut avoir été bouleversé dans la mode.
C'est là un douloureux problème que quelques maisons de commerce essaient de résoudre en adressant le précieux colis à leur correspondant de Berlin ou de Moscou qui se chargera de le réexpédier en Chine par ce Transsibérien interdit aux postaux français. Mais c'est encore une perte de temps considérable et, pour peu que la malechance s'en mêle, il peut arriver que ce soit aussi long que par le bateau, et même plus.
Pour une légère robe de soirée, le meilleur moyen est encore de se la faire envoyer sous enveloppe affranchie comme lettre recommandée,--via Sibérie. On a droit à un kilogramme. Au besoin on peut diviser l'objet en deux parties qu'on rajustera facilement à la réception. Du reste, aujourd'hui, il ne doit pas y avoir beaucoup de robes--de robes du soir, surtout--qui pèsent un kilo. Pour les chapeaux, le moyen est absolument impraticable, car, bien qu'il n'y ait pas de limites comme dimensions, la poste refuserait un pli n'ayant pas, au moins vaguement, la forme et l'aspect d'une lettre.
Vous le voyez, tout n'est pas rose pour ces malheureuses femmes. L'arrivée d'une voyageuse élégante est toujours, pour, elles, un événement considérable et d'un passionnant intérêt. Les moindres détails de la toilette nouvellement débarquée sont aussitôt, de leur part, l'objet d'un examen minutieux et approfondi; rien ne leur échappe, en ce fiévreux inventaire, des plus légers changements survenus dans la coupe d'un revers, la hauteur d'une martingale, la façon de ne pas boutonner un gant, de nouer et d'épingler la voilette, dans les mille petites particularités, enfin, de l'équipement féminin sur quoi les moniteurs illustrés de la Mode fugace ne donnent, pour ne pas se compromettre, que de rares et vagues renseignements.
A la suite de ces constatations on peut souvent, par des moyens de fortune, faire subir à une toilette de rapides transformations qui permettront de ne pas avoir l'air trop en retard sur la nouvelle venue. Pensez donc que, si le sac à main, par exemple, venait à être supprimé, ou les fleurs sur les chapeaux rétablies, on ne le saurait, ici, que quinze jours plus tard, à moins qu'une amie véritable ne vous en prévienne par un télégramme à cent sous le mot.
Les plus sportives parmi les résidantes font, à cheval, des promenades aux environs; mais il faut être vraiment passionné d'équitation, car je ne connais rien d'abominable comme les routes de ce pays. Que ce soit à l'intérieur de la ville ou dans la campagne, c'est la poussière--et quelle poussière!--ou la boue,--et quelle boue! Il est vrai que, hors de l'enceinte, les chemins sont très peu fréquentés et qu'on laisse derrière soi sa propre poussière; mais, rien que pour sortir de Pékin, il faut faire 4 ou 5 kilomètres au milieu de la cohue, dans le suffocant et malodorant nuage jaune soulevé par les charrettes, les pousse-pousse, les piétons, les ânes, les chevaux, les mulets et les chameaux.
Quand le vent s'en mêle, il n'y a qu'à rester chez soi.
Aussi le tennis est-il le sport le plus apprécié. Il compte de très nombreux fervents, parmi lesquels jusqu'à des Chinois et des Chinoises, épris de modernisme. Dans les différents clubs de Pékin, les parties quotidiennes sont très animées. Autour des joueurs on prend le thé et l'on bavarde pendant qu'un orchestre chinois des plus européanisés fait entendre, aux jours de réceptions, des danses américaines ou des airs de café-concert allemand.
DERNIÈRES HEURES DE PÉKIN
22 juin.
Le jour du départ est arrivé bien vite. Nous sommes allés, hier soir, avant dîner, prendre l'air sur la muraille dont le faîte dallé, large comme une avenue, émerge au-dessus de l'habituelle couche de poussière. Après la lourde chaleur de la journée il faisait relativement frais dans la faible brise du nord qui éloignait de nous les fumées de l'odieuse gare collée au long du rempart mandchou.
Du quartier commerçant de la ville chinoise, par delà Tien Men, monte, atténuée, l'incessante clameur du peuple mystérieux. Les lampes électriques s'allument. Une publicité lumineuse à éclipses, au coin de la rue des Lanternes, jette, à intervalles réguliers, ses aveuglants éclats dans la poussière du carrefour. De temps en temps, à nos pieds, siffle une locomotive en manoeuvre. Dans le ciel, encore clair, du couchant, au-dessus de la formidable silhouette de la porte impériale, un vol d'aigrettes passe, semblant surgir des toitures d'or de la Ville Interdite qu'on distingue confusément dans l'ombre croissante. A l'intérieur de la muraille, les bâtiments et les jardins des Légations et l'horrible bâtisse des Wagons-Lits ont presque disparu dans la nuit, mais les alignements des fenêtres en sont brutalement indiqués par l'éclairage intérieur, et de puissantes lampes à are découpent de dures ombres aux murs et sur le sol, pendant que l'obscurité s'épaissit sur les dalles dénivelées et sur les créneaux délabrés envahis par des végétations de ruines.
On ne peut pas venir à Pékin sans goûter aux fameux nids d'hirondelle, ailerons de requin, pousses de bambou et autres mets célèbres. Nous sommes donc allés, en compagnie de M. et Mme O'Neil et de M. Baudez, dîner dans un des grands restaurants de la cité commerçante. Tout le monde a entendu parler des innombrables et invraisemblables plats qui composent un menu chinois. Je ne vous donnerai donc pas la longue liste de ce qu'on nous a servi, dans le salon éclairé à l'électricité et d'une saleté bien locale, où notre couvert se trouva mis. Sur une nappe plus que douteuse étaient amoncelés, dans de petites soucoupes, les trente ou quarante variétés de sucreries, salades et fruits qui sont les hors-d'oeuvre. Devant chaque convive, à côté des bâtonnets d'ébène, une provision de petits carrés de papier pour s'essuyer les doigts et la bouche.
Sous la direction d'un maître d'hôtel à la natte somptueuse et au sourire engageant, les plats défilent, défilent, tous moins excitants les uns que les autres. A part quelques fruits confits et des foies de canards vraiment délicieux, je n'ai rien trouvé de mangeable dans toutes ces extravagances. Je ne serais même pas éloigné de croire que les malicieux Chinois se moquent de nous en nous les servant. Il n'est pas possible qu'ils mangent toutes ces choses-là, et, pour moi, c'est une cuisine qu'ils ont inventée à l'usage des voyageurs avides d'étrangetés et désireux de pouvoir raconter, en rentrant chez eux, des choses extraordinaires.
Ce qu'il y a de certain, c'est que toutes ces nourritures affolantes sont très mauvaises, du moins à mon goût, car le ménage O'Neil prétend se régaler.
Le retour en pousse-pousse, la nuit, par les étroites rues encombrées d'une cohue glapissante, est une des choses les plus fantastiques qui se puissent voir. Ah! dans l'ombre, les étranges faces aux yeux de mystère, aux regards de chats! Une sorte d'angoisse finit par vous pénétrer et vous étreindre au milieu de ce grouillement dans l'obscurité; ces hurlements, ces vociférations forcenées, qu'on est porté à croire hostiles, cette foule s'ouvrant de mauvaise grâce pour vous laisser passer et se refermant sur vous avec, semble-t-il, des airs de menace, vous donnent une sensation de cauchemar, et c'est avec un réel soulagement que je me suis retrouvé dans le calme quartier des Légations.
Le thermomètre marque, aujourd'hui, 42° à l'ombre. Dans les bureaux de la banque où je suis allé retirer mes fonds avant le départ, les employés anglais, en bras de chemise, fument leurs pipes en attendant l'heure du tennis. Les commis chinois, du bout délié de leurs doigts de pianistes, manipulent les billes des abaques sur lesquels ils semblent exécuter de vertigineuses symphonies financières.
J'ai voulu emporter, à titre de curiosité, quelques-uns de ces _taëls _dont on parle tant et qu'on ne voit jamais. Ce sont de petits lingots d'argent d'un poids assez variable et d'une valeur approximative d'un à deux dollars mexicains. Ils représentent la plus grande partie de l'encaisse métallique des nombreuses banques, officielles ou privées, dont le papier remplace cette encombrante monnaie. Le malheur est que ce papier si commode n'a qu'un cours très limité et qu'il faut en changer à chaque instant: celui de Changhaï ne vaut rien à Tien Tsin et Pékin n'accepte ni l'un ni l'autre. On perd au change, naturellement, et on reçoit, par-dessus le marché, un certain nombre de billets faux qu'un touriste est absolument incapable de distinguer des vrais. Mais ceci n'est pas une spécialité de la Chine.
Les lingots, tout en n'offrant guère plus de garanties contre la fraude, ont, au moins, le mérite du pittoresque. Chacun d'eux porte, imprimé dans le creux produit par le refroidissement du métal, le caractère qui signifie _bonheur_. Ce qui semblerait indiquer que, pour les Chinois, à rencontre de notre proverbe, l'argent est une source de félicité. Ce caractère est très employé en Chine, on l'écrit partout, on en fait des bijoux et des ornements. Dans un dictionnaire de caractères sigillaires je trouve cent six manières de le dessiner. Mais celui qui détient le record de la diversité c'est _longévité_ avec deux cent quatre-vingt-dix formes différentes. Et cela nous prouve que leur indéniable mépris de la mort n'empêche pas les Célestes d'aimer la vie.
A la Pagode du Mulet, où les fidèles viennent déposer leurs offrandes aux pieds des nombreux bouddhas dispensateurs, l'autel le plus fréquenté, le mieux épousseté et le plus encombré d'_ex votos_ est celui du dieu présidant à la longue vie.
Viennent ensuite ceux de qui dépendent la réussite dans les examens, l'obtention des charges et honneurs, la richesse et le bonheur (qui ne font qu'un), la postérité. Les vertus et les talents sont moins demandés et une épaisse couche de poussière empêche de se rendre un compte exact de la spécialité des autres influences divines.
* * *
Sur le quai de la gare de nombreux compatriotes sont venus nous serrer la main. Ce n'est pas sans une petite pointe d'émotion que nous les quittons; tous se sont évertués à nous rendre agréable notre trop court séjour à Pékin et ils y ont réussi.
Je suis heureux de terminer ces lignes en adressant mes meilleurs souvenirs aux Français de Pékin.
L. SABATTIER.
P. S.--J'apprends, d'une source autorisée, que, dans six mois, des tramways à trolley circuleront dans la capitale de l'Empire du Milieu.
L'un des soirs de la dernière semaine, sans protocole, Me Raymond Poincaré, président de la République française, s'en alla dîner chez ses «confrères», les avocats du barreau de Paris. Mille convives s'étaient réunis rue Saint-Martin, dans l'immense hall à deux étages du Palais des Fêtes de Paris. M. Raymond Poincaré trouva là pour l'accueillir, autour du bâtonnier de l'ordre, Me Fernand Labori, plusieurs membres du gouvernement et tout ce que le barreau compte, à Paris et en province, d'illustrations. Au nom du Conseil de l'ordre, Me Labori salua le chef de l'État:
--Monsieur le président de la. République cher et illustre confrère.... commença-t-il.
Et il évoqua ceux qui ayant appartenu au barreau furent élevés aux suprêmes magistratures--un pape du treizième siècle, et un roi du vingtième: Edouard VII--pour féliciter ensuite l'ordre d'avoir donné à la France son président d'aujourd'hui.
Lorsque, pour serrer les mains du bâtonnier, M. Poincaré se leva, ce fut une ovation indescriptible de toute la salle qui s'était levée aussi d'un même élan. Et le président de la République trouva les mots les plus heureux et les plus éloquents pour faire l'éloge de ce cher barreau parisien qu'il aimait tant, qui l'avait grandi et où il demandait qu'on lui réservât la place qu'il comptait bien revenir prendre dans sept ans...
A WASHINGTON
LE NOUVEAU PRÉSIDENT
M. Woodrow Wilson, élu président de la République des États-Unis le 5 novembre dernier, a pris, le mardi 4 mars, possession de ses nouvelles fonctions.
Son prédécesseur, M. Taft, quitta joyeux, en plaisantant avec ses amis, la résidence présidentielle, la Maison Blanche; M. Woodrow Wilson, a remarqué le reporter du _New York Herald_, était grave et portait déjà sur son «masque étroit» la trace des préoccupations que peut bien engendrer la lourde tâche de gouverner 90 millions de citoyens. Pourtant, le ciel était serein, et ce beau temps permit que le nouveau président fût «inauguré», selon l'expression américaine, en plein air, sur la terrasse du palais législatif. Le peuple put donc voir, avec émotion, son premier magistrat prêter serment à la constitution entre les mains du juge White, président de la Cour suprême, puis entendre--ceux-là, du moins, des spectateurs qui avaient pu s'approcher assez--la lecture du message présidentiel. Des bravos enthousiastes accueillirent et la formule du serment et la péroraison du discours; et on ne rit même pas, tant la solennité de l'acte était impressionnante, quand un plaisant, qui eût sans doute voulu voir M. Roosevelt aux côtés de M. Wilson et de M. Taft, lança d'une voix de stentor: «Où est Teddy?». Mme Woodrow Wilson et ses trois jeunes filles assistaient de l'intérieur du palais à la cérémonie.
LES SUFFRAGETTES AMÉRICAINES
Les suffragettes américaines n'avaient point voulu laisser échapper une si belle occasion de manifester en faveur de leur idée fixe. Elles avaient organisé un défilé monstre de plus de 9.000 personnes, qui se déroula d'abord en bon ordre. Mais, par suite de mesures de police trop rigoureuses, des rixes se produisirent bientôt. On avait eu recours à l'intervention de troupes de cavalerie, appelées de Fort Myer, pour dissoudre la procession des suffragettes. Celles-ci résistèrent. Il en résulta quelques plaies et bosses. Et, éparpillées par petits groupes, dames et demoiselles fanatiques du bulletin de vote se retrouvèrent dans un meeting où, en des discours véhéments, la police, le Parlement, le président lui-même, furent à leur tour copieusement houspillés.
L'ENTRÉE DU GÉNÉRAL ALFAU À LA TÊTE DES TROUPES ESPAGNOLES A TÉTOUAN
AU MAROC ESPAGNOL
L'OCCUPATION DE TÉTOUAN
_Notre correspondant de Madrid nous écrit:_
L'Espagne a pu enfin réaliser le rêve, conçu depuis la conquête sanglante par O'Donnell, en 1860, de Tétouan, de réoccuper cette ville, ancien refuge des Maures expulsés d'Andalousie et future capitale de sa zone nord au Maroc.
L'opération a été confiée au général Alfau, qui l'exécuta, à la fin du mois dernier, avec des forces d'environ deux mille hommes. Après avoir détaché en avant-garde deux compagnies de tirailleurs indigènes, qui s'emparèrent de la kasbah, et le tabor de police montée, il fit son entrée dans la ville, reçu en chemin par les autorités marocaines et salué par le corps consulaire.
Cette opération sans coup férir a été facilitée par la politique d'attraction que les représentants de l'Espagne à Tétouan, et notamment le consul, M. Lopez Ferrer, pratiquaient depuis longtemps à l'égard des notables indigènes et de la nombreuse population Israélite (8.000 habitants sur un total de 30.000). La colonie espagnole s'élève à Tétouan à plus de 600 âmes (le 80% de l'élément européen), quoique le commerce de l'Espagne y reste inférieur à celui de la France et de l'Angleterre. Malgré tous ces facteurs de succès, le mérite de l'occupation revient pour une bonne part au général Alfau, désigné comme futur haut commissaire de la zone espagnole.
Agé de cinquante-cinq ans, marié à une Française originaire d'Algérie, pays qu'il connaît aussi bien que le Maroc, parlant couramment le français et l'arabe, le général Alfau a toujours témoigné envers notre pays des sympathies qui ne peuvent qu'améliorer les rapports et faciliter la tâche commune des deux nations au Maroc.
J. CAUSSE.
A CONSTANTINOPLE
_D'une nouvelle visite faite aux avant-postes turcs de Tchataldja, notre collaborateur Georges Rémond a rapporté la, conviction que d'ici plusieurs semaines, à supposer que le beau temps revienne et dure, il ne pourrait y avoir, de ce côté, d'opérations sérieuses: c'est la trêve du dégel et de la boue après celle de la neige. A son retour à Constantinople, il devait être frappé, par le spectacle qu'offre cette grande ville sans âme, indifférente, semble-t-il, à tous les maux. Il nous adresse, à ce sujet, les lignes suivantes:_
CARNAVAL ET INCENDIES