L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913
Part 2
Dans l'après-midi de dimanche dernier, la manifestation traditionnelle de la jeunesse des écoles à la statue de Strasbourg a eu lieu au milieu d'une affluence exceptionnelle et avec un calme, une piété silencieuse, qui lui ont donné un aspect impressionnant. Les étudiants avaient on effet résolu de conserver à cette manifestation, d'où devait être exclu tout geste politique, un caractère exclusivement patriotique et national. Lorsque, à deux heures, le cortège se forma sur la place de la Sorbonne, les étudiants étaient au nombre de trois à quatre mille. L'un d'eux, en tête, portait un grand drapeau tricolore cravaté de crêpe. Puis venaient les délégués des diverses organisations, républicaine, jeune-républicaine, plébiscitaire, nationaliste, et des universités de province, notamment de Bordeaux. Huit étudiants suivaient, porteurs de deux grandes couronnes endeuillées de crêpe et coupées par un large ruban tricolore. Derrière, marchait la foule des élèves ou des aspirants aux écoles militaires, le bonnet de police sur l'oreille, et des étudiants des diverses facultés avec leurs bérets aux couleurs distinctives. La longue colonne gagna, par la rue de Rivoli, en saluant la statue de Jeanne d'Arc, la place de la Concorde. Les couronnes et le drapeau furent déposés sur le socle de la statue de Strasbourg, devant laquelle les jeunes gens défilèrent ensuite, pieusement recueillis.
LE TRICENTENAIRE DES ROMANOF
Il y a encore, en Russie, du loyalisme pour le trône, un loyalisme ardent et mystique, un loyalisme populaire des faubourgs des villes et des immensités rurales, qui a donné, ces derniers jours, à l'occasion du tricentenaire des Romanof, à côté du loyalisme officiel, militaire, aristocratique ou bourgeois, sa mesure éloquente et profonde.
Les fêtes de ce Jubilé exceptionnel ont commencé le 6 mars, au milieu de l'enthousiasme national et dans une sorte d'extase religieuse, car, seul maintenant en Europe où le sultan ne compte plus guère, le monarque russe, chef d'Église, à la fois empereur et pape, conserve un caractère sacré.
Le 6 mars donc, il y a eu exactement trois cents ans que le Zemski-Sobor, ou assemblée nationale russe, offrit, après une longue période d'anarchie, la couronne à Michel Feodorovitch Romanof, fondateur de la dynastie qui s'est perpétuée sur le trône et dont certains membres, illustres parmi les illustres, ont assuré la grandeur de l'empire et la magnifique expansion de la puissance russe.
En l'honneur de ces commémorations historiques, le tsar Nicolas a d'abord publié un ukase d'amnistie, impatiemment attendu, car le précédent décret de pardon datait de la naissance du prince héritier, c'est-à-dire de 1904. Un grand nombre de délits, et particulièrement de délits politiques commis depuis cette époque, se sont donc trouvés effacés, et quelques nobles exilés pourront dès maintenant rentrer impunément dans leur patrie. Les condamnés à mort ont vu commuer leur peine en vingt ans de travaux forcés et les prisons de Saint-Pétersbourg ont, d'un coup, libéré trois cents détenus. Dix millions ont été accordés à la Finlande pour l'amélioration de ses établissements d'assistance et 50 millions de roubles ont été donnés à la population rurale sur le produit de la vente des terres de l'empereur.
Toutes ces mesures, très heureuses, très opportunes, ont produit, sur les masses si profondément attachées d'ailleurs à la dynastie, la plus heureuse impression, et la communion entre le souverain et le peuple, au cours de ces grandioses journées, n'en a été que plus étroite.
Des _Te Deum_ et des services d'actions de grâces ont été célébrés, le 6 mars, dans les cathédrales de Saint-Pétersbourg, de Moscou et de Kief comme dans les plus humbles chapelles et dans toutes les églises de Russie à la même heure, pendant le service divin, fut lu un manifeste impérial faisant ressortir les efforts successifs des tsars et des plus éminents parmi leurs sujets pour réaliser la prospérité actuelle, économique, militaire et intellectuelle de l'empire russe.
A Saint-Pétersbourg, le tsar et le grand-duc héritier, qu'on était ému et joyeux de voir reparaître en public dans une voiture découverte, la tsarine, l'impératrice douairière et toute la famille impériale se rendirent à la cathédrale, en grand gala, pour assister au service d'actions de grâces. Et ce fut sur le passage du cortège impérial, dans les rues où stationnait une foule énorme, un véritable délire populaire. La circulation des voitures était partout complètement interrompue. Les monuments étaient richement décorés et les ponts tellement transformés par leur parure qu'ils semblaient reconstruits. Aux fenêtres, aux balcons, c'étaient des milliers d'oriflammes aux couleurs nationales et impériales, avec partout les blasons des Romanof. Des maisons disparaissaient entièrement sous les draperies. La perspective Newsky était tout entière décorée dans le style empire. Le soir, Saint-Pétersbourg s'illumina de millions de lampes électriques; des scènes d'histoire s'évoquèrent sur des transparents lumineux et des cortèges de patriotes parcoururent les avenues en chantant des hymnes nationaux et en portant des portraits de l'empereur.
Le lendemain, à 4 heures, il y eut au Palais d'hiver, autour duquel continuait de se presser la foule, une grande réception impériale dans la salle de Malachite. Là se trouvaient réunis tous les grands corps de l'État, avec de hauts dignitaires religieux d'Orient unis au tsar par le lien orthodoxe, le patriarche d'Antioche, le métropolite de Serbie. Là encore, on put voir, avec leur suite asiatique, des princes vassaux de la Russie, l'émir de Boukhara, le khan de Khiva, et aussi des délégués mongols.
La famille impériale au grand complet vint recevoir tous ces hommages, le tsar et le tsarévitch portant l'uniforme des chasseurs de la garde avec le grand cordon de Saint-André. Et le président de la Douma, M. Rodsianko, lorsque ce fut son tour de haranguer le souverain, employa le tutoiement des heures historiques. Son discours débutait ainsi: «Puissant empereur, ta sollicitude pour le peuple est grande...»
Le 10 mars, les délégations des paysans ont été reçues au palais et le tsar leur fit un accueil émouvant, embrassant les chefs de ces délégations qui furent retenues à dîner.
Cependant que, dans tout l'empire, l'affluence joyeuse et enthousiaste aux revues, aux illuminations, aux spectacles, témoignait 'que la fête de la dynastie demeurait bien la fête nationale, et que c'est encore et toujours la _Vie pour le Tsar_ qui se joue sur la grande scène populaire.
LA CÉLÉBRATION DU TRICENTENAIRE DE LA DYNASTIE DES ROMANOF, A SAINT-PÉTERSBOURG.
_Photographie C. O. Bulla._
LE TRICENTENAIRE DE LA DYNASTIE DES ROMANOF Le tsar Nicolas II et le tsarévitch Alexis quittent la cathédrale de Kazan après la cérémonie religieuse du 6 mars (21 février du calendrier russe). _Phot. A. Otzoup, photographe de la Cour.--Voir!'article aux pages précédentes._
UN MOIS A PÉKIN
VI.--LE PROGRÈS CONTRE LE PASSÉ
20 juin.
Je vous ai déjà dit que les chaises à porteurs avaient presque complètement disparu de Pékin. J'en ai pourtant rencontré ces jours-ci une, bien amusante, et très ancien régime. Portée par deux mules, elle longeait paisiblement la muraille de la ville impériale par-dessus laquelle un pavillon en ruines dressait, au milieu de la verdure, son toit aux tuiles d'or mélangées d'herbes folles. Un serviteur à pied menait par la bride la mule de tête tandis qu'un autre, à cheval, fermait la marche. Le propriétaire, qui devait être quelque rural aisé des environs, accroupi dans l'étroite caisse, fumait sa pipe, très dignement.
Rien d'européen dans ce coin désert, pas un poteau télégraphique en vue; on aurait pu se croire dans le Pékin du temps de Kang Hi.
Comme je m'extasiais, un cycliste en robe lilas, très jeune Chine, coiffé d'un élégant canotier et chaussé de bottines jaunes, dépassa soudain à toute pédale l'antique équipage. Ce fut pour moi, durant une seconde, une saisissante vision résumant l'état actuel du vieil empire. Et, vraiment, la bicyclette et son cycliste étaient en ce lieu quelque chose de choquant et de déplacé; je ressentis une impression analogue à celle que j'éprouve devant une belle chaumière ou un joli coin de paysage de chez nous souillé par quelque révoltant panneau-réclame.
Comme pendant à ce croquis en voici un qui vous donnera l'aspect d'un autre Pékin, celui que les révolutionnaires sont en train de nous fabriquer.
C'est à l'arrivée du train de Tien Tsin, un jour de pluie, un mandarin nouveau style qui vient de débarquer. Il est monté dans son coupé dont les glaces sont remplacées par des persiennes aux lames rabattues. Sur les dalles de marbre disloquées, la voiture file en cahotant avec fracas vers la ville chinoise. Montés sur des bidets mongols assez laids, des cavaliers l'escortent; ils sont armés de carabines à répétition et vêtus de toile kaki avec, aux manches, des galons de grade en coton blanc; comme coiffures des canotiers et des panamas. Ce sont les satellites particuliers du moderne _Ta jen_ qui, lui, est en veston et chapeau de paille.
Dans ce tableau tout se tient: la vilaine gare, la rangée des boutiques récemment déposées le long du mur de Tien Men, les poteaux pour l'éclairage, le télégraphe et le téléphone, constituent un cadre bien digne de ce cortège et du Progrès qu'il représente.
... A l'occasion du jour de naissance du roi George, il y a eu, l'autre jour, revue solennelle sur le glacis anglais, réception à la légation et dîner de gala à l'Hôtel des Wagons-Lits. Le manager s'était assuré le concours de la musique des «Somerset» qu'on a fait, à grands frais, venir de Tien Tsin. Depuis huit jours, l'événement était annoncé par la voie de la presse et par des prospectus invitant les amateurs à retenir leurs tables le plus tôt possible. Tout Pékin-Légations répondit à cet appel; la vaste salle à manger était débordante de dîneurs sur lesquels la «band» déversait de copieux et assourdissants flots d'harmonie. Ce fut, ensuite, une soirée dansante fort animée. Tout ce que le corps international d'occupation compte d'officiers, jeunes ou mûrs, fervents de la valse ou du tango, s'était mobilisé pour assurer le service chorégraphique et les danseuses ne chômèrent point. La seule chose regrettable, à mon gré, fut l'absence complète d'uniformes: rien que des habits, des smokings blancs ou noirs et des «Eton», ce drôle de petit veston de pâtissier, pas plus long que le gilet, si dangereux à porter parce que facilement ridicule. Tout le corps diplomatique était présent, nombreuses les élégantes, dont quelques-unes très jolies et très entourées. On remarquait même deux couples _Jeunes Chinois_ très dans le train: les maris en parfaits gentlemen et les dames en combinaison, si j'ose dire, moitié chinoise, moitié je ne sais quoi, avec des coiffures ni l'un ni l'autre et des lunettes d'or. L'une d'elles, m'a-t-on dit, est suffragette, et s'est faite, à Pékin, l'apôtre des droits civiques de la femme. Déjà!
Enfin, cette soirée aurait été tout à fait charmante si elle n'avait eu pour principal résultat de m'empêcher de dormir jusqu'à une heure fort avancée de la nuit.
LES BONS DOMESTIQUES
De temps en temps, un des nombreux boys qui servent à table se fait couper la natte; ils sont bien une cinquantaine dont la moitié est encore fidèle à la vieille coiffure nationale; de la moitié moderniste, les uns se sont fait raser complètement la tête et attendent que tout repousse à la fois; les autres ont conservé une certaine longueur de leur tresse dont ils se servent pour recouvrir la partie rasée de leur crâne jusqu'à ce qu'elle soit, elle aussi, garnie de cheveux; ce qui leur fait de drôles de figures. Ils n'ont pas encore la veste et le tablier de nos garçons de café: ils attendent probablement que la République soit mieux assise pour lui témoigner leur indéfectible attachement en dépouillant la livrée du régime déchu. Ils portent la longue robe de toile bleue, fendue sur le côté, bordée d'un mince galon blanc au col et aux poignets, recouvrant le caleçon blanc serré aux chevilles. Leurs pieds chaussés de pantoufles feutrées, légèrement retroussées du bout, glissent, empressés et silencieux, sur les parquets et les tapis, autour des tables et dans les couloirs.
Les Chinois sont très observateurs, dit-on. Chez les boys d'hôtel, cette faculté est précieuse, car les quelques mots européens qu'ils écorchent en les disant, ou entendent de travers, ne seraient pas suffisants pour se faire servir même approximativement. Ils s'intéressent à leurs clients, et, pour peu qu'on soit livré pendant quelques jours aux bons soins du même boy, il arrive à connaître vos habitudes et semble éprouver une vraie satisfaction à prévenir vos désirs; c'est peut-être tout simplement la gloriole d'avoir fait preuve d'intelligence.
Dernièrement, je voulais obtenir du mien une carotte crue dont j'avais besoin pour humecter un peu ma provision de tabac que la chaleur avait rendu sec comme un coup de trique. J'essayai vainement de me faire comprendre en français; en anglais, je ne fus pas plus heureux, le mot se prononçant exactement de la même façon, sauf qu'il y a deux r en anglais et pas d'e muet. Enfin, je me décidai à faire un dessin et, pour plus de précision, je coloriai en rouge et en vert le légume et son feuillage. Mon boy, ravi, partit en courant et me rapporta un radis. J'avoue qu'à ce moment j'ai douté de mon talent. Il faut vous dire qu'à l'École des Beaux-Arts on ne m'a jamais appris à dessiner une carotte. Dieu sait, pourtant, la quantité de navets que nous devons à l'enseignement officiel! Il faut vous dire aussi que les radis, à Pékin, sont énormes et de forme très allongée; cette circonstance, jointe à l'étrangeté de ma demande, excusait donc l'erreur du boy. Devant mon geste de refus découragé, le Chinois s'en fut chercher, derrière la porte, la carotte demandée dont il s'était muni, à tout hasard, pour le cas où le radis n'aurait pas fait mon affaire. Alors j'ai repris confiance en moi-même, et le boy, enchanté et fier de sa perspicacité, est allé raconter à ses camarades qu'il avait un drôle de client, qui mangeait des carottes crues entre ses repas.
Car les Chinois sont très portés à l'exagération.
Les domestiques indigènes font le désespoir des maîtresses de maison. Les Européennes de toutes nations sont unanimes à déclarer qu'il est aussi impossible de se soustraire à leurs malices, à leurs fantaisies, à leurs gaspillages, que de les empêcher de voler.
Le vol domestique est une institution officielle dont le fonctionnement a été expliqué bien des fois par les auteurs qui ont écrit sur la Chine. C'est, en grand et en très perfectionné, le sou du franc de nos cuisinières, et cela prouve, une fois de plus, que les Chinois avaient tout découvert avant nous. L'anse du panier dansait dans l'Empire du Milieu bien avant que les paniers fussent inventés à Paris.
C'est comme le syndicalisme: les principes en sont appliqués ici dans toute leur rigueur et avec la discipline la plus inflexible. Un boy qui se considère comme injustement congédié entraîne avec lui tous ses camarades, et la maison est mise à l'index. Impossible de trouver d'autres serviteurs tant que l'injustice n'est pas réparée. Il est arrivé qu'un malheureux ménage, nouveau venu, abandonné par ses domestiques à la suite d'une histoire de ce genre et dans l'impossibilité absolue d'en recruter d'autres, alla prendre ses repas chez un ami compatissant. Le premier jour, tout alla bien: le mari disait: «Il faut montrer de la fermeté, ne pas céder devant ces exigences intolérables, le prestige européen est en cause, etc.» Le second jour, le cuisinier en chef de l'ami hospitalier vint trouver son maître et lui demanda si le ménage Un Tel viendrait encore déjeuner et dîner. Le maître, quelque peu suffoqué, voulut bien, toutefois, car il cuisinait fort bien, répondre affirmativement à son serviteur, non sans lui demander de quoi il se mêlait et pourquoi il lui posait cette question. Le chef lui déclara alors que M. et Mme Un Tel ayant été boycottés par leur personnel, il était de son devoir à lui et à ses collègues de quitter le service de Monsieur si les victimes de l'interdiction syndicale parvenaient à se soustraire à ses effets en prenant pension chez Monsieur. Une invitation, de temps en temps, passe encore, mais tous les jours, jamais! Monsieur, qui était gourmand, hésita entre le coeur et l'estomac: celui-ci l'emporta, comme toujours. M. et Mme Un Tel, bien chapitrés, se rendirent à discrétion et reprirent leur boy, dont ils n'eurent, du reste, pas à se plaindre plus que de raison par la suite.
Et voilà qui pourrait expliquer l'origine du mot _boycotter_. Encore une invention chinoise!
La jeune femme, un jour que la note avait été majorée plus que de coutume, voulut encore protester et décida de faire elle-même ses provisions. Vains efforts! Le tout fut cuit et préparé de si belle sorte que rien n'était mangeable. Il fallut céder de nouveau.
On me conte une autre anecdote, qui montre combien ces procédés sont considérés comme une chose toute naturelle par les Chinois. Le sous-directeur d'une banque ou d'une société quelconque fut appelé à remplacer pour quelque temps son chef, qui partait en congé: le jour même où il prit, par intérim, la direction de la maison, le prix des poulets et du reste augmenta chez lui dans de notables proportions; étonnement, questions auxquelles le chef cuisinier répondit simplement que Monsieur était directeur, maintenant, et qu'il devait payer plus cher, étant plus fortement appointé. Il fallut lui expliquer et lui prouver que, si Monsieur remplissait les fonctions de directeur, ce n'était que provisoirement et que ses appointements restaient les mêmes. Ces raisons furent jugées bonnes et les denrées revinrent à leurs prix ordinaires.
Il est des forces contre lesquelles on ne lutte pas.
Des anecdotes de toute sorte, on vous en raconte par centaines; il en est qu'on entend plusieurs fois, avec des variantes, mais l'aventure est régulièrement arrivée à la personne qui vous la narre.
* * *
Un défaut commun à beaucoup de coloniaux et que je retrouve ici, chez quelques jeunes débarqués--heureusement fort rares--a le don de m'exaspérer: c'est celui qui consiste à traiter en êtres inférieurs les habitants du pays où l'Européen est arrivé en intrus ou en conquérant, avec des canons et des fusils, et à ne vouloir connaître que les coups comme forme de discussion. Si ce raisonnement était juste, il faudrait admettre la réciproque et ne pas crier quand l'être inférieur se rebiffe, ou, alors, s'il est dans l'impossibilité de répondre, c'est de la lâcheté.
Rien ne m'est plus pénible que de voir un blanc, un Européen, un Français, frapper, même légèrement, un pousse-pousse pour le faire aller plus vite.
Je répète que le cas est très rare et que ce sont les tout jeunes gens irréfléchis qui se livrent à ces actes de brutalité qui ont, en outre, l'inconvénient d'être impolitiques au plus haut point. De petites causes peuvent produire un effet désastreux et la violence d'un isolé peut avoir des conséquences incalculables pour la communauté.
LA COLONIE FRANÇAISE A PÉKIN
La légation de France, reconstruite, comme la plupart des autres, après les événements de 1900, est, si on la compare à ses voisines qui lui servent de repoussoir, d'une grande sobriété de lignes. Son auteur n'avait pas encore inventé le style Fallières. Par un hasard inconcevable, elle est la seule dont l'entrée soit agrémentée de tas de cailloux, destinés à l'entretien de la rue. Et ces cailloux doivent être là depuis longtemps, car, à mon arrivée, il y a un mois, une végétation assez luxuriante les ornait déjà.
C'est un coin bien parisien, et les jeunes attachés, en passant devant cet encombrement provisoire, peuvent rêver du Boulevard qu'ils viennent de quitter.
Notre sympathique ministre, M. de Margerie, n'assistera pas à la mise en oeuvre de ces matériaux, car, appelé à un poste important au ministère des Affaires étrangères, il quitte Pékin dans quelques jours, au grand regret de tous les Français, des Européens et aussi des Chinois, qui avaient pu apprécier son caractère à la fois ferme et conciliant, sa droiture et son exquise urbanité.
En attendant l'arrivée de son successeur, la légation sera gérée par le premier secrétaire, M. F. Georges-Picot, fils de l'illustre économiste, membre de l'Institut.
M. Georges-Picot, qui fut déjà chargé d'affaires lors du départ du prédécesseur de M. de Margerie, est la distinction et l'aménité mêmes, ce qui n'exclut pas, chez lui, la volonté et la force de caractère. C'est une belle et fine figure de diplomate, et je le vois très bien dessiné par Ingres, en habit à haut collet, culotte et bas de soie.
Le personnel diplomatique français est complété par MM. Blanchet, consul, premier interprète, sinologue érudit et pratiquant, travailleur acharné, que ses occupations très absorbantes n'empêchent pas d'être aimable et accueillant, Viennent ensuite les jeunes et sympathiques attachés, MM. Valentin, Rhein et Dozon, qui font ici leurs _premières armes_ dans la diplomatie. Et ce terme de premières armes pourrait bien, avant peu, ne plus être pris au figuré si les affaires continuent à ne pas s'arranger mieux. Mais les campagnes, c'est de l'avancement, et puis ça compte toujours pour la retraite.
M. de Margerie, qui est le beau-frère de Rostand, a pour secrétaire particulier son neveu, M. Gérard Mante, jeune, fougueux, sportif et charmant, le plus agréable compagnon d'excursion qui se puisse voir.
L'élément militaire est représenté par le commandant Vaudeseal, le médecin-major de première classe Hazard, le capitaine Collardet, breveté d'état-major, attaché militaire, le capitaine Renaud, les lieutenants Marquer, Delafond, Ménigoz, Klepper, Grovalet et l'aide-major Guy, qui ont, presque tous, déjà vu le feu, soit ici, soit au Tonkin ou en Afrique, et qui sont prêts à faire leur devoir, vaillamment et gaiement, à la française, dès que l'occasion s'en représentera.
Mmes de Margerie et Georges-Picot étant, depuis quelque temps, rentrées à Paris, la partie féminine des habitants de la légation de France se trouvait réduite, ces jours derniers, à la toute gracieuse Mme Collardet, qui, à son tour, vient de quitter Pékin pour aller, avec ses enfants, passer les mois de grosse chaleur à Chan Haï Kouan, au bord de la mer, dans une pagode transformée en maison de campagne.