L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913

Part 5

Chapter 52,300 wordsPublic domain

» Bien mieux. J'ai remarqué que vos camarades se croyaient obligés, en raison de la consistance du mortier, de frapper à coups de manche de pelle sur la brique, pour la faire adhérer; je vais vous composer un mortier plus liquide, qui vous permettra de n'appuyer qu'avec la main: nous gagnerons ainsi le temps qu'il vous fallait pour saisir votre outil et vous en servir.»

Bref, à force de gagner, de-ci de-là, quelques secondes sur les gestes de son homme, M. Taylor arrive à obtenir, en un même laps de temps, un travail double et parfois triple qu'auparavant; et cela avec la simple assistance d'un chronométreur, chargé de «minuter» les moindres gestes de ceux qui travaillent.

Voilà donc en quoi consiste le système Taylor. Mais ce n'est point, quoiqu'on ait semblé le dire, exactement celui qui a été appliqué aux usines Renault. Il ne fallait point songer, en effet, à obliger des ouvriers français à se plier à une précision de gestes qui eussent répugné à leur caractère indépendant. Le système qui fut employé à Billancourt devint alors le suivant.

Admettons qu'il soit question de fabriquer un moyeu de roue. Le bureau des plans dessine la pièce. Le service du chronométrage s'empare des dessins, étudie la forme des outils qui seront nécessaires pour exécuter le mieux et le plus rapidement possible l'objet. Un ingénieur porte le morceau de métal sur la machine-outil, regarde sa montre. Le travail fini, il voit ce qu'il a mis de temps à usiner le moyeu. Au besoin, il recommence plusieurs fois, toujours avec l'idée de faire mieux et plus vite.

Cette étude achevée, le bureau établit le prix de revient de la pièce, fixe un chiffre, qu'il majore de 20% pour tenir compte des différences possibles résultant de l'habileté professionnelle de celui qui reproduira ultérieurement le modèle établi. Le contremaître compétent est alors appelé, à charge par lui d'exécuter strictement, et au prix fixé, l'objet désigné. Et, en dernier ressort, l'ouvrier recevra la mission de réaliser le moyeu dont les plans et le prix de revient auront été ainsi préalablement déterminés.

On voit qu'il n'y a là rien qui ressemble au système américain. L'ouvrier n'est pas bridé dans son effort: tout ce que lui est demandé, c'est d'effectuer un travail donné dans un délai donné. De cette manière, telle pièce qui revenait jadis à 3 francs, par exemple, arrive à ne plus coûter aujourd'hui que 50 centimes. Et, par contre, l'ouvrier dont l'effort est plus soutenu, reçoit un salaire plus élevé, qui peut atteindre 40% de son taux primitif.

Que doit-on penser de cette méthode nouvelle? Il est bien difficile de le dire exactement. Il semblerait que la grève qui a éclaté dernièrement, et dont le ohronométre était la cause, soit un argument décisif contre ce procédé; mais, d'autre part, ses partisans font valoir qu'en Amérique les ouvriers qui l'ont accepté dans un très grand nombre d'usines sont plus heureux que les nôtres, travaillant moins longtemps, gagnant davantage et ayant plus de loisirs.

P. H.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

LUTTES D'INFLUENCE EN ORIENT.

La guerre turco-balkanique a mis en présence, avec les forces opposées, deux influences extérieures aux belligérants: d'un côté l'influence allemande, prépondérante en Turquie, de l'autre l'influence française qui a joué, chez les alliés, un grand rôle.

Los hostilités terminées, ces luttes de «rayonnement» vont s'accentuer encore entre nos voisins et nous,--plus exactement entre nous et la triplice, car l'Italie ni l'Autriche ne sauraient s'en désintéresser.

Or, l'une des oeuvres françaises qui ont accompli, en Orient; notamment, la meilleure besogne, l'Alliance française, se plaint que les ressources dont elle dispose ne lui permettent pas d'accomplir, là-bas, tout ce qu'elle voudrait.

A son récent banquet--auquel assistait, bien qu'il n'eût pas encore, à ce moment, pris possession de ses hautes fonctions, M. Poincaré--M. Jonnart, ministre des Affaires étrangères, faisait appel au zèle, au dévouement de l'Alliance pour l'aider «à travailler à la sauvegarde des intérêts et des droits de la France». Certes, le bon vouloir, l'ardeur même de l'Alliance française ne sauraient être mis en doute; mais, comme le tait remarquer son président M. P. Foncin, «elle ne peut agir que si elle est en mesure de compter sur les sympathies actives du public français». Or, ses ressources ne se développent pas proportionnellement à ses efforts, pour mener à bien la tâche qu'elle assume.

Sans doute, elle vient de fonder avec succès à Brinn (Autriche), où les rivalités d'influence sont ardentes, où la population est très variée, un comité nouveau qui, dès le premier jour, a obtenu un gros succès. Mais, dans l'Orient proprement dit, son oeuvre traverse une crise redoutable. «Plus que jamais, écrit de Constantinople un de ses membres, notre Comité a besoin d'être soutenu. Les Allemands redoublent d'efforts en Asie Mineure, en Arménie... Et, précisément, cette année, nos ressources sont des plus restreintes... Nous allons être forcés de réduire toutes nos subventions, et même d'en supprimer quelques-unes.» D'autre part, le P. Katchadourian, directeur des écoles arméniennes de Mamouret el Aziz, s'inquiète des progrès des orphelinats allemands, qu'une quête fructueuse en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, vient de mettre en possession de ressources énormes.

Il serait souhaitable que l'opinion française entendît ces plaintes,--cet appel, et tendît à ces pionniers de notre influence «une main secourable», selon le mot du P. Katchadourian.

_Une serviette historique._

Nous reproduisions récemment (numéro du 21 décembre 1912) un tableau satirique du dix-septième siècle auquel les conférences de Londres donnaient un intérêt actuel: il représentait l'_Homme malade_--entendez le Turc,--soigné par des médecins de toutes nations réunis à son chevet. Au moment où la guerre se poursuit en Thrace, le document que nous publions ci-dessous rappelle à propos que la lutte de la Croix contre le Croissant n'offre point aux historiens un thème nouveau.

La serviette brodée dont notre photographie montre fidèlement les dessins fut donnée, avec un service de table complet, au prince Eugène, après sa victoire sur le? Turcs à Belgrade, en 1717. En ce temps-là, c'était l'empereur d'Autriche qui guerroyait avec le sultan; et Belgrade était le prix de la lutte, comme aujourd'hui Andrinople. Les épisodes de la campagne, qui se termina par la paix de Passarovitz (1718), sont naïvement évoqués sur cette curieuse serviette: en dessous des armes du prince Eugène de Savoie, soutenues par deux lions, l'aigle autrichien dévore le croissant--_aquila dévorat lunam_, dit la légende;--au milieu figure le prince Eugène lui-même, à cheval, entre deux Turcs implorant la clémence du vainqueur; en bas c'est, autour de Belgrade assiégée, un combat entre cavaliers, où l'épée chrétienne l'emporte sur le cimeterre.

Mme Vanderbroucque Grardel, à qui nous devons la communication de ce document, nous a dit tenir la précieuse serviette de son père, fils d'un industriel, Alexandre Grardel, maire de Bapaume et aide de camp du général Oudinot en 1813, qui avait épousé une petite-fille d'Augustine de Tende; celle-ci l'avait reçue de son père, Jean-Baptiste-Louis de Tende, écuyer et avocat au conseil d'Artois, proche parent de la famille de Savoie-Carignan.

_L'alcoolisme et la criminalité aux États-Unis._

Si l'on contestait encore l'influence de l'alcoolisme sur la criminalité, les statistiques établies en Amérique, dans des circonstances particulièrement concluantes, ne laisseraient guère de doute à cet égard.

Dans l'État de Dakota, les arrestations policières se sont réparties de la manière suivante:

Pendant les neuf mois précédant la prohibition de l'alcool:

Dans Dans 5 petites villes. 7 grandes villes.

Ivresse. 319 1.492 Coups. 223 535 Autres causes. 192 1.545

Total 734 3.572

Pendant les neuf mois suivant la prohibition:

Dans Dans 6 petites villes. 7 grandes villes.

Ivresse. 66 302 Coups. 60 435 Autres causes 108 1.699

Total 234 2.436

Voici un relevé aussi éloquent concernant l'État de Birmington où la prohibition est entrée en vigueur en 1908:

1907 1908

Ivresse. 1.434 396 Outrages aux murs. 912 602 Coups. 738 463 Meurtres. 65 29 Vol. 618 537 Vagabondage. 398 267

Enfin, dans l'État de New-Hampshire, après plusieurs années de prohibition, le nombre des internés dans les maisons de correction était tombé à 470. On est revenu au régime de la licence; au bout d'un an, ce nombre remontait à 830, et il atteignait 2.180 quatre ans plus tard.

LA CULTURE FRANÇAISE ET LA TRIPLE ENTENTE.

A mesure que se resserrent davantage les sympathies de la Triple Entente, le goût de la culture française, des arts et des lettres de notre pays, devient plus vif encore en Angleterre et en Russie, non seulement dans les classes riches et dans le public des universités, mais dans les classes moyennes et les établissements d'instruction secondaire. C'est ainsi que nous parviennent des deux pays les échos de deux manifestations récentes et symptomatiques: l'une fut organisée, à la fin du mois dernier, par la Société des Langues modernes, à Belfast, où Molière, Victor Hugo, Gounod, Chaminade, Saint-Saëns, eurent les honneurs d'une séance musicale et récréative, à laquelle assistaient de nombreux étudiants anglais et qui se termina aux accents de _la Marseillaise_, reprise en choeur par l'auditoire. L'autre manifestation eut lieu à Kieff, au gymnase Naoumenko, dont les jeunes élèves jouèrent... _le Cid_. La tentative était intéressante, car enfin jouer une tragédie de Corneille en son texte français, dire en toute leur beauté, sans accent et sans altération, les vers de notre grand classique, est chose peu aisée pour des collégiens russes. La petite troupe cependant, composée d'élèves de seize à dix-huit ans dirigés par leur professeur de français, M. Maillard, triompha de ces difficultés et donna une interprétation tout à fait honorable du chef-d'oeuvre devant les autorités scolaires de l'arrondissement empressées à venir applaudir les résultats heureux de l'expérience. Quand donc, dans nos lycées français, sera-t-on en mesure de faire représenter en son texte une scène d'un drame russe ou bien un acte de Shakespeare?

L'INVENTEUR DES ÉTINCELLES MUSICALES POUR LA TÉLÉGRAPHIE SANS FIL.

Depuis quelques années, tous les grands postes de télégraphie sans fil emploient le système d'émission par étincelles musicales. Nous avons jadis exposé le mécanisme de cette méthode fort supérieure aux méthodes antérieures: en produisant, au moyen d'appareils spéciaux, des étincelles très rapprochées, on obtient une note musicale régulière, qu'on peut faire varier à volonté et qui permet de réaliser la syntonie acoustique. La note est, en effet, perçue téléphoniquement par le poste récepteur qui la distingue aisément des notes émises par d'autres postes ou des vibrations engendrées par les décharges électriques de l'atmosphère.

Nombre d'ingénieurs ou de constructeurs, la plupart étrangers, ont revendiqué l'invention du procédé.

Or, il paraît établi aujourd'hui, sans conteste possible, que l'honneur de cette invention revient à un ingénieur français qui s'est acquis, dans le domaine de l'industrie électrique, une autorité mondiale.

Dans la séance du 3 février 1913, l'Académie des sciences a, en effet, ouvert un pli cacheté déposé sur son bureau le 16 août 1898, par M. A. Blondel. Sous le titre _Perfectionnements à la télégraphie sans fil_, l'auteur décrivait le moyen de réaliser la syntonie acoustique, en produisant des étincelles musicales au moyen d'alternateurs à fréquence élevée. Un peu plus tard, dans un document de 1900, publié en 1905, l'éminent ingénieur décrivait complètement le montage d'un poste émetteur musical. Mais l'emploi des étincelles rares était alors général; la routine administrative accueillit les propositions «révolutionnaires» de M. Blondel avec son scepticisme ordinaire.

C'est seulement quelques années plus tard que des Français d'initiative, comme le commandant Ferrie et M. Béthenod, contribuèrent à la réalisation pratique du système imaginé d'abord par M. Blondel, et auquel ils ont apporté de sérieux perfectionnements.

LA LONGUEUR DES RACINES DES PLANTES.

Dans une conférence sur la conservation de l'humidité dans le sol, un spécialiste américain, M. R. D. Watt, a donné quelques chiffres intéressants sur le développement du système radiculaire des plantes.

Ce développement peut être très considérable, comme on s'en rend compte par l'examen direct qui consiste à extraire une plante, avec précaution, d'un sol meuble de préférence, et à en couper toutes les racines pour les mesurer exactement. Ainsi, un chercheur anglais, ayant mesuré la longueur totale des racines d'un pied d'avoine, a obtenu le chiffre de 136 mètres. Ce chiffre ne comprend pas les poils absorbants qui augmentent de douze fois la surface de la racine qui les porte. Un chercheur américain a fait de même pour quatre pieds de maïs. Or, pour l'ensemble, il a trouvé 1.600 mètre de racines, soit 400 mètres en moyenne pour chaque pied. On voit par là combien la plante est bien organisée pour absorber l'humidité du sol.

MOLIÈRE A BOBINO

C'est un rapprochement plaisant et imprévu que celui de ces deux noms «Molière à Bobino», inscrits, depuis une semaine, au-dessous de l'image de notre grand comique sur le programme d'un petit théâtre du quartier Montparnasse... Déjà les Parisiens avaient pu entendre à l'Odéon des artistes de café-concert dans la comédie classique. Et voici qu'aujourd'hui Molière, par une heureuse fortune, trouve, en un music-hall populaire, coutumier d'autres spectacles, des acteurs excellents, tout à la fois fantaisistes et respectueux d'une oeuvre immortelle,--et un public, un bon public, qui s'amuse, et rit, et tout de suite, dès les premières répliques, se sent à l'aise! L'aventure est charmante et de bon exemple.

Tandis que, après, une copieuse partie de café-concert, on représente _le Malade imaginaire_, la physionomie de la salle apparaît telle qu'à l'habitude: de braves gens, des ouvriers, venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, garnissent l'orchestre, l'amphithéâtre. Et c'est plaisir que de voir leurs faces réjouies, aux endroits où Molière a prodigué sa verve comique. Les interprètes ont leur grande part des applaudissements. Tous, ils appartiennent à la troupe ordinaire de Bobino, que dirige avec succès M. Montpreux, particulièrement bien avisé en la circonstance, et ils jouent gaîment, sans charge excessive, des rôles nouveaux pour eux: ainsi M. Émile Rhein, «chanteur typique», se montre en Argan; M. Albret, «excentrique fantaisiste», en Purgon; M. Sarvey, «ténorino bouffe», en docteur Diafoirus; M. Marius Reybas et M. Maintgert, «chanteurs de genre», en Cléante et en Béralde; Mlle Berthe Delny, «diseuse à voix», en Beline, et Mlle Rosaberth, «diseuse de genre», en Angélique.

«LE MALADE IMAGINAIRE» AU CAFÉ-CONCERT.--Les interprètes de Molière à Bobino.

PREMIÈRE NUIT A L'ELYSÉE, par Henriot.

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