L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913

Part 3

Chapter 32,555 wordsPublic domain

_A la suite de ces événements, le cabinet Katsura dut remettre sa démission à l'empereur, qui chargea l'amiral Yamamoto de constituer un nouveau ministère. L'amiral Yamamoto, qui a pris le pouvoir en ces heures difficiles, est né en 1852. Il a pris part «la guerre de la Restauration du cédé des Impériaux, fut l'un des premiers gradués de l'école navale et compléta son éducation maritime en faisant le tour du monde sur un navire allemand. Il était contre-amiral en 1901, amiral en 1906, ministre de la Marine en 1906. Pour réaliser une majorité viable, il a dû constituer un cabinet de coalition avec des personnalités du parti conservateur et des personnalités du parti démocrate._

COUTUMES D'AUTREFOIS DANS LE JAPON D'AUJOURD'HUI.--La Danse des Poupées de paille. _Photographie Fuki Sakamoto._

_Tandis que le Japon, conquis aux usages politiques d'Occident, s'essaye à des émeutes et renverse, sous la menace de la force, un gouvernement impopulaire, les coutumes d'autrefois, conservées par une immuable tradition, y fleurissent toujours, et leur permanence offre, avec les moeurs nouvelles, un sujet de savoureux contraste... C'est le vieux Japon, bizarre et précieux, et d'un charme si naïvement compliqué, qui survit en cette danse, dont notre photographie, prise à Yamada, évoque la grâce étrange. Jadis, elle avait lieu à minuit: sur ce point seul, l'usage ancien s'est modifié, et elle développe maintenant en plein jour ses lentes évolutions. Mais des lanternes de papier, portées au bout de perches, rappellent ingénument que c'étaient, à l'origine, des ébats nocturnes. Pour ce divertissement, les danseurs ont revêtu un singulier costume, qui les rend semblables à des poupées de paille: une gerbe, dont les brins pressés recouvrent leur visage, comme s'ils avaient longue barbe et longs cheveux, leur sert de chapeau, et leur robe est faite du chaume des toits rustiques. Rangés en cercle, ils happent, sans hâte sur de petits tambours suspendus à leur cou, accompagnant de leurs battements de douces chansons. Et, dans ce décor d'opéra-comique, ils composent un irréel ballet de figurines animées, aux gestes saccades d'automates._

DEUX PIONNIERS FRANÇAIS

UN ESSAI DE COLONISATION AU TCHAD

La région du Tchad est riche en bétail et en grains de toute nature, écrivait le grand Africain Émile Gentil, au lendemain de la destruction de l'empire de Rabah, au moment où il commençait d'organiser, de coloniser les territoires qu'avec le commandant Lamy et une poignée d'autres braves il venait de donner à la France; le blé même y vient; de plus, sa population nombreuse produit des cuirs, des plumes d'autruche et consomme en grande quantité des marchandises européennes...» Et, plus loin, envisageant avec sa belle clairvoyance les conditions dans lesquelles nous pourrions nouer, avec ces peuples nouvellement conquis, des relations commerciales, et préconisant dans ce but la fondation d'entrepôts où se pourraient approvisionner les Tripolitains, aux mains desquels était alors tout le trafic du pays, il ajoutait: «La création de ces entrepôts, outre qu'elle serait très profitable aux commerçants qui voudraient l'entreprendre, leur permettrait de se livrer à un commerce local qui ne serait pas sans bénéfices. Je veux parler de la vente des troupeaux, qui seraient facilement transportés sur l'Oubanghi, où l'on manque de viande de boeuf.»

Ces lignes, datées de 1902, allaient, huit ans plus tard, mettre une profonde empreinte dans l'esprit de deux jeunes hommes de France, M. Pozzo di Borgo, frère d'un prêtre de Bourg, au diocèse de Belley, et M. Gustave Bimler, fils d'un médecin-major retraité à Lons-le-Saunier, et les pousser, à la fin de 1910, vers les aventures coloniales, au coeur du continent noir, et, souhaitons-le, vers les destins fortunés que méritent si bien leur esprit d'initiative, leur juvénile ardeur à la tâche, leur confiance et leur crânerie toutes françaises.

L'idée première de l'entreprise revient à M. Pozzo di Borgo. Il était allé sur place en étudier les possibilités de réalisation. De trois séjours successifs au centre africain il avait rapporté, avec la connaissance de la langue, des moeurs indigènes, la conviction qu'il y avait là-bas vraiment beaucoup à faire. Les admirables lettres et rapports du colonel Moll, s'il a pu les connaître, l'auront confirmé plus tard dans cette croyance. Mais, dès le retour, sa conviction était faite, et si forte, qu'il réussit à la faire partager à son jeune camarade, M. Gustave Bimler. Bientôt celui-ci était devenu son associé, son frère de lutte. M. Pozzo di Borgo s'était assuré, à la suite de son dernier voyage d'études, une concession dans le territoire du Tchad, à Melfi, entre le 15e et le 16e degré de longitude ouest et par 11° de latitude nord, au sud-est de Fort-Lamy; l'appui moral des autorités militaires était, d'autre part, assuré aux deux colons. Ils s'embarquèrent le 25 août 1910 à Bordeaux sur le paquebot _Afrique_.

De quels espoirs battaient leurs coeurs! Tout est beau, tout leur sourit. La vie de bord, si monotone, si pénible à d'aucuns, ravit M. Bimler, pour qui elle est nouvelle. «Je suis très heureux, pas triste du tout», écrit-il à sa famille au soir du premier jour de ce voyage maritime.

Ils arrivent au port, passent sur un nouveau bateau pour une navigation bien différente, celle du Congo. L'enchantement continue pour M. Bimler. «La traversée est très agréable, le pays très joli.» Cette charmante nature d'homme s'enthousiasme à tout bout de champ. Il a «déjà vu des singes et des crocodiles», et des «indigènes qui ressemblent à ceux que l'on voit dans le livre du capitaine Cornet», l'un des bréviaires, sans doute, où s'enflamma naguère son imagination. Même dévoré par les moustiques, il ne saurait se plaindre.

A Bangui, pourtant, il éprouve un peu d'impatience; il faut s'arrêter là quelques jours pour y attendre les bagages. On en profite pour échafauder des projets à faire pâlir ceux de Perrette: un boeuf coûte, au Tchad, 25 francs; on le revend 150; la troupe en consomme trois par jour. «Vous pouvez à peu près calculer ce que nous pouvons gagner». Il est vrai qu'il faut compter avec quelques pertes: la fatigue et surtout la terrible mouche tsé-tsé déciment les troupeaux en marche. On le sait; on ne l'oublie pas. Mais il y a aussi le bon lait des vaches, dont on pourra faire commerce par surcroît...

Le 9 novembre, enfin, on repart de Bangui. Le 15, on est à fort de Possel,--non sans peine. Le concessionnaire des transports, et c'est la première déconvenue, a refusé de prendre à bord de son bateau ces deux «pékins». Il a fallu recourir aux pirogues, ou plutôt à deux baleinières aimablement prêtées par le lieutenant-gouverneur, M. Adam. Quelle navigation mouvementée! Les deux derniers jours du voyage, nos colons préfèrent cheminer à pied plutôt que d'affronter plus longtemps le courant furieux, les dangereux troncs d'arbres à la dérive. A fort de Possel, l'accueil, toujours cordial, des fonctionnaires les réconforte. Après huit jours de halte, ils sont de nouveau sur la piste, avec leurs cent cinquante-deux charges de bagages,--et leurs espoirs au coeur, toujours.

LES «LOGIS» D'UNE FERME FRANÇAISE DANS LE TERRITOIRE DU TCHAD

Il y a, dans le récit de ce voyage, un moment dramatique: celui où, en pays ignoré, nos deux pionniers attendent la pluie bienfaisante. Deux jours ils demeurent arrêtés, anxieux. Enfin, vient l'ondée, diluvienne, qui, d'un coup, transforme en furieux torrents les «bahrs» croupissants, fait des vagues chemins autant de rivières débordées, de chaque cuvette un marécage. Alors, les bêtes s'enlisent, et il faut, pour les dégager, faire appel à la bonne volonté d'équipes peu sûres, recrutées dans les villages d'alentour. Un peu plus loin, romantique contraste, on traverse d'opulents paysages, de grasses vallées qui évoquent, à la mémoire des exilés, le souvenir des plus beaux sites de France et des retours de troupeaux vers la ferme familière, le soir, au couchant. Il s'agit, maintenant, après quelques jours de repos, d'écouler vers Krébedjé et, si possible, Bangui, ce bétail amené au prix de tant de soins, de tant de fatigues et de peines, et auquel le climat humide de Melfi serait très dommageable: les bêtes y sont enlevées en quelques heures, succombant à une maladie assez mystérieuse encore. M. Gustave Bimler va se charger d'accomplir ce nouveau voyage, laissant à son associé le soin d'achever l'aménagement et l'amélioration des cases et la construction d'annexés, puis, plus tard, le recrutement d'un nouveau troupeau. Il part à la tête de 22 personnes: 7 bergers, 9 bouviers, 4 palefreniers, un cuisinier et l'indispensable interprète.

Que de préoccupations! Il faut nourrir cette domesticité--et le mil n'abonde pas partout; il faut tout prévoir, avec ces êtres insoucieux et indolents, le pâturage, l'aiguade et le campement--et aussi songer à se défendre d'une attaque toujours possible, à la halte. Il faut, enfin, avoir l'oeil à tout et ne rien abandonner au hasard.

On couche sous la tente, pas toujours,--quelquefois à la belle étoile, le bétail parqué derrière de fortes _zéribas_, ou barrières de branchages épineux, ce qui ne dispense pas de monter la garde la nuit entière, pour se protéger contre les convoitises des rôdeurs.

La traversée du Chari fournit au jeune chef de caravane un intermède imprévu. Le fleuve, à cet endroit, en cette saison--c'était au mois de décembre--avait bien 300 mètres de largeur. Les bêtes qui, nées dans un pays de sable, n'avaient jamais vu tant d'eau, refusaient de se mettre à la nage; il fallut les remorquer une à une, attachées derrière une pirogue, ce qui prit trois grands jours.

M. Bimler, à ce voyage, ne poussa pas plus avant que Krébedjé (fort Sibut). Il fut décidé ultérieurement par les deux associés qu'ils fixeraient là leur premier dépôt, en attendant de pouvoir en installer un à Bangui. Et ils ont créé, en effet, un centre commercial important déjà, avec logements pour le chef de convoi et pour son personnel, écuries, hangars, qui sera aux populations d'un grand secours, et qui, dès le début, a été fort bien achalandé.

Depuis, les deux entreprenants colons ont renouvelé bien des fois leur double opération, se relayant de l'un à l'autre de leurs centres d'opérations. Leurs dernières lettres débordent du même élan, respirent le même enthousiasme qui les animait aux débuts: «Si nous réussissons, écrivait dernièrement M. Pozzo di Borgo, à ouvrir entre le territoire du Tchad et Bangui une voie commerciale, nous n'aurons pas seulement réalisé une opération fructueuse pour nous, mais encore nous aurons grandement favorisé l'essor de la colonie.»

Ainsi le succès ne faisait, pour ces deux hardis pionniers, aucun doute. Quoi qu'il arrive, ils auront eu le mérite d'être les premiers à tenter la colonisation, l'exploitation commerciale d'un territoire à peine conquis et pacifié. C'est un geste de bravoure, un exemple que nous nous devions de signaler, pour la crânerie, l'esprit d'entreprise dont il témoigne,--un geste très français.

GUSTAVE BABIN.

SCÈNES DE LA RÉVOLUTION

MEXICAINE

Tant de meurtres et de fusillades que nous relations la semaine passée et qui ont eu des suites--car l'un au moins des frères de l'ancien président, Emilio Madero, a subi, troisième de sa famille, le même sort que lui--ne semblent pas avoir mis un terme à la guerre civile allumée, à Mexico, par la révolte armée du 9 février passé. Les dernières nouvelles annonçaient que les troupes de Zapata avaient attaqué, dans le district même de Mexico, un train militaire, tandis que, d'autre part, l'anarchie qui règne dans les provinces s'est traduite par un échange de coups de feu à la frontière entre des soldats mexicains et des troupes des États-Unis. Du moins assure-t-on que, dans la capitale même, la vie normale a repris son cours, que les ateliers, les usines et les magasins sont rouverts.

Les photographies que nous reproduisons ici, prises au cours de la lutte, ont à tout le moins un mérite d'exactitude, de précision qui manquait aux dépêches par lesquelles nous avons jusqu'ici été renseignés.

La première fut prise le jour même du coup d'État, un quart d'heure après le premier combat. Elle représente le front nord du palais national, gardé par les troupes fédérales, l'arme au poing, jusque sur les terrasses. Le sol est jonché encore de cadavres d'hommes et de chevaux abattus au cours de la fusillade. On voit, sur la troisième, un groupe de morts, tombés également dans ce premier engagement.

L'insurrection, alors, semble battue. Le président Francisco Madero, avec une crânerie de belle allure, est monté à cheval et parcourt les principales rues de la ville, bien escorté, sans doute, mais salué chaleureusement par la foule de ses partisans. La fortune ne devait pas continuer à lui sourire, et, quoiqu'on affirme officiellement qu'il a bien été tué dans les conditions que nous avons dites, tandis qu'on le conduisait, de nuit, de son palais à la prison, un doute continuera toujours de planer sur les circonstances de sa fin tragique.

LA TRÊVE DE LA NEIGE

Hademkeui, samedi 22 février.

Je suis parti de Constantinople à 3 heures du matin, en compagnie du colonel Djemal bey, qui emmène également avec lui Paul Erio, du _Journal_. Chemin faisant, Djemal bey nous donne quelques explications sur la réorganisation de l'armée et, en particulier, de l'intendance. Au lendemain de Tchataldja, après qu'il eut été immobilisé, trois semaines durant, par 19 choléra, il s'occupa lui-même de ces services d'arrière qui, durant toute la première partie de la guerre, avaient si fort laissé à désirer et dont le mauvais fonctionnement avait été l'une des causes principales de la défaite. Aujourd'hui qu'il se trouve retenu au gouvernement de Constantinople, ce service a été remis aux mains d'Ismaïl Hakki pacha, excellent organisateur, qu'une blessure glorieuse, reçue au Yemen, blessure après laquelle il a dû être amputé d'une jambe, empêche de se rendre sur le champ de bataille.

Chaque jour 1.000 hommes de troupes fraîches, recrues et volontaires, sont dirigés sur les lignes de Tchataldja. Auparavant, ils passent quinze jours à Constantinople pour y être équipés et recevoir un commencement indispensable d'instruction. Depuis près de trois semaines, ces convois d'hommes sont quotidiens, et peuvent continuer indéfiniment. Les convois chargés de vivres arrivent régulièrement; il y a même surabondance, car on a construit des fours à Hademkeui où l'armée fait elle-même son pain. Ces derniers jours, elle refusait les envois de Constantinople. La seule crainte qu'on puisse avoir, c'est que la ligne ferrée se trouve coupée pour quelques jours par le mauvais temps entre Hademkeui et Tchataldja.

Les soldats mangent chaque jour une nourriture chaude, soupe le matin, rata le soir, haricots, riz et lentilles; deux fois par semaine ils ont de la viande fraîche, et deux fois de la viande conservée dans la graisse. Ils reçoivent également du bois et du charbon pour faire du feu. Ils se trouvent suffisamment à l'abri du mauvais temps dans des baraques de planches recouvertes de papier goudronné. Sur d'autres points, ils ont creusé de grandes fosses qu'ils ont recouvertes de toiles de tentes. Ceux qui sont aux avant-postes sont remplacés quotidiennement; ils vivent sous la tente; et quant aux soldats qui occupent les tranchées ou aux sentinelles, on les relève heure par heure durant les journées de mauvais temps.

Le colonel Djemal bey est un grand ami de la France. Il m'explique les grands projets d'organisation de la Turquie d'Asie après la guerre, la création de cinq vastes gouvernorats qui seront des espèces de vice-royautés à peu près indépendantes, ayant leur liberté d'action, de fonctionnement. Comme conseillers, comme directeurs de travaux, on fera appel aux étrangers.

--Je ne m'entourerai que de Français, me dit Djemal bey. Après la guerre, j'irai à Paris. J'espère qu'on voudra bien m'aider, me conseiller, m'indiquer des hommes capables, sérieux, travailleurs, intelligents, qui abondent dans votre nation. Je voudrais retourner ensuite à Bagdad et consacrer mes efforts à ce pays. Quelle admirable région! mais abandonnée à elle-même depuis si longtemps! La nature y est si riche, si féconde que, pour le moindre travail, on est aussitôt récompensé, payé au centuple.