L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913
Part 2
On redoute--et M. Pierre Baudin, ministre de la Marine, jetant un cri d'alarme, indiquait la semaine dernière, dans des interviews qui firent sensation, cette grave préoccupation--on redoute de manquer, dans un temps prochain, des marins nécessaires pour armer nos futurs dreadnoughts et superdreadnoughts. Le même jour où les quotidiens recueillaient les déclarations du ministre, le ministre de la Marine allemande, l'amiral de Tirpitz, faisait au Reichstag des déclarations qui montraient que, de l'autre côté de la frontière, on n'ignorait pas le mal dont nous sommes menacés. Il ajoutait, d'ailleurs, que la même crise sévissait également et dans la marine britannique et dans celle des États-Unis.
Et pourtant, il faut rendre au département de la Marine cette justice, qu'il s'applique avec un soin jaloux à ne rien laisser perdre des ressources en hommes que peuvent lui fournir les populations de nos côtes. La sollicitude avec laquelle il recueille dans une institution spéciale, instruit, éduque ces marins nés que sont les orphelins des marins de la flotte, en fait ses enfants d'adoption, ses «pupilles», est une preuve de ses sages dispositions à cet égard.
La fondation de l'établissement des Pupilles de la Marine remonte au 15 novembre 1862. Elle est due au comte Prosper de Chasseloup-Laubat, ministre civil de la Marine, et ministre excellent, de qui le souvenir est encore évoqué avec respect.
L'idée qui avait présidé à cette fondation semble être dérivée de celle qui avait inspiré, sous le premier Empire, l'organisation des Pupilles de la Garde. Tous les orphelins de quartiers-maîtres ou de marins de la flotte--à l'exclusion des enfants d'officiers, ou d'officiers mariniers--allaient être recueillis par l'État, qui se chargeait de les élever. Réunis dans un établissement unique, à Brest, ils devaient y recevoir une éducation et une instruction appropriées en vue de la carrière maritime, et dès l'enfance revêtir l'uniforme qui avait été celui de leurs pères, de leurs grands-pères, et auquel ils semblaient actuellement voués.
Cette création fut accueillie partout avec la plus grande faveur. Dans les ports, à bord des bâtiments de guerre, parmi toutes ces rudes populations de vaillantes gens, exposés à toute heure à disparaître à l'improviste, laissant les leurs dans la détresse, les femmes, les petits à l'abandon, ce fut un enthousiasme général. En un clin d'oeil, les dons affluaient de toutes parts, de la France et des colonies. Dans la marine même, tous, officiers, marins, ouvriers des ports, souscrivaient avec élan en faveur des Pupilles une journée de leur solde.
Installé d'abord assez sommairement dans un local inauguré quelques mois plus tard, le 26 février 1863, l'établissement devait ultérieurement être transféré dans les vastes bâtiments qu'il occupe encore actuellement, à Villeneuve, au bord de la Penfeld, à 4 kilomètres de Brest, qui sont ceux de l'ancienne fonderie de la marine, aménagés dans ce but, et que sont venues compléter peu à peu des constructions modernes, mieux appropriées encore à leur destination.
Les fils de marins de l'État sont admis aux Pupilles dès l'âge de sept ans s'ils sont orphelins à la fois de père et de mère, à neuf ans seulement s'ils ont perdu ou leur père ou leur mère. L'établissement reçoit aussi les fils des ouvriers des arsenaux, mais au seul cas où ils sont orphelins de père et de mère.
On commence d'abord par donner à ces enfants une instruction primaire et les préparer au certificat d'études. Ce premier parchemin scolaire obtenu, on leur apprend un métier manuel, celui de mécanicien, de forgeron, de chaudronnier, de menuisier. Ainsi, il leur sera, plus tard, loisible de bifurquer vers les professions des arsenaux, si le métier de mer ne leur convient pas. Les ateliers où ils reçoivent cet enseignement technique, égayés par leurs tenues de travail «en gris», leurs petits bérets à pompons rouges, leurs grands cols bleus, présentent un très pittoresque spectacle.
Mais c'est surtout l'apprentissage de la vie de marin qui est l'essentiel, la base même de l'enseignement, et c'est en vue de l'école des mousses que sont préparés tous ces enfants.
Ils sont initiés à la gymnastique, à la boxe, au bâton, à la natation, qui ne nuisent jamais à un bon matelot, quoi qu'on en ait pensé autrefois, le rendent plus agile et plus «débrouillard»; mais l'exercice physique auquel on les entraîne avec le plus de soin, le plus de rigueur, c'est le canotage. Il y a, près de l'établissement, un paisible étang que, même par gros temps, n'agitent point de fortes vagues et qui est admirablement propre aux premiers ébats nautiques de ces petits bonshommes aux bras encore si frêles. Les baleinières des Pupilles le sillonnent en tous sens, y évoluent à l'aise sous la conduite de timoniers expérimentés. Entre temps, des gabiers adroits leur enseignent tous ces travaux délicats et savants que les marins exécutent artistement avec des cordes.
A quinze ans et demi, cette première partie de leur éducation est achevée. Elle a été conduite paternellement; pourtant avec une certaine rudesse, qui n'exclut pas la bienveillance, voire l'affection, mais qui est nécessaire à ceux qui vont désormais affronter le plus rigoureux de tous les métiers. L'école est administrée, en effet, par d'anciens officiers de marine qui connaissent les exigences de la vie de mer, et s'appliquent à développer chez leurs élèves toutes les vertus qui font d'un honnête homme un marin d'élite, l'intrépide sang-froid, l'esprit d'abnégation et de discipline, l'amour du navire, le culte du drapeau et de la fière devise inscrite au front de tous les bâtiments où ils vont servir un jour: Honneur et Patrie. Dix instituteurs y dispensent l'instruction primaire. Les instructeurs techniques sont, ou des officiers mariniers, ou des quartiers-maîtres retraités, ou d'anciens chefs ouvriers des arsenaux.
Arrivés à ce point de leur carrière, plusieurs voies s'ouvrent, comme nous l'avons indiqué, devant ces enfants. Tandis que les uns, les plus nombreux, vont passer à l'école des mousses, d'autres, soit par goût, soit en raison de quelque tare, imperfection visuelle, insuffisance de développement, vont s'orienter vers l'école des apprentis ouvriers mécaniciens de Lorient et vers les emplois des arsenaux. Quelques-uns, enfin, qui ont donné des preuves d'exceptionnelle intelligence, de dispositions remarquables pour l'étude, seront dirigés vers le lycée de Brest où ils pourront se préparer au Borda; plus d'un ancien pupille porte aujourd'hui avec distinction le sabre d'officier de marine.
Les buts excellents auxquels tend l'établissement des Pupilles de la Marine, les résultats pratiques parfaits qu'il n'a cessé de donner, justifient amplement la faveur qui l'accueillit à sa fondation.
De 1863 jusqu'à cette année, il a élevé et instruit plus de 6.000 orphelins, de l'immense majorité desquels il a fait de bons serviteurs de la patrie. C'est là que se recrutent, en grande partie, les officiers mariniers des spécialités dites militaires, canonniers, torpilleurs, timoniers, fusiliers, etc.
Aussi, dans toute son existence déjà longue, les encouragements, les appuis les plus précieux, moraux et matériels, ne lui ont-ils pas manqué. Il a, notamment, à maintes reprises, bénéficié de dons et legs importants. Grâce à ces libéralités, on est arrivé à réaliser là, sans qu'il en coûte beaucoup à l'État, une école modèle, aux dortoirs largement aérés, aux salles d'études spacieuses, aux réfectoires nets comme des intérieurs hollandais, où 500 enfants reçoivent asile dans des conditions hygiéniques si bonnes que bien rarement on eut à déplorer quelques maladies graves.
Au point de vue moral, l'établissement des Pupilles de la Marine est une pépinière florissante de braves serviteurs du pays, préparés merveilleusement à leur tâche, résolument respectueux du devoir, rompus dès l'enfance à toutes les rigoureuses disciplines,--de ces coeurs vaillants dont, plus que jamais, nous avons grand besoin.
G. B.
LE LANCER DU DISQUE
DANS L'ANTIQUITÉ
Depuis que, aux premiers Jeux Olympiques tenus à Athènes, en 1890, le lancer du disque a été remis en honneur, ce noble exercice, renouvelé des Grecs, est devenu l'un des sports favoris de notre temps. Dans sa méthode d'éducation physique, dont le succès a été si vif, M. le lieutenant de vaisseau Hébert le place au nombre des huit «exercices naturels indispensables». Et, dans ces grandes fêtes internationales de la force et de l'adresse que sont, tous les quatre ans, les Jeux Olympiques, on ne manque pas de voir, tels les héros chantés par Pindare ou ces guerriers que montre Stace en sa _Thébaïde_, de jeunes hommes venus de tous les pays d'Europe, et d'Amérique, lutter entre eux à jeter au loin le lourd palet.
Est-ce à dire que le lancer du disque se pratique aujourd'hui tout de même que dans l'antiquité? Cette question, fort complexe, a été soulevée récemment par M. le chef de bataillon Debax, ancien instructeur à l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont, en un article qu'a publié _L'Illustration_ du 11 janvier dernier. Selon lui, le Discobole agissait en tous points comme l'athlète moderne: d'abord tourné vers le but, il pivotait une fois sur lui-même et faisait face au côté opposé, puis revenait dans sa position initiale en abandonnant le disque, auquel ce mouvement de rotation du corps avait assuré l'élan nécessaire. Et le commandant Debax, appuyant sa thèse sur l'examen de la célèbre statue du palais, Massimi, copie d'une oeuvre du sculpteur Myron, exposait que, si le disque avait dû, contrairement à son interprétation, être lancé en avant de la statue, le Discobole «aurai! malgré lui le regard fixé dans cette direction, c'est-à-dire droit devant lui»,--ce qui précisément n'est point le cas.
Il semble bien que cet argument ne soit pas rigoureusement probant. Car, s'il est vrai que le Discobole du palais Massimi a le regard franchement dirigé en arrière, le Discobole conservé au Musée Britannique de Londres relève la tête en avant autant que la position de son corps, ramassé sur lui-même, le lui permet. En sorte que le degré d'inclinaison, plus ou moins grand, de la tête paraît dépendre entièrement de l'attitude générale de l'athlète.
Au reste, on ne saurait, pour l'intelligence de l'exercice antique, se fonder uniquement sur ces deux effigies, les plus admirables, sans doute, du Discobole. Il en existe un grand nombre d'autres représentations, dont il importe de tenir compte. Dans un article publié par la _Gazette archéologique_ (année 1.888, pages 291 et suivantes), M. Jean Six s'est attaché, à l'aide de peintures retrouvées sur des vases polychromes de la période archaïque, à reconstituer en détail la série de mouvements qui composaient, dans l'ancienne Grèce, le lancer du disque. Plus récemment, un savant anglais, M. E. Norman Gardiner, faisant porter son enquête sur l'ensemble des monuments--statues, bronzes, poteries et monnaies--où sont figurées les diverses attitudes du Discobole, a consacré à leur examen un important chapitre de son livre _Greek Athletic Sports and Festivals_ (Macmillan and Co., 1910). Et les conclusions de son étude, analogues, pour la plupart, à celles de M. Six, mais appuyées sur une documentation plus étendue, sont très nettes.
Pour la clarté de l'explication, M. Norman Gardiner décompose l'exercice en trois temps principaux, qu'il décrit minutieusement. Tout d'abord l'athlète, tenant le disque à la main gauche, place le pied droit en avant,--ce double fait est attesté notamment par deux statues fameuses, celle du Louvre (salle des Cariatides) et celle du Vatican. La tête légèrement inclinée, il mesure du regard la distance à laquelle il va lancer le projectile. Puis, soit en restant sur place, soit en avançant la jambe gauche, il porte le disque à hauteur du front, tandis que la main droite s'élève jusqu'à lui, prête à le saisir.
Au second temps, la main droite reçoit le disque à plat sur la paume, puis s'abaisse, le buste se penchant progressivement. Si le Discobole est resté sur place depuis le début, il n'a pas à changer de pied; s'il a avancé la jambe gauche au temps précédent, il la recule ou, au contraire, avance la droite: c'est sur celle-ci que, de toutes façons, doit reposer désormais le poids de son corps. Cependant il ramène le disque en arrière, par une conversion du poignet, et fléchit le buste, réalisant ainsi la position de la statue de Myron.
Au troisième temps--celui qui demande le plus grand travail musculaire--l'athlète se redresse brusquement, se tend comme un arc, puis, d'un vigoureux effort, lance devant, lui le disque, le plus loin possible, et retombe sur le pied gauche.
C'est, en résumé, suivant M. Norman Gardiner, un double balancement du disque, d'abord avec, la main gauche, ensuite avec la main droite, joint aux flexions conjuguées du corps, qui donne au projectile l'impulsion nécessaire: le rapprochement des diverses représentations du Discobole qui sont parvenues jusqu'à nous ne semble pas laisser de doute à ce sujet. En pivotant sur eux-mêmes, les athlètes modernes, dont la méthode, d'origine américaine, s'inspire manifestement d'un exercice analogue, le lancer du «hammer», s'écartent essentiellement du mode antique.
Les concurrents des Jeux Olympiques d'Athènes, en 1896, à qui l'on doit la restauration du jeu, avaient essayé, pourtant, de s'en rapprocher. Mais, ayant pris comme unique exemple la statue de Myron, ils s'étaient contentés de copier, strictement, l'attitude dans laquelle y est figuré le Discobole: sous le prétexte que celui-ci tient la jambe droite en avant, ils s'astreignaient à conserver la position de cette jambe depuis le début jusqu'à la fin du mouvement. Et cette imitation laborieuse, qui reposait sur une fausse interprétation de la statue, véritable «instantané» plastique, enlevait à l'exercice sa grâce et sa liberté. Moins attachés au modèle ancien, les Américains imaginèrent alors de reconstituer, suivant des principes nouveaux, le lancer du disque. Nous avons, dans _L'Illustration_ du 22 mars 1902, décrit leur méthode, en l'opposant à celle des Français, des Danois et des Grecs, «L'Américain, écrivait notre collaborateur le docteur J. Héricourt, par une puissante action des jambes, tournoie sur lui-même avec rapidité, tandis que son bras, aux muscles lâches, fait l'office de la corde d'une fronde: tout à coup le disque s'échappe, fend l'air par sa tranche, et va tomber très loin.»
Faut-il croire que les Grecs pratiquaient également les deux systèmes, celui qu'ont adopté presque tous les modernes, et celui qui ressort des témoignages mêmes du passé? M. le lieutenant de vaisseau Hébert inclinerait vers cette conciliante hypothèse. «Les manières de lancer le disque, nous écrit-il, devaient différer, logiquement, avec les aptitudes particulières des athlètes: la longueur de leurs jambes, de leurs bras, leur poids, leur taille...» Selon lui, il y avait plusieurs façons de procéder, l'une, courante, suivant laquelle le Discobole balançait simplement son disque d'avant en arrière, les autres, celles des virtuoses ou des champions, dont l'une comportait une rotation complète du corps.
On doit tout au moins admettre comme certain que les anciens n'avaient pas besoin, pour lancer le disque, de pivoter sur eux-mêmes, et qu'ainsi la statue de Myron ne saurait s'expliquer, de toute nécessité, par ce mouvement, que d'ailleurs les nombreuses représentations antiques du Discobole ne paraissent point comporter. M. P.
EST-CE LE DÉBUT D'UNE RÉVOLUTION AU JAPON?
_Nous avons déjà, dans notre numéro du 15 février, parlé de la crise politique et de l'effervescence populaire qui, en imposant la retraite du cabinet Katsura, soutenu par l'empereur lui-même, semblent faire augurer pour le Japon des temps nouveaux. Le fait le plus saillant de cette crise aura été le refus du parti démocrate de renoncer à son attitude d'opposition malgré l'intervention de l'empereur auprès du chef de ce parti, le marquis Saïonji. On y voit une sérieuse atteinte portée au prestige du trône, qui, depuis le triomphe du précédent empereur sur les grands féodaux, au début de son règne, n'avait jamais rencontré une semblable résistance. Notre correspondant de Tokio, M. J.-G. Balet, qui assista à la séance parlementaire exceptionnelle du 5 février 1913, nous adresse, sur les faits qui précédèrent et provoquèrent la chute du comte Katsura, les intéressantes notes qui suivent:_
Tokio, 7 février 1913.
La séance du 5 février 1913 marquera, dans les fastes de l'histoire japonaise, une date mémorable, terrible peut-être.
Un spectateur insuffisamment averti n'aurait vu ce jour-là qu'une lutte, passionnée sans doute, mais très anodine, entre le gouvernement et une grosse fraction de la Chambre. Sans doute il aurait été frappé de la pâleur extraordinaire du premier ministre, prince Katsura, aux prises avec les interpellations de la majorité; des paroles grossières, des insultes lancées d'un banc à l'autre ne l'auraient toutefois pas autrement surpris.
Et pourtant il s'est passé là un fait extraordinaire, sans précédent dans l'histoire de ce peuple qui vit de l'adoration volontaire d'une idée: l'empereur infaillible et intangible. On a discuté la portée des _rescrits impériaux et des paroles impériales_. Avec un reste de formules savamment respectueuses, on a voulu savoir à qui incombait la responsabilité de ces ordres, celle de l'empereur ne pouvant être en jeu, ajoutait-on!
Lorsque l'ex-maire de Tokio, le bouillant Ozaki Yukio, déjà mal noté autrefois pour son tempérament démocratique et forcé de quitter le portefeuille de l'Instruction publique pour un mot malheureux à la tribune, lorsque M. Ozaki lança, à pleine voix, à la face du banc des ministres ahuris cette phrase: «Et si, par malheur, il venait à se produire une erreur dans un rescrit impérial, qui en prendrait la responsabilité, si personne n'a apposé son sceau au bas de cette parole sacrée, comme l'exige la Constitution, et comme on a omis de le faire lorsque Katsura a repris le pouvoir, abusant ainsi de la majesté impériale et la compromettant pour ses desseins ambitieux?», je m'étonnai de ne pas voir le plafond s'écrouler sur l'homme qui avait ainsi parlé. D'ailleurs le tumulte commença aussitôt: «Insolent! Traître! Socialiste! Retirez ce mot! _Aucune erreur n'est possible dans le Chokugo!_»
Mais, fort de son raisonnement, dans un pays constitutionnel, où tous les décrets impériaux doivent être paraphés par un ou par tous les ministres, suivant le cas, l'orateur ne retira aucun mot. D'autant moins qu'il attaquait non pas le pouvoir impérial, mais la camarilla qui en abuse avec une hypocrisie savante, pour son propre compte.
Au dehors, la foule immense assiégeait les alentours du Parlement. Des vociférations, des cris de mort parvenaient vaguement à nos oreilles.
Au dedans, une angoisse étreignait toutes les poitrines. Suspendu durant quinze jours, au mépris de la Constitution, le Parlement siégeait à nouveau pour la première fois. Durant ces deux semaines, le prince Katsura et ses deux sbires, le vicomte Oura, ministre de l'Intérieur, et le baron Goto, ministre des Postes et des Voies ferrées, avaient _per fas et nefas_ essayé de former un nouveau parti politique pour faire échec aux constitutionnalistes de Saïonji. L'argent répandu à profusion, les promesses et les menaces avaient disloqué le parti nationaliste, _Kokumintô_; un air de corruption flottait sur certains bancs de l'hémicycle. La majorité restait sans doute à l'opposition, mais on voulait voir et savoir jusqu'à quel point l'audace du premier ministre, condamné par la voix populaire de tout le pays, avait bien pu faire de traîtres.
Qu'allait-il arriver? Dissolution de la Chambre? Nouvelle suspension? Démission du cabinet? La proposition d'un vote de non-confiance, signée par 250 membres sur 380 environ, fut développée, avec une éloquence rare et une violence à peine contenue, par M. Ozaki Yukio.
Un «traître» du parti _Kokumintô_, un verbeux orateur, M. Shimada Saburô, allait lui répondre lorsque le président, M. Ooka, se leva et dit: «Une parole impériale est descendue (vers nous) _Chokugo ga kudarimashito_».
D'un bond, tout le monde fut sur pied, la tête inclinée. Et, dans un silence religieux, on entendit: «_Moi_, en vertu de l'article 7 de la Constitution, je suspends à nouveau la Chambre pour cinq jours.» Sceau impérial, contresigné par tous les ministres d'État.
C'est ici que, pour un spectateur attentif, éclata la vanité du soi-disant respect pour le _Chokugo_ que des braillards déclaraient infaillible tout à l'heure. En effet, tandis que la foule des députés, des journalistes et des spectateurs s'écoulait sans tumulte, les uns disaient: «_C'est idiot! Une suspension de cinq jours!_ Ça ne rime à rien! Si encore c'eût été la dissolution; mais il n'a pas «assez d'estomac!» D'autres ajoutaient: «Bah! dans les cinq jours, il espère bien faire capituler d'autres consciences!»
C'était pourtant un ordre impérial; mais cette fois il était contresigné par des gens responsables, tandis que, lorsque Saïonji démissionna en décembre et que Katsura fut chargé de former le nouveau cabinet, Katsura avait obtenu pour lui-même de l'empereur un rescrit; il en obtint un second, avant d'avoir formé le ministère, pour forcer le ministre Saïto, de la Marine, à garder son portefeuille, alors qu'il voulait le quitter.
La foule hurlait toujours. Les députés du peuple, _Mintô_, furent portés en triomphe. Les autres, houspillés, injuriés et même maltraités. Les ministres, qu'on attendait pour leur faire subir un sort analogue, n'osèrent pas affronter la colère du peuple. Ils s'évadèrent par des portes dérobées.
Ainsi, la lutte est ouverte, beaucoup plus tôt qu'on ne l'aurait pensé, sur les cendres encore chaudes de l'empereur Meiji, entre les derniers représentants de l'oligarchie militaire et féodale des clans et les couches nouvelles démocratiques. L'empereur, c'est entendu, demeure au-dessus de ces batailles; mais, comme je le disais ici même, dans le numéro du 15 août: «Pour le peuple moderne, il est un _peu moins dieu_ que l'ancien!» La séance du 5 février a encore ôté une pierre de son piédestal; l'hypocrisie traditionnelle tombe peu à peu, sous la poussée de nos idées et de nos institutions. Et cela, c'est une révolution.
J.-C. BALET.