L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913
Part 4
Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues bagatelles.
Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas grand'chose chez lui pour mille dollars.
Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les chinoiseries vont devenir très à la mode.
J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de jadis.
Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés y pourraient puiser de profitables leçons.
L. Sabattier.
--A suivre.--
PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES
Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.
A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur, même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur, plongé _pour lui_ dans les ténèbres. Au contraire, cet observateur aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette glace!
Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.
Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit l'opération d'une tout autre façon.
La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à l'instant.
C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.
«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation. Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.
» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le duel s'engageait.
» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et retournaient au combat avec plus de rage.
» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et objet de ce duel à mort.»
Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient, épouvantés par l'ardeur des combattants.
Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.
V. FORBIN.
DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉ
_En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:_
Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions d'une étendue considérable.
Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000 hectares.
Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.
Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.
De 1854 à 1904, le débit total des puits forés atteint. 276.000 litres à la minute. De 1904 au 1er mars 1913 183.000 Soit au total. 459.000 permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent se livrer aux cultures les plus variées.
En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est probable.
UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISE
La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses deuils la patrie cruellement blessée.
Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec 52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois, il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses pièces, enguirlandées de lauriers.
Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur.
Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.
Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et «l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne, respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir, rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos touchant, qu'a rapporté, dans le _Matin_, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse et triomphante.»
UN ENGAGEMENT AU MAROC
C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc même, sollicitent leur attention.
Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez, commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie, du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.
Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée, suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et, en quelques moments, balayés, en pleine fuite.
Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des chevaux.
«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul coup de feu.»
A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef d'état-major.
UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN
M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.
M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une sévère méthode et un style précis.
D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans le _Correspondant_ et le _Français_--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration: _Royalistes et Républicains_ (1874) et _le Parti libéral sous la Restauration_ (1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande histoire en sept volumes de _la Monarchie de Juillet_ (1884-1892), d'une grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893, dans cette compagnie.
En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M. Thureau-Dangin: _l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre, au dix-neuvième siècle_, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel fut ajouté un _Newman_ catholique, recueil, très soigneusement élaboré, des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid Ward.
La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde, et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de 10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.
«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le _Figaro_, M. André Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»
Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté, toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.
GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR
Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de l'élevage.
Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de uhlans».
Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.
Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour quatre familles.
C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très importantes: celui d'un dépôt mortuaire...
Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une fourmilière, et les protestations ne manquent pas.
Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»
Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.
Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.