L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913

Part 3

Chapter 33,676 wordsPublic domain

Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.

LE «HOME» CHINOIS

Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.

Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la maison pour monter sur sa mule.

A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.

Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou «Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service municipal.

Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.

Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!

Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures: Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins, des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas. Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de voirie sommaire.

Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout, dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie, mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut, cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi! pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose inconnue dans ce pays béni de Dieu.

Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté, tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!

L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait pendant à un vase des Ming.

Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...

DU MARCHÉ AU THEATRE

Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines _de l'époque_. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver, pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.

Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes, des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.

Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise. C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point déplaisantes.

Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets, des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière, même cohue, mêmes odeurs, même tapage.

Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la République. Et encore...

Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.

Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise les braves spectateurs.

Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de l'_Écho de Chine_, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve infranchissable.

Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien d'autres, chez nous.

Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un disque.

TRADITIONS ET MODERNISME

On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.

La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont le tapage infernal semble les réjouir fort.

Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.

On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.

Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!

Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.

Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde, tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser les populations des campagnes et des villages, en attendant le chambardement des grandes villes.

Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.

Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il fait sa distribution à bicyclette.

Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement chinois.

Que les parents soient ou non modernistes,

... leurs petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même, vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant, en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies. Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.

Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.

LES «COOK» ET LES «CURIOS»

Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «_Je connais_ telle ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de l'_Ernest-Simons_ et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont _vu_, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels cerveaux! Quels estomacs!

On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.

Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.

Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. «Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de procéder, si vous avez envie du bibelot:

Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, le marché est conclu,--et vous êtes volé.

Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.

Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.

Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, en point de Pékin ou tissées en _crosseu_, sont très en faveur auprès des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.