L'Illustration, No. 3652, 22 Février 1913

Part 3

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Je me contenterai donc de retracer la série des faits qui se sont produits tant dans la mer Egée que dans la mer Noire, faits dont je me suis efforcé de contrôler l'exactitude dans la plus grande mesure possible.

Au moment où les hostilités ont commencé dans la presqu'île balkanique, la situation maritime des belligérants était la suivante:

Du côté turc, on trouvait:

3 cuirassés d'escadre:

1° Le _Messoudieh_ (9.000 tonnes), construit en 1874, mais refondu en 1904, vitesse, 16 noeuds; armement: 2 canons de 24cm, 14 de 15cm; 14 de 75mm, 10 de 57mm;

2° _Haireddin Barbarossa_ et _Torghout Reiss_, ex _Kurjùrst Friedrich Wilhelm_, vendus il y a trois ans par l'Allemagne; déplacement: 10.000 tonnes; vitesse: 16 noeuds; armement: 6 canons de 28cm, 8 de 10cm, 8 de 90mm.

3 petits cuirassés anciens: _Mouïn-I-Zaffer, Feth-I-Bulend_, lancés en 1867-1870, refondus en 1907; 3.000 tonnes, 12 noeuds, 4 canons de 15cm; et _Assar-I-Tevfik_, 5.000 tonneaux, 3 canons de 15cm, 7 de 12cm, 6 de 57mm.

4 vieux cuirassés (_Azizieh_, etc.) sans valeur militaire.»

2 croiseurs protégés modernes: _Hamidieh_ et _Medjidieh_, lancés en 1903; 4.000 tonnes, 22 noeuds, 2 canons de 15cm, 8 de 12cm.

16 contre-torpilleurs dont 11 seulement en état de combattre; une trentaine de torpilleurs; enfin 10 transports.

Du côté grec:

3 cuirassés identiques: Hydra, Psara, Spetzai, construits en 1890, refondus en 1901; 5.000 tonnes, 17 noeuds, 3 canons de 27cm, 5 de 15cm.

Un très puissant croiseur cuirassé: _Georgios-Averof_, offert à la marine hellène par un généreux patriote de ce nom; construit en Italie en 1910; 10.200 tonnes, 24 noeuds, 4 pièces de 23cm, 8 de 19cm, 3 tubes lance-torpilles.

8 excellents contre-torpilleurs, dont 4 de 1.100 tonnes, achetés en Angleterre peu avant la déclaration de guerre; 30 torpilleurs.

1 submersible, _Delphin_, de 310 tonnes en surface, 460 en plongée, 5 tubes lance-torpilles, construit par le Creusot (1).

[Note 1: Le _Delphin_ a pris une part active aux opérations; il appuyait les contre-torpilleurs qui tenaient, devant Tenedos, le blocus de l'entrée des Dardanelles.]

Une division auxiliaire comprenant: 3 transports de charbon, un de munitions, un navire-hôpital, un navire porte-mines, 2 navires-citernes.

Une division de paquebots armés en guerre, composée de: 2 paquebots de 1.000 tonneaux et 15 noeuds, 2 de 9.000 tonneaux et 19 noeuds, un de 9.000 tonneaux et 21 noeuds.

60 paquebots grecs réquisitionnés pour les transports de troupes.

Gardons-nous d'oublier, dans cette énumération des forces navales balkaniques, la petite flottille des 6 torpilleurs bulgares, qui a brillamment fait parler d'elle comme nous le verrons plus loin. Cet embryon de marine est l'oeuvre du tsar Ferdinand qui en a confié la réalisation, il y a une dizaine d'années, à un officier de la marine française, M. Pichon.

LES HOSTILITÉS DANS LA MER NOIRE

La première opération navale fut à l'actif de la flotte turque. Le 19 octobre et les jours suivants, elle se livra sur les ports bulgares de Varna et de Kavarna (mer Noire) à un bombardement qui ne paraît avoir produit aucun effet, sérieux.

Pour en terminer avec ce qui s'est passé dans la mer Noire, nous noterons de suite le brillant fait d'armes accompli dans la nuit du 21 au 22 décembre par 4 petits torpilleurs bulgares, au large de Varna. Partis à la découverte, ils tombent sur le croiseur turc Hamidieh qui paraît garder l'aile droite de la division placée en surveillance à l'aboutissement sur la mer Noire des lignes de Tchataldja. Deux contre-torpilleurs avaient été donnés au _Hamidieh_ pour se garder. Mais, de crainte de méprise, le commandant du croiseur turc leur avait enjoint de s'écarter de lut pendant la nuit. En cas de rencontre inopinée on avait convenu d'un signal de reconnaissance. A un feu vert montré par le _Hamidieh_ les contre-torpilleurs devaient répondre par un feu rouge, moyennant quoi ils pourraient se rapprocher de leur chef sans crainte d'en être mal reçus.

Les contre torpilleurs turcs disparus, ce sont les torpilleurs bulgares qui se montrent. Du pont du _Hamidieh_ on les a découverts, on fait le signal convenu, un feu vert est allumé. Les Bulgares, à tout hasard, répondent par un feu également vert... Ceci suffit pour créer une terrible perplexité à bord du croiseur ottoman. Faut-il tirer? Et si ce sont les contre-torpilleurs amis qui ont commis une erreur?

Bref, on tergiverse, et, pendant ce temps, les braves petits Bulgares foncent sur l'ennemi, décochent leurs torpilles. L'un d'eux s'est approché à 50 mètres Sa torpille seule a atteint le but. Elle touche le _Hamidieh_ à l'avant, éclate et produit une brèche énorme de 4 mètres sur 5, le pont cuirassé est rabattu sur lui-même, la coque défoncée des deux bords, 10 hommes sont tués ou blessés.

Une canonnade furieuse éclate; mais, leur coup fait, les quatre moucherons ont fui à toute vitesse et ils disparaissent dans la nuit. Ils sont indemnes. Un seul projectile turc a porté, il a traversé la cheminée avant d'un des torpilleurs.

A ce moment, les contre-torpilleurs turcs entrent en scène. Ils accourent au bruit du canon, et font leur signal de reconnaissance, mais l'émoi est tel à bord du _Hamidieh_ qu'on n'en tient aucun compte et un feu terrible accueille les amis après les ennemis. Ce feu, heureusement mal dirigé, ne les atteint pas.

Pendant ce temps, le _Hamidieh_ se remplit par l'avant.

A grand'peine on le remorque jusqu'à la Corne d'Or où on réussit à le faire entrer au bassin. Il faut dire, à la louange des ingénieurs et ouvriers turcs, qu'un mois après les réparations de ses graves avaries étaient terminées et le croiseur reprenait son rang dans la flotte (2).

(2) La coque était réparée, mais le pont cuirassé n'a pas été remis en place.

Il faut noter encore pendant que nous sommes dans la mer Noire l'aide efficace apportée par la flotte turque dans la défense des lignes de Tchataldja dont elle a tenu les deux extrémités.

DANS LA MER EGÉE

Dans la mer Egée, la flotte grecque, sous le commandement du contre-amiral Coundouriotis, avait pris, dès la déclaration de guerre, l'attitude la plus résolue. Une division grecque, postée devant Smyrne, rendit impossible le transport par mer du puissant corps d'armée de cette région, si bien que ces troupes durent user du chemin de fer d'Anatolie dont le débit était seulement de 1.500 hommes par jour. Il en résulta que le corps de Smyrne mit trente et un jours pour s'écouler vers la Thrace où il arriva trop tard pour combattre à Kirk-Kilissé.

Si la voie de mer avait été libre, il n'aurait pas fallu plus d'une semaine pour le mettre en territoire européen.

Dès le 2 octobre, l'escadre grecque occupe l'île de Lemnos et y installe, dans la baie de Moudros, une excellente base navale avec un arsenal provisoire.

Les torpilleurs logés à Tenedos, à proximité des Dardanelles, surveillent l'entrée du détroit et font de nombreuses prises. La voie de mer est fermée aux ravitaillements militaires et 180 canons de campagne achetés en Allemagne par le gouvernement turc, qui devaient être livrés par mer à Constantinople le 15 octobre doivent être acheminés via Constanza et ne parviennent à destination qu'après l'armistice. Le mouvement maritime à l'entrée des Dardanelles diminue de 50%.

Les autres îles de l'archipel, Thasos, Strati, Imbros, Samothrace, sont successivement occupées par les marins grecs.

Pendant ce temps, le 1er novembre, dans la nuit, le petit torpilleur grec, n° 12, commandé par le lieutenant de vaisseau Votsis, pénètre dans la baie de Salonique en rangeant les bancs dangereux du Vardar. Il arrive devant les quais mêmes de la ville, lance deux torpilles contre le petit cuirassé turc _Feth-I-Bulend_ et le coule.

Le 10 novembre, un autre torpilleur grec pénètre de nuit dans le petit port d'Aïvali et détruit aussi une canonnière turque. A la prise de Preveza, les bâtiments grecs capturent encore deux torpilleurs turcs. Il se produisit là un incident tragique. L'équipage d'un des torpilleurs ottomans quitta le navire après avoir ouvert les prises d'eau, laissant son commandant enfermé et bloqué dans sa chambre. Lorsque les marins grecs arrivèrent à bord, le torpilleur coulait et on entendait les cris du malheureux officier. On n'eut pas le temps de le délivrer et il fut noyé.

Antérieurement, le 12 octobre, une division complète de l'armée de Salonique, avec tout son matériel de train et 3.000 chevaux, embarquée sur 27 transports grecs, avait atteint en une journée Dédéagatch sous la protection de la flotte. Le temps était affreux, une pluie violente obscurcissait l'atmosphère. C'étaient, là, dans cette rade ouverte, de belles circonstances pour une attaque des torpilleurs turcs: ils n'en ont tenté aucune.

C'est seulement pendant l'armistice conclu avec les Bulgares et les Serbes que la Turquie envoie sa flotte au combat.

Le 16 décembre, l'escadre turque quitte son mouillage de Nagara, sort des Dardanelles, et ouvre le feu à 12.000 mètres environ sur les bâtiments grecs qui se sont aussitôt portés à sa rencontre. Lorsque la distance est tombée à 7.000 mètres, ceux-ci ripostent, l'_Averof_, à qui sa grande vitesse donnera dans tous ces engagements le rôle principal, n'hésite pas à se séparer des siens et cherche à couper l'escadre turque du détroit. Cette manoeuvre provoque la retraite de la force ottomane qui rentre dans les Dardanelles. En réalité, elle n'a pas quitté la zone où la couvrent les canons des forteresses de l'entrée.

Cette escarmouche n'a duré que quelques minutes, l'_Averof_ a un sous-officier tué, un officier (3) et 8 marins blessés; le _Spetzai_ un blessé. A bord des bâtiments turcs il y a 14 tués et 57 hommes blessés. Le _Barbarossa_ a reçu 7 projectiles dont un a traversé le pont cuirassé; le _Messoudieh_ a été touché trois fois.

Le 22 décembre, le croiseur turc _Medjidieh_ et quelques contre-torpilleurs apparaissent à l'entrée du détroit et viennent lancer quelques obus sur la ville de Tenedos. A l'apparition des fumées des navires grecs qui accourent de Lemnos à tonte vapeur, croiseur et torpilleurs se retirent.

Nous voici au 15 janvier. Par brume, toute l'escadre turque sort à 3 heures du matin. Le _Hamidieh_, dont les réparations sont terminées, est en tête. Mais le temps est très mauvais et le gros de l'armée rentre aussitôt dans le détroit. Le _Hamidieh_, qui semble avoir perdu le contact des autres navires et s'être égaré, continue sa route et atteint Syra où il découvre le paquebot grec _Makedonia_, armé de 3 canons de 75mm, en réparation. Il le canonne ainsi que quelques établissements de la ville. Le capitaine du _Makedonia_ ouvre les prises d'eau et coule le bâtiment. Deux hommes sont tués à terre dans ce bombardement, qui cause en Grèce une vive émotion. De Syra, le _Hamidieh_ se dirige sur Beyrouth et y mouille; mais, à la vue de navires de guerre apparus à l'horizon, il file ses chaînes, abandonne ses ancres et court à Suez, d'où, après avoir reçu la quantité de charbon, accordée par les règlements internationaux de neutralité, il franchit le canal et entre dans la mer Rouge. Là, il fait sans doute le plein de ses soutes; le 10 février il franchit de nouveau le canal, relâche à Malte, en repart le 16 février...

(1) Cet officier est mort de ses blessures.

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le conseil des ministres ottomans décide de demander à la flotte un nouvel effort. Il s'agit sans doute de chercher un succès qui donnera aux plénipotentiaires de Londres une raison d'espérer des conditions de paix meilleures. Le croiseur _Medjidieh_ et 4 contre-torpilleurs partent en avant et tentent d'entraîner la flotte grecque au large, ou tout au moins de diviser ses forces. C'est un plan ingénieux auquel, malheureusement, l'amiral Coundouriotis ne se prête pas. Il attend, pour se mettre en mouvement à 9 h. 15 le 18, d'avoir en vue, entre Lemnos et Tenedos, l'escadre turque composée des cuirassés _Barbarossa, Torghout, Messoudieh, Assar-I-Tevfik_, et de 8 contre-torpilleurs. Le combat s'engage à 8.000 mètres, à 11 h. 1/2, à 18 milles du cap Baba, au nord du canal de Mytilène, et prend aussitôt la même tournure qu'au 16 décembre.

Après quelques coups de canon, les Turcs virent de bord et se dirigent sur Tenedos, poursuivis par l'escadre grecque, qui fait feu de toute son artillerie, à laquelle les canons de retraite seuls des navires ottomans peuvent répondre. A ce moment, vers midi 15, un grand désordre règne dans la ligne turque. Comme précédemment encore, l'_Averof_ fonce sur l'ennemi et le canonne à bonne portée, 4.000 mètres. A 2 heures, les Turcs rentrent dans le détroit; l'_Averof_, qui est engagé dans la zone de feu des forts, se retire, et le combat prend fin à 2 h. 30.

Il a été fort vif, mais le tir de l'escadre turque n'a pas produit de résultats sérieux, l'_Averof_ a reçu un seul obus à l'avant dans ses oeuvres mortes, et n'a eu qu'un blessé. Il a tiré plus de 700 projectiles de tous calibres. Le rapport officiel turc dit que des deux côtés les pertes en hommes ont été grandes. Ce n'est exact que pour un des adversaires; 50 projectiles environ ont frappé les navires turcs qui ont eu 47 tués et 160 blessés; un transport-hôpital a ramené ces derniers à Constantinople. Le _Torghout_ paraît avoir eu, dans cette affaire, une tourelle mise hors de service.

Il faut noter que les canons grecs étaient incapables, à 4.000 mètres, de percer les blindages de flottaison des cuirassés turcs. Ceci explique qu'aucun de ces bâtiments n'ait été coulé.

* * *

En résumé, l'examen des faits ci-dessus rapportés fait ressortir sans doute possible que la flotte grecque a joué, dans la guerre balkanique, un rôle des plus actifs et des plus utiles. Elle a fait preuve de grandes qualités de manoeuvre et d'endurance. Les bâtiments, dont plusieurs de petit tonnage, sont restés sous les feux pendant plus de trois mois, dans des conditions très dures, et y sont encore, prêts à courir sus à l'ennemi dès qu'il se montrera, Finalement, cette flotte est restée maîtresse absolue d'une mer dont son ennemi avait un intérêt majeur à garder l'usage. Elle a rendu à ses alliés le plus signalé service en empêchant une grosse partie des contingents asiatiques de figurer dans les opérations décisives de la Thrace. Et par cette attitude résolue elle a peut-être changé le sort de la guerre.

SAUVAIRE JOURDAN, _capitaine de frégate de réserve._

C'est contre Andrinople, si énergiquement défendue par ce héros: Chukri pacha, que, depuis la reprise des hostilités, s'est porté le plus rude effort bulgare. Les assiégeants avaient profité de l'armistice pour accroître la force défensive de leurs tranchées et disposer à loisir leur matériel de bombardement. Notre photographie, prise aux derniers instants de l'armistice, montre le plus gros canon du siège, appartenant à la batterie du capitaine Athanassof, qui a reçu l'ordre de tirer le premier sur la ville, ce qui fut fait dès l'expiration des délais prévus pour la rupture effective de l'armistice.

Les Turcs, nous écrit-on des lignes assiégeantes, ont jeté une quantité de projectiles dans la direction de cette redoutable batterie sans la découvrir et sans l'atteindre. Le feu, des deux côtés, a été des plus violents pendant plusieurs jours sans aboutir néanmoins à d'autres résultats, semble-t-il, que d'affoler, dans la vaillante ville, la population non combattante au milieu de laquelle éclataient les obus. Cette situation, d'ailleurs, a provoqué une particulière émotion en Europe où l'on s'est ému du sort des neutres, et la France a pris l'initiative d'intervenir énergiquement en leur faveur à Constantinople et à Sofia. Après beaucoup d'hésitation, les autorités militaires bulgares ont accepté de laisser sortir de la ville les colonies étrangères. Mais le gouverne ment turc, tout en acceptant de veiller au salut des neutres, s'est opposé à ce que ces derniers se rendissent dans les lignes bulgares et a proposé de fixer une zone où les étrangers pourront être protégés contre le bombardement. Il est d'ailleurs permis d'espérer que les tentatives actuellement faites pour trouver une nouvelle base de négociations pacifiques ne tarderont pas à aboutir.

L'ÉQUILIBRE DES ARMEMENTS

LE NOUVEL EFFORT MILITAIRE DE L'ALLEMAGNE

Dans son numéro du 4 janvier dernier, l'_Illustration_ a donné un état comparatif des armées française et allemande tel qu'il résultait, pour l'Allemagne de la loi du 14 juin dernier, pour la France, de la récente loi des cadres.

En 1912, en effet, l'Allemagne avait cru devoir augmenter considérablement son armée, en même temps que la France préparait sa loi des cadres. Et voiei que, tout à coup, des accroissements supplémentaires viennent d'être annoncés en Allemagne. Sans que ce nouvel effort puisse être nécessairement considéré comme une menacé plus ou moins immédiate pour le repos de l'Europe, une réplique, des sacrifices parallèles s'imposent néanmoins en France, car la paix entre deux grands pays très voisins dépend avant tout de l'équilibre des armements.

L'état-major d'outre-Rhin s'était proposé de constituer en octobre 1912 une grande partie des accroissements prévus, les autres mesures devant être parachevées en 1915; mais à peine sa réalisation était-elle entamée que la loi militaire de juin dernier a été trouvée insuffisante. Bien que les sacrifices, pour un budget déjà difficile, s'annoncent comme très lourds, 150 millions de marks de plus par an, nul doute que ce nouveau projet ne soit accepté avec autant d'unanimité, que le précédent. Les détails n'en sont pas encore connus; mais la presse officieuse s'est chargée de nous en divulguer les principes essentiels. L'effectif de paix serait accru d'environ 100.000 nommes et l'on songerait à porter de 25 à 27 le nombre des corps d'armée.

Quels motifs ont-pu pousser? l'Allemagne à un effort aussi «kolossal», quelle sera sa répercussion sur la situation respective des armées française et allemande, comment pouvons-nous y répondre? C'est ce que nous nous sommes proposé d'examiner ici.

POURQUOI L'ALLEMAGNE AUGMENTE SES EFFECTIFS

Incontestablement, le réveil de l'énergie française, la cohésion de la Triple Entente qui n'a cessé de se cimenter au cours de la crise balkanique, le perfectionnement ininterrompu de l'armée russe, ont dû être des causes prédominantes et justifier pour l'Allemagne «la nécessité d'affermir sa position de force au coeur de l'Europe». Mais il est aussi d'autres motifs à cette extension nouvelle.

Les créations d'unités prévues par la loi du 14 juin 1912 nécessitaient un accroissement minimum d'une soixantaine de mille hommes par rapport aux effectifs budgétaires précédents; or, la loi n'envisageait qu'une augmentation d'environ 30.000 hommes... Sous peine de réduire le personnel des compagnies, escadrons, batteries, il fallait trouver des ressources complémentaires; c'est là l'objet du projet annoncé; il permettra en outre d'autres améliorations.

L'armée allemande présentait jusqu'ici trois types d'unités: les unes à effectif fort, stationnées en couverture sur les frontières d'Alsace et de Pologne, les autres à effectif moyen ou faible; de plus, un certain nombre de régiments d'infanterie ne comportaient que 2 bataillons au lieu de 3 et certaines batteries n'attelaient pas le complet de leurs 6 pièces. Les ressources prévues vont offrir la possibilité de compléter organiquement tous les régiments, toutes les batteries, et de porter toutes les unités de l'intérieur à l'effectif moyen de 141 hommes de troupe par compagnie, 113 hommes par batterie ou même davantage, les unités de couverture conservant respectivement leurs 160 hommes par compagnie et leurs 128 hommes par batterie.

Jusqu'alors, grâce à sa forte natalité, l'Allemagne pouvait limiter ses incorporations annuelles. Un certain nombre de jeunes gens, 92.000 en 1911, nous dit la _Revue militaire des armées étrangères_, classés dans l'Ersatz-Réserve, n'accomplissaient pas de service actif; ils étaient simplement astreints à des périodes d'exercices. Désormais, d'après les indications de la presse berlinoise, cette «réserve de recrutement» serait en grande partie incorporée définitivement dans l'armée active. Incontestablement, l'Allemagne pourrait encore dépasser cet effort, puisque, en 1911, les conseils de revision ont eu à statuer sur 563.000 jeunes gens de vingt ans pour en incorporer moins de la moitié; encore, auraient-ils dû en examiner davantage, puisque plus de 40.000 jeunes Allemands, émigrants ou insoumis, ne se sont pas présentés devant les commissions de recrutement!

Quoi qu'il en soit, il n'apparaît pas jusqu'ici que la création d'unités nouvelles ait été envisagée; il faut d'abord étoffer convenablement les formations existantes; d'ailleurs, l'insuffisance des casernements ne se prêterait pas à l'installation de nouveaux corps de troupe. Retenons cependant que, dès maintenant, les bataillons d'infanterie seraient en nombre suffisant pour porter les corps d'armée allemands de 25 à 27; notre nouvelle loi des cadres nous offre d'ailleurs une possibilité analogue. Il n'apparaît donc pas, jusqu'à plus ample informé, que nos tableaux donnés précédemment (l'_Illustration_ du 4 janvier) concernant la comparaison des unités du temps de paix dussent être modifiés; seules, les ressources mobilisables, ainsi que l'indique le tableau n° 1, seront influencées par les nouvelles dispositions.

POURQUOI LA FRANCE DOIT ACCROITRE SES ARMEMENTS

Si le rapport des grandes unités stratégiques, des corps d'armée, ne semble guère devoir être troublé, pas plus que celui des unités tactiques, bataillons, escadrons et batteries, si, sur le champ de la bataille décisive, l'équilibre paraît n'être pas modifié, la situation créée par l'Allemagne nous impose cependant une réplique.

Il est admis qu'on manoeuvre à la guerre moins à coups de millions d'hommes qu'à coup d'unités stratégiques et tactiques; mais, encore, faut-il pouvoir disposer de ressources instruites pour combler les pertes de toute nature. Au surplus, l'effort allemand vise peut-être non seulement le renforcement de l'armée de première ligne, mais aussi la constitution de formations de réserve nombreuses et cohérentes. L'institution régente des 25 commandements de landwehr, les nombreux officiers actifs disponibles pour l'encadrement des troupes de deuxième ligne, 16 ou peut-être même 28 officiers par régiment d'infanterie, le nombre sans cesse accru des réservistes convoqués chaque année, passé de 456.398 en 1909 à 554.561 en 1912, sont assez significatifs à cet égard. Veillons donc à ne pas nous laisser distancer dans cet emploi intégral des réserves, où, de leur propre aveu, les Allemands restent encore bien loin en arrière de nous.