L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913
Part 3
Tien Long devrait être adopté comme patron par les calligraphes. Un autographe de lui était--et est encore--considéré par les Chinois comme un chef-d'oeuvre. Les temples les plus célèbres et les plus admirés sont ceux auxquels, par faveur spéciale, il a fait don d'une page de son écriture qui, soigneusement et fidèlement reproduite dans ses moindres détails, a été gravée sur une stèle de marbre blanc, dressée à la place d'honneur, sous un pavillon spécial. Les Chinois, grands admirateurs de l'art graphique, prennent, dans tous les endroits où il s'en trouve, de nombreux calques et empreintes de ces caractères impériaux. Toutefois, leur respect de l'écriture ne va pas jusqu'à leur faire oublier celui de la saleté, et presque toutes ces inscriptions demeurent badigeonnées du noir de fumée qui a servi à les décalquer et qu'on ne se donne pas la peine de laver une fois l'opération terminée.
Ces gens sont tout en contradictions.
La plupart des gardiens laissent froidement opérer sous leurs yeux les profanations les plus honteuses. Du reste, ce ne sont pas précisément des gardiens: ce sont des hommes quelconques, qui habitent là dedans, tout simplement, on ne sait en vertu de quel droit; personne ne les paie, ils ne dépendent de personne et vivent uniquement des pourboires des visiteurs.
On pourrait leur confier la Joconde, si on la retrouve.
La partie artistique de notre excursion était agrémentée d'un service de subsistances qui ne laissait rien à désirer et qui avait bien son charme, croyez-moi. Les boys de M. Bouillard, sous la conduite du cuisinier, étaient partis avant nous, emportant un matériel complet de couchage, des ustensiles de cuisine, d'abondantes provisions de bouche, la vaisselle et les valises.
A l'entrée du temple, un vieux bonze nous a accueillis aimablement. Les boys avaient installé nos lits dans les diverses chambres de la pagode et servi des rafraîchissements dans une des cours ombragées et fleuries, près d'une source au réjouissant murmure, dans laquelle étaient plongées, jusqu'au goulot, de nombreuses bouteilles aux formes variées.
Jusqu'au soir nous visitâmes la pagode dans tous ses détails, ne nous lassant pas d'admirer et de nous émerveiller.
Après un succulent dîner et une agréable soirée de causerie, nous fûmes nous coucher. Chacun de nos lits, qui avaient été dressés sur des estrades, au fond des chambres entre deux brûle-parfums de bronze entourés d'inscriptions, avait l'air d'attendre quelque bouddha souriant et pansu, comme celui qui, bienveillant, au milieu des décombres, siège à l'entrée du temple.
Au dehors, les clochettes pendues aux corniches retroussées se mirent à linter discrètement dans la nuit au gré des bouffées de brise, et je m'endormis du sommeil du juste.
Le lendemain, promenade au Parc de Chasse et visite des ruines d'une lamaserie thibétaine, autre fantaisie de Tien Long. Il faudrait la plume évocatrice de Loti pour vous dire le charme et la grandeur de ces lieux, l'étrangeté des grands pins blancs aux troncs tourmentés, qu'on croirait enduits d'une couche d'argent, et au feuillage en bronze patiné.
Il y a des arbres partout, dans ces temples; ils ont l'air de faire partie de l'architecture. Les beaux artistes qui créèrent ces merveilles ont certainement tenu compte de leur présence lorsqu'ils combinèrent leurs plans, et ils ont bâti en les respectant et en les utilisant comme accessoires décoratifs. Certains d'entre eux, plusieurs fois centenaires, sont d'une forme et d'une couleur inimaginables.
En vérité, je vous le dis, la Chine est un admirable pays.
A la suite d'un déjeuner finement arrosé, nous fîmes nos adieux au bonze qui était venu, sans façon, boire avec nous le petit verre de cognac de l'amitié et fumer la cigarette de paix. Il va sans dire que le pourboire traditionnel ne fut pas oublié. De nouveau, sur nos ânes ou nos chevaux, nous suivîmes la route aux dalles disjointes et usées, nous éloignant à regret de cette émouvante oeuvre d'art.
Sur le chemin du retour se trouve, près du Palais d'Été, une autre belle chose--la Fontaine de Jade--qui mériterait toute une littérature. De là on découvre l'immense Pékin dans toute sa plate étendue, avec, au premier plan, en avant du Palais d'Été, une succession de rizières inondées dont les digues forment comme un réseau de cloisonné.
LE PORTRAIT DE YUAN CHI KAI
16 juin.
La patience est une vertu chinoise, il faut le croire, et la mienne fut soumise ici à une longue épreuve. Non pas que j'aie été le moins du monde victime du mauvais vouloir des hauts personnages dont je voulais faire de rapides portraits. Au contraire, dès mes premières démarches, ils m'ont fait répondre que ce serait avec plaisir, mais qu'ils étaient très occupés et qu'il fallait attendre.
J'ai tellement attendu que j'ai eu un moment de désespérance; mais, grâce à l'infatigable obligeance du général Munthe, à qui notre ministre, M. de Margerie, avait bien voulu demander de m'obtenir les audiences que je sollicitais, j'ai, enfin, été reçu par le président de la République chinoise.
Le nouveau Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires étrangères), résidence actuelle de Yuan Chi Kaï, est un vaste bâtiment en briques grises, tout neuf, tout américain, d'architecture vaguement palatiale, d'un style yankee assez prétentieux, genre gratte-ciel, moins les étages. On y accède par une étroite ruelle tout encombrée de soldats et où les pousse-pousse eux-mêmes ont peine à se croiser. Comme c'est une construction à l'européenne--à l'américaine, veux-je dire--l'entrée ne comporte pas le fameux pan de mur ornementé qui, devant tous les yamen, tous les temples et même les maisons particulières (quand il y a de la place), empêche les mauvais esprits de pénétrer; mais on l'a remplacé, à l'intérieur, dans la cour, par un monumental paravent de bois, très moderne lui aussi, qui leur barre fort bien la route ou, en tout cas, les oblige à faire un détour qui brise leur élan.
Yuan Chi Kaï m'a reçu dans son vaste cabinet où rien, vraiment, ne rappelle la Chine; pas un meuble, pas un objet d'art qui ne soient modernes; c'est confortable et cossu. Le Président, venu très courtoisement au-devant de moi jusqu'à la porte, me tend la main à l'européenne et me souhaite la bienvenue par l'intermédiaire du général Munthe. C'est un homme d'une soixantaine d'années, semble-t-il, au torse puissant et aux jambes courtes; les mains sont petites et fines. Il est vêtu du nouvel uniforme chinois en toile kaki, avec des boutons dorés, des broderies au collet, des pattes d'épaulettes à étoiles et des aiguillettes. De courtes bottes molles complètent cette tenue d'une irréprochable correction mais dont la sobriété me fait penser--avec quel regret!--aux anciens atours abolis. Son Excellence devait avoir grande allure, en robe de mandarin...
L'air bienveillant et affable de mon modèle, son sourire infiniment bon, me semblent justifier tout le bien que m'en a déjà dit le général Munthe qui n'en parle qu'avec le plus affectueux respect, vantant chaleureusement sa bonté et sa fidélité envers ses amis.
Je crois pourtant qu'il vaut mieux ne pas être de ses ennemis; mais, n'ayant eu ni le temps ni les éléments nécessaires pour me faire sur lui une opinion définitive, je m'en tiens à celle du général Munthe.
Après quelques phrases de politesse, le Président s'est assis à son bureau et, sur ma demande, a continué à s'occuper des affaires courantes, examinant des papiers, prenant des notes, donnant des signatures. Celle qui orne mon croquis est de sa propre main, bien entendu, et c'est, m'a dit ensuite son secrétaire, une faveur qu'il ne prodigue pas. Quant à mon dessin, tout en étant assez ressemblant, il n'est pas fameux, je suis le premier à le reconnaître; mais, je peux bien le dire sans lui manquer de respect, le Président a très mal posé. Je ne pouvais pourtant pas me permettre de rappeler à l'ordre un tel chef d'État.
L'exemple parti de si haut n'a pas tardé à être suivi, et, après le président de la République, le président du Conseil, la plupart des ministres, vice-ministres et secrétaires, m'ont, à l'envi, accordé quelques moments de pose; si bien que, maintenant, je ne sais plus où donner de la tête.
Beaucoup de physionomies intéressantes, parmi ces hommes politiques de la nouvelle Chine, les unes fines, les autres énergiques, des malicieuses, des bonasses, toutes énigmatiques. Les Chinois sont si loin de nous!
QUELQUES HOMMES D'ÉTAT
Le président du Conseil, Tong Shoa Yi, qui parle admirablement l'anglais, m'a paru être remarquablement intelligent.
C'est une curieuse figure que la sienne: la proéminence de l'arcade sourcilière sous la fuite du front, la minceur de la bouche sous la moustache émondée, la pesanteur du regard derrière les lunettes, composent un ensemble d'une austérité un peu inquiétante. La parole est sobre et précise; la voix grave n'a rien des tonalités aiguës particulières aux Chinois. Tong Shoa Yi a étudié en Amérique, où il a longtemps séjourné, et d'où il paraît avoir rapporté, en même temps que l'accent du pays, un esprit pratique et des idées modernes bien arrêtées.
Il avait revêtu, pour poser, un veston en flanelle blanche de coupe assez analogue à celle de la vareuse de nos marsouins: col droit et deux rangs de boitons; pantalon européen, naturellement. Comme il me demandait mon avis sur ce complet qui, dans son idée, est destiné à devenir le vêtement national, sorte d'uniforme civil, je lui ai répondu qu'il avait l'air très confortable et très commode et que, si on l'adoptait, il ne fallait pas manquer de prescrire, comme on fait en France pour nos soldats, de boutonner à droite la première quinzaine et à gauche la seconde, pour éviter d'user toujours le même côté. Quand on fait une loi somptuaire, il faut la faire complète.
Une chose qui m'a fait beaucoup de peine c'est de voir, sur tous les bureaux présidentiels ou ministériels, des porte-plume et de l'encre. O progrès!
Où est le bel encrier chinois dans lequel on voit les lettrés des peintures anciennes délayer leur encre avec une attention et un soin si touchants? Où est le beau bâton d'encre de Chine, avec ses ornements et ses devises ou ses pièces de vers moulées en beaux caractères anciens ou modernes? J'en ai un splendide, qui porte en lettres dorées ces mots: «Puissé-je vous servir encore dans dix mille ans!»
Le tout est remplacé, maintenant, par une boîte en cuivre, ronde ou carrée, contenant une pâte noire toute préparée qui doit être fabriquée et vendue en gros par les Japonais, ces Allemands de l'Extrême-Orient.
On dirait une boîte à cirage.
Je sais bien, c'est plus commode, plus vite fait, mais puisque le temps ne compte pas, en Chine...
Ces détails semblent indiquer un état d'esprit alarmant au point de vue du pittoresque et une tendance à réformer moins les moeurs ou les institutions que les choses. Il est plus facile de frapper l'oeil que l'esprit. Si les tailleurs et les architectes s'en mêlent, il ne restera bientôt plus rien de beau à voir à Pékin.
Tsaï Ting Kan, secrétaire particulier de Yuan Chi Kaï, est bien le Chinois le plus aimablement accueillant que j'aie encore rencontré. Il est fin, spirituel et de bonne humeur, avec de la malice plein la face. Il parle, lui aussi, très bien l'anglais, et, en causant avec lui, on finit par avoir l'impression que le costume national, qu'il a conservé, est un déguisement; d'autant plus que, sous sa longue lévite bleue, il porte un pantalon de drap et des bottines à boutons. Mon admiration pour la Chine et mon enthousiasme pour son art lui ont causé un visible plaisir et, lorsqu'il a su ma passion pour les caractères chinois, il m'a offert le plus délicat témoignage de sympathie sous la forme d'une collection de pinceaux à écrire que je considère comme un très précieux cadeau.
_Les cinq personnages ont apposé sur les croquis originaux de L. Sabattier leur signature autographe des deux derniers en écriture latine en même temps qu'en écriture chinoise._
Liang Che Yi, secrétaire général de la présidence, m'a reçu d'un air fort enjoué et n'a cessé de rire pendant toute la séance, en bavardant avec le général Munthe qui, fidèlement, me sert d'introducteur et d'interprète auprès de Leurs Excellences. Celui-là ne parlant que le chinois, je suis forcé de le juger sur l'apparence, ce qui fait un peu partie de mon métier; et quelques vers de la fable du _Souriceau_ me viennent à la mémoire:
_L'un, doux, bénin et gracieux,_ ............................................. _Un modeste regard et, pourtant, l'oeil luisant._
Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling, a, comme vous pouvez en juger, une figure des plus caractéristiques. Ses yeux si chinois et son nez si busqué font plutôt mauvais ménage, et sa coupe de cheveux ne se tient pas avec sa moustache et sa barbiche clairsemées, qui conservent un air ancien régime très marqué.
La demi-heure qu'il a bien voulu me consacrer restera dans mon souvenir comme une des plus chaudes de mon existence: le thermomètre marquait, ce jour-là, 42° à l'ombre. Pendant que je dessinais, le ministre, doucement, s'éventait. Il finit par s'apercevoir que j'avais très chaud et, obligeamment, me fit proposer par son secrétaire, qui parle français, d'ôter mon veston que j'avais gardé.
Tchao Ping Tiunn, ministre de l'Intérieur, me fait l'effet d'un pondéré; l'oeil est franc et la figure claire. L'écriture robuste dénote un caractère ferme et sérieux. Il doit être énergique et droit.
Tout ce que je vous raconte là, ce sont, naturellement, des impressions personnelles. La plupart de ces personnages sont encore assez inconnus, au moins des résidants européens. Ils n'ont, jusqu'à présent, rien produit de sensationnel qui puisse permettre de porter sur eux un jugement motivé (1).
Il semble qu'ils attendent quelque chose. Il y a du malaise et de l'inquiétude dans l'air.
On parle de plus en plus de troubles, d'effervescence, de révoltes des soldats.
[Note 1: Depuis qu'ont été dessinés les portraits reproduits ci-contre, la situation de certains des modèles s'est modifiée assez profondément. C'est ainsi que Tong Shoa Yi, descendu du pouvoir, n'est plus qu'un simple citoyen. Tsaï Thig Kan, promu conseiller de la présidence, a été chargé de conduire les difficiles négociations en vue de la réconciliation du Nord et du Sud, violemment brouillés au lendemain de la révolution. Hsiun Si Ling n'est plus ministre, mais préside la commission d'étude des réformes financières. Enfin Tchao ring Tiunn est actuellement président du Conseil.]
PALAIS D'ÉTÉ, PALAIS D'HIVER
18 juin.
J'avoue que le Palais d'Été ne m'a pas enthousiasmé outre mesure; si ce n'était sa partie ancienne, très belle en son délabrement, et où les guides ne veulent jamais mener les visiteurs, pour avoir plus vite fini, j'en serais revenu assez désillusionné.
Dans cette partie ancienne que nous avons tenu à visiter, sur les conseils du commandant Vaudescal, en compagnie de M. O'Neil et de sa charmante femme, il y a quelques coins vraiment dignes d'admiration et, entre autres, une certaine petite pagode à étages qui est une pure merveille de forme et de couleur. Pour ce morceau et un autre, qu'on appelle le pagodon de bronze, je donnerais tout le reste, sauf, peut-être, le lac qui, dans son ensemble, est très beau, malgré qu'il soit gâté par la fameuse Jonque de marbre. Cette banale et laide curiosité pour touristes est, justement, ce qu'il y a de plus connu; le contraire m'aurait étonné.
La petite pagode à étages est encore à peu près intacte, mais le pagodon de bronze a reçu, en 1900, la visite de quelques amateurs de chefs-d'oeuvre pas cher: une de ses portes, bijou de ciselure, fait, paraît-il, le plus bel ornement des salons de je ne sais plus quel établissement de crédit, tandis qu'une fenêtre a été adoptée par un amateur éclairé. Vous savez que, à la même époque, l'un des merveilleux équatoriaux de l'observatoire de Pékin est parti en Prusse où il est demeuré. Son frère, après avoir fait, lui, un petit voyage en France, est revenu s'installer sur son piédestal comme si de rien n'était.
La seule chose qui pourrait donner à ces sortes d'opérations un semblant d'excuse, c'est l'incroyable indifférence des Chinois à l'égard de leurs richesses artistiques. Cette indifférence, je me hâte de le dire, ne peut être reprochée qu'aux fonctionnaires, car il y a encore en Chine de nombreux et fervents admirateurs des oeuvres d'art du pays. Il n'en est pas moins pénible de penser que ces beautés sont destinées à disparaître, soit par cambriolage, soit par suite d'incurie.
Il est vrai que celles qui sont cambriolées ne sont pas perdues pour tout le monde.
Le Palais d'Hiver, au centre de Pékin, forme, à lui seul, une ville fortifiée dans l'enceinte, déjà formidable, de la capitale. Depuis mon arrivée, ses interminables murs rouges, tuiles de jaune, impénétrable et exaspérante barrière par-dessus laquelle on aperçoit les vastes toitures aux teintes d'or, ses portes, farouchement closes et gardées, ses fossés, dont les eaux dormantes disparaissent sous les lotus, ses pavillons d'angle si beaux de proportions et de tonalité, exerçaient sur moi tout l'attrait de l'interdit et du mystérieux. Mon désir de voir était arrivé à l'état aigu lorsque l'autorisation d'entrer me fut, enfin, accordée,-toujours grâce à la grande obligeance de notre ministre, M. de Margerie.
Ce ne fut pas sans émotion que je pénétrai dans ce palais qui sert, maintenant, de prison au jeune empereur, otage des révolutionnaires.
La Ville Impériale proprement dite est située au centre du Palais d'Hiver et entourée, elle aussi, d'une muraille qu'il ne m'a pas été possible de franchir. Du haut de la Montagne de Charbon, le délégué du Ouaï Ou Pou chargé de nous piloter nous a montré les pavillons de l'empereur, de l'impératrice, les divers bâtiments, les temples et tout ce qui constitue la ville interdite. A toutes nos questions sur le jeune empereur, nous reçûmes des réponses vagues. «Pauvre gosse!», dit à un certain moment l'un de nous.-«Il n'est pas pauvre! reprit vivement un des personnages officiels, il touche 300.000 taëls par mois.»
Evidemment...
Nous visitâmes donc des cours, des pavillons, des couloirs, précédés et suivis d'eunuques grassouillets et écoutant distraitement les explications de notre guide, qui s'exprimait en fort bon français. C'est vraiment mieux ici qu'au Palais d'Été. Il y a des morceaux d'une rare élégance; les détails sont plus soignés et l'ensemble est moins délabré; c'est habité et les choses semblent s'en ressentir.
On nous a promenés en jonque sur les lacs couverts de lotus qui, malheureusement, ne fleuriront que dans un mois. Les bateliers qui nous attendaient, la longue perche au poing, ne manquaient pas d'allure, et les jonques, portant, l'une les invités et l'autre les eunuques, nous ont amenés à un débarcadère assez amusant, près du pont en S qui conduit au pied du Pé Ta, la «bouteille de Pippermint», comme l'appellent nos marsouins, qu'on aperçoit de tous les coins de Pékin.
La garde qui nous avait rendu les honneurs à notre arrivée nous a, de nouveau, présenté les armes à la sortie, car nous étions des visiteurs officiels; puis, comme il était près de 2 heures, nous sommes allés déjeuner, comme de simples citoyens.
L. Sabattier
--_A suivre._--
LA BANDE ANARCHISTE AUX ASSISES
_Suite des croquis d'audience de PAUL RENOUARD_.
Dieudonné, formellement accusé par le garçon de recettes Caby, l'adjure de reconnaître qu'il a pu se tromper.
Les dépositions des premiers des deux cents témoins ont succédé aux interrogatoires. L'un de ces témoignages, le plus attendu, promettait d'être sensationnel. On ne fut point déçu.
--Faites entrer M. Caby! ordonne le président.
Un homme, rapidement, s'avance à la barre où tous les regards le suivent. C'est la victime de la rue Ordener. La silhouette est maigre, nerveuse, avec des épaules étroites et une allure saccadée. Le visage osseux, blême, parcheminé, avec un grand front chauve, est celui d'un convalescent encore bien fragile. Caby, on vient de nous le rappeler à l'instant, a eu un poumon troué par une balle. Une autre balle s'est logée dans la région de la nuque d'où on n'a pu la retirer. Longtemps on a désespéré de sauver ce malheureux, «foudroyé»--selon son expression--à bout portant, et qui, gisant à terre, perdant son sang à flots, fit de suprêmes héroïques efforts pour retenir de ses mains raidies le dépôt qui lui avait été confié. Mais, enfin, le miracle s'est réalisé tout de même, et la victime, revenue de si loin, apporte aujourd'hui son témoignage décisif...
Le silence, dans la vaste salle, est absolu. Les coeurs battent un peu plus fort. Une émotion anime les physionomies impassibles des jurés. Les stagiaires sont graves. Les journalistes n'écrivent plus. Les vingt accusés, soudainement très attentifs, ont des regards fixes, Dieudonné est très pâle.
--Racontez à messieurs les jurés comment s'est produite l'agression dont vous avez été victime.
Et Caby raconte, simplement, succinctement, d'une voix précise, sans timbre... Nous voyons maintenant ce visage dans la pleine lumière qui descend des fenêtres. Les traits, en relief, avec la moustache raide et tombante qui barre le profil, sont décidés, énergiques, et contrastent avec la faiblesse physique que l'on devine encore chez ce ressuscité.
--Reconnaîtriez-vous votre agresseur?
Caby fait face aux accusés et, sans hésitation, le bras tendu vers Dieudonné, déclare:
--Le voici!
Et c'est un long frisson dans la salle.
--Vous savez, insiste le président, que votre déposition peut faire tomber la tête de cet homme.
--C'est lui, je le jure.
Alors, Dieudonné se lève. Il va sans doute crier son innocence. Non point, il cherche à l'expliquer. Il parle longuement, sans élan, sans désespoir, avec des phrases préparées. Ah! comme l'on voudrait être véritablement ému à ce moment et recevoir, tandis que cet homme se débat, le choc qui atteint le coeur. Mais non, ce n'est pas cela. Et, tandis que Dieudonné se rassoit, nous entendons ces mots de Caby qui sonnent terriblement plus vrais:
--Et moi je jure sur la tête de ma petite fille que cet homme est bien mon agresseur!
Ce fut la scène la plus impressionnante, jusqu'ici, de ces interminables débats, au cours desquels aussi, cependant, il y eut une minute d'infinie pitié lorsque la mère de Dieudonné, une pauvre vieille douloureuse, vint défendre son fils que malheureusement, continuent à reconnaître des témoins précis et redoutables.