L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913

Part 1

Chapter 13,387 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numéro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et contient en supplément le 4e fascicule des SOUVENIRS D'ALGÉRIE (Récits de chasse et de guerre), du général Bruneau.

«LA PETITE ILLUSTRATION»

Et le nouveau prix d'abonnement.

_De nombreux abonnés nous ont écrit pour approuver la création de_ La Petite Illustration _hebdomadaire, et pour nous déclarer qu'ils acceptaient bien volontiers la légère augmentation du prix d'abonnement, qui en est la conséquence. Il ne nous sera pas possible de répondre à chacun d'eux. Qu'ils veuillent bien trouver ici nos remerciements._

SUPPLÉMENTS D'ART

_A côté d'éloges, qui sont pour nous le plus précieux encouragement, quelques-unes des lettres que nous avons reçues contiennent des observations dont nous nous ferons un devoir de tenir compte, dans la mesure où elles nous paraîtront répondre à un désir général de nos lecteurs._

_C'est ainsi que nous comptons augmenter cette année le nombre de nos suppléments d'art (gravures hors texte et remmargées, en couleurs ou en taille-douce) qui avaient été un peu sacrifiés, en 1912, à la grande actualité. Nous multiplierons aussi le nombre des pages imprimées par les mêmes procédés (couleurs ou taille-douce) dans le corps même du journal._

THÉÂTRE

_Le prochain supplément de théâtre sera encore publié sous le titre de_ L'Illustration Théâtrale, _avec le numéro du 22 février. Il contiendra:_

_La Prise de Berg-op-Zoom, par_ SACHA GUITRY.

_Puis paraîtra, dans le premier numéro de_ La Petite Illustration _(Série-Roman), la première partie du grand roman inédit de_ MARCEL PRÉVOST, _de l'Académie française:_

_Les Anges Gardiens._

_Les numéros de_ La Petite Illustration _(Série-Théâtre), qui alterneront ensuite avec ceux de la Série-Roman, contiendront:_

_Alsace, par_ GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE; _Les Flambeaux, par_ HENRY BATAILLE; _L'Homme qui assassina, par_ PIERRE FRONDAIE _(d'après le roman de Claude Farrère);_ _Les Eclaireuses, par_ MAURICE DONNAY, _de l'Académie française;_ _L'Habit vert, par_ ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET; _Servir et La Chienne du Roi, par_ HENRI LAVEDAN, _de l'Académie française;_ _L'Embuscade, par_ HENRY KISTEMAECKERS.

COURRIER DE PARIS

LA POPULARITÉ

Dans quelques jours, la remise des pouvoirs présidentiels va être faite à M. Poincaré, avec un cérémonial qui sera en quelque sorte le baptême officiel de sa popularité toute jeune et déjà vigoureuse,--et ce tranquille événement donnera lieu, comme il est aisé de le prévoir, à d'innombrables manifestations de la particulière sympathie qu'éveille dans la masse--en dehors de tout point de vue politique--le nom seul du nouvel Élu.

La popularité!... De quoi est composée cette grosse faveur du Destin qui se porte sur un homme, met en vedette matérielle et morale sa personne et tout ce qui s'y rattache? On ne sait. Y a-t-il une marche à suivre pour l'atteindre! Existe-t-il des moyens connus et sûrs de l'obtenir et de la conserver? Est-elle la réussite de combinaisons savantes, d'un travail mystérieux, d'une ligne de conduite difficile et secrète? Non. Elle se montre aussi capricieuse que la fortune, aussi aveugle que l'amour. La grandeur de la fonction, la, hauteur du poste et le rang du personnage ne suffisent pas toujours à l'attirer. Souvent même ils la repoussent et l'éloignent pour toujours. Nuls ne furent moins populaires que certains rois. Le diadème souverain ne garantit aucunement cette autre et lourde couronne d'une richesse un peu fruste, comme faite exprès pour être mise en public, et vue de loin, par les foules, pour leur tirer des regards, des cris et des acclamations, dans la poussière.

Il est donc bien rare que la popularité choisisse pour les sacrer ceux qui se consument d'elle, qui en font la préoccupation, l'idée fixe et le but étroit de leur vie. Elle n'est un sommet que pour les hommes désintéressés qui ne se sont pas souciés d'en préméditer l'ascension, qui ont poursuivi paisiblement et dignement leur chemin dans la vallée du devoir, là où il passait. Les premiers, les âpres et cupides soupirants de ses faveurs, elle s'amuse d'eux, les lanterne, les regarde avec malice courir, lever les yeux, les bras, trébucher, tomber au moment où ils croient qu'ils la touchent, et elle les laisse finalement essoufflés et à jamais déçus. Ou bien alors, si elle accepte d'être attrapée par ces coureurs de l'orgueil, ce n'est que pour les perdre et les précipiter rapidement de plus haut. Tandis qu'au contraire, aussitôt bien disposée pour les seconds, les sages qui paraissent l'ignorer, elle prend leur direction en les suivant d'abord, les accompagne de côté, les escorte, tourne autour d'eux, et les conseille sans qu'ils sachent quelle voix amie leur parle tout bas. Prudemment, sans vaine fièvre, avec une habile lenteur, elle mène ainsi ses préférés jusqu'à la minute décisive où tout à coup, hâtant l'allure, et dépassant celui qu'elle guidait en arrière, elle lui révèle sa flatteuse et redoutable présence, sans se montrer à lui personnellement, car c'est une divinité singulière, invisible et impalpable qui n'existe que par ses manifestations d'une étonnante diversité. A peine a-t-elle fait son choix que l'homme investi de ce privilège entend, dès qu'il paraît, retentir des vivats. Il s'effraie, ne comprenant pas encore. «Quel est ce bruit? Où vont ces clameurs?» Et la voix mystérieuse lui chuchote: Ce bruit est pour toi. Ces cris poussés vont à toi--Ces chapeaux qui se lèvent?--Pour te saluer.--Ces sourires? ces baisers des femmes? ces fleurs des jeunes filles?--Pour toi aussi. Pour toi, cette allégresse générale qui, à, ton seul aspect, monte du coeur à la surface de tous les visages... et cette confiance épanouie... et ces regards, et tout ce que tu vois et tout ce que tu ne vois pas, est tout ce que tu sais et tout ce que tu ignores... ton image épinglée dans les chaumières, ton nom répété dans toute la France avec l'accent savoureux de chaque province, ton buste en plâtre, en pierre, en marbre,... enfin c'est moi qui te parle, moi la Popularité!... qui, à partir de cet instant, t'auréole et te transforme en t'accaparant. Pour tout ce que je te donne, en effet, je vais te prendre en entier. Tu ne t'appartiens plus, tu es à moi. Tout de ta personne, à présent, me revient de plein droit, tes traits, ton histoire, tes vieux parents, tes enfants, ta famille, ta maison, tes habits, tes serviteurs, tes chiens, tes goûts, tes manies... Tu n'as plus la permission d'avoir des secrets. De tout ce qui te touche je m'empare pour en faire des récits, des anecdotes, plaisantes et fausses, qui vont courir les gazettes et le monde. Je cite tes mots ou je les invente. Je te compose des sosies. Tu peux posséder dans ton passé une oeuvre longue et bonne, et de haut mérite, peu importe! N'aurais-tu rien fait que tu semblerais, en étant populaire, avoir fait quelque chose, quelque chose de grand par quoi tu m'as forcée. Aussi, comme tu vas être heureux en apercevant partout, sur les fronts, dans les prunelles des hommes, le gai reflet de tes désirs, de tes intentions, de ta bonne volonté, de tes fermes espoirs! Chaque inconnu, dans la foule, a l'air maintenant de te connaître et d'être ton ami. Le peuple te tutoie de loin. L'armée semble ton escorte naturelle. De te sentir aidé, deviné d'avance, et soulevé par le crédit universel, quelle belle joie, bientôt, n'éprouveras-tu pas? Tu boiras à longs traits la plus noble de toutes, celle de te savoir aimé, dans la plus confiante plénitude. Tu te diras... «Je protège et je rassure.» et la pesante servitude de ne plus jamais passer inaperçu te sera douce pourtant si tu penses qu'elle a pour cause cette étrange et instinctive cordialité du nombre qui ne s'abat jamais sur quelqu'un sans une raison sérieuse, apparente ou inexpliquée.»

Et, cependant, malgré ses magnifiques bénéfices et l'ampleur de ses émotions, la popularité est terrible et presque funeste. Comment l'entretenir et la garder sans se compromettre, ni s'atteindre et se diminuer? Même si elle se maintient, elle ne peut grandir. Forcément, elle baisse dès qu'elle dure. Elle a un tel appétit que peu d'hommes sont capables de l'apaiser. Plus on lui accorde, plus elle demande et réclame. C'est une dévoratrice. Enfin, elle n'a ni réflexion, ni logique, ni équité. A propos de rien, sans fournir de raison, elle s'en va comme elle était venue, en un jour, laissant éperdus et isolés ceux qu'elle abandonne et qui demeurent inconsolables d'avoir perdu son esclavage. Rien de navrant et d'abattu comme l'homme autrefois populaire et dégringolé dans, l'oubli! C'est une épave. Il traîne et meurt d'avoir été l'idole, devant laquelle aujourd'hui l'on passe sans tourner la tête. Et il assiste au triomphe de son successeur sans être consolé par l'idée que lui aussi Connaîtra l'ingratitude et la désertion des masses humaines.

Sans la prendre au tragique, aussi bien dans les, grâces qu'elle dispense que dans la disgrâce qu'elle inflige, j'ai idée que la popularité sera de la plus aimable clémence pour il. Poincaré, vers lequel elle s'est déjà jetée spontanément. Notre nouveau président a tout ce qu'il faut pour la maintenir avec gentillesse à sa place, et ne pas se laisser gêner par elle. Il ne lui permettra pas d'excessives familiarités. Il ni la laissera pas venir trop près, le coudoyer et regarder dans ses affaires, et, sans la rebuter, il n'aura pas non plus de faciles empressements à son égard. Elle aime assez d'ailleurs, au fond, qu'on lui fasse sentir çà et là les distances, et elle considère deux fois plus celui qui ne la courtise pas, dont l'accueil a le bon goût de ne pas étaler une satisfaction trop béate. On n'a de chance de la garder que par la bonne tenue de soi-même et l'exercice de la dignité. Question de tact et de mesure qui n'est qu'un jeu sans effort pour l'homme affable et fin, attentif et réfléchi, simple et de si parfaite distinction générale qu'est M. Poincaré. Il est grave et il sait sourire. Il a des yeux froids qui rayonnent d'intelligence et s'éclairent de bonté. C'est plus qu'il n'en faut pour faire avec la popularité un bon ménage, plus court que la plupart, des autres... Sept ans.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_

M. POINCARÉ, CHASSEUR ALPIN

On a dit ici, au lendemain de l'élection de M. Raymond Poincaré à la présidence de la République, quel soldat modèle fut cet homme appliqué à tous ses devoirs. A quelques jours de là, M. Marcel Knecht, le président de la «Prolonge Blandan», association amicale des anciens soldats du 26e régiment d'infanterie, où le futur président fit son année de volontariat et qu'il quitta avec les galons de sergent, lui délivrait cette attestation: que «le bi-licencié fut un soldat modèle et un parfait gradé». Nous avons mentionné aussi que, son service terminé, M. Raymond Poincaré passa l'examen d'officier, et qu'il accomplit avec zèle les périodes d'exercice que lui imposait la règle. Il laissa à tous ceux qui furent alors ses camarades, ses compagnons d'armes, le meilleur et le plus durable souvenir.

C'est ainsi que M. le commandant de Chambonas, qui connut M. Raymond Poincaré au 1er bataillon territorial de chasseurs alpins, où, en 1897, il faisait un stage comme lieutenant, s'empresse, avec une amabilité dont nous lui sommes reconnaissants, de nous communiquer les photographies qu'il conserve précieusement depuis cette époque.

Le «lieutenant Poincaré» y figure en tenue de campagne: on manoeuvrait alors dans les montagnes des environs d'Annecy; on menait là, avec entrain, une rude et saine vie. A une étape, un des camarades--le lieutenant Daudens--prit ces clichés, que le nouveau chef de l'État ne reverra sans doute pas sans émotion.

Dans la note qu'il nous donne pour accompagner et commenter ces documents, un parent de M. le commandant de Chambonas, M. le vicomte du Fresnel, nous rappelle qu'à cette époque M. Raymond Poincaré, qui avait déjà été deux fois ministre, était vice-président de la Chambre des députés (il le fut trois années de suite, de 1896 à 1898). A ce titre, il avait sa place marquée dans toutes les cérémonies officielles.

Or, le hasard voulut qu'une grande réception eût lieu à l'Elysée, tandis qu'il accomplissait sa période d'instruction. Le premier mouvement du lieutenant Poincaré fut de sacrifier au devoir militaire le devoir de représentation. Mais le président Félix Faure insista pour l'avoir près de lui en ce soir de fête.

M. Raymond Poincaré, par déférence, abandonna donc quatre jours le béret bleu pour venir à Paris. Seulement, sa période terminée, le bataillon territorial libéré, il tint à honneur de remplacer ce «temps perdu», et, pendant quatre jours supplémentaires, il demeura au 11e bataillon actif, qui administrait le 1er bataillon territorial. Combien de réservistes y mettent moins de zèle!

«Ceux qui ont eu alors l'honneur de le voir à l'oeuvre, écrit M. le vicomte du Fresnel, ont pu apprécier sa haute intelligence, ses qualités de travailleur infatigable, toujours hanté du souci d'apprendre davantage de son métier, afin de pouvoir se rendre encore plus utile à son pays.»

UNE CRISE POLITIQUE AU JAPON

Une crise politique des plus graves sévit en ce moment au Japon où l'effervescence populaire est telle que, pendant trois jours, la foule, dans son ardeur à manifester contre le ministère Katsura, a soutenu de véritables combats avec la police et la troupe dans les rues de Tokio.

Le cabinet Katsura avait succédé, sous la pression du parti militaire, au cabinet Saïonji, très populaire pour son programme d'économie générale et de dégrèvement fiscal. Peu soutenu par la cour, et ne pouvant réussir à remplacer son ministre de la Guerre qui venait de démissionner sur un refus de crédits nouveaux, le marquis Saïonji dut se retirer, bien qu'il eût la majorité dans les deux Chambres, et le prince Katsura, qui avait été déjà deux fois premier ministre, de 1901 à 1906 et de 1908 à 1911, assuma la tâche ardue de concilier des intérêts en apparence inconciliables. Les événements nous montrent que l'éminent homme d'État n'y a pu réussir. La décision du gouvernement d'enlever les questions militaires à la compétence du Parlement nettement hostile, et dont, à deux reprises, furent prorogées les séances, a mis le comble à l'impopularité du ministère qui, sous la menace de toute une population ameutée, s'est résigné à abandonner le pouvoir.

PLUS FORT QU'A KOEPENIK

LA MOBILISATION DE STRASBOURG

Il est une faculté que l'on a depuis trop longtemps déniée aux Allemands, voire aux pangermanistes: c'est le sens de l'humour. Deux hommes, du moins, deux héros--car on les a vite tenus pour tels en leur pays, étant donné les difficultés de l'entreprise--auront, à peu d'années d'intervalle, tenté à ce point de vue une sorte de réhabilitation de l'esprit national. Ces deux «humoristes», qui jouissent aujourd'hui d'une égale et légitime popularité dans toute l'Allemagne et jusque dans les pays voisins, sont le cordonnier Voigt (l'inoubliable capitaine de Koepenik) et le sous-officier réformé Wolter, dont les exploits, non moins joyeux et d'une ingénuité de moyens tout aussi remarquable, datent à peine d'hier.

Vous paraîtrait-il agréable, histoire de rire un peu par ces temps vraiment trop maussades, de bouleverser l'un des plus vastes camps retranchés de l'Allemagne, d'amener un gros _Zeppelin_ sur les fortifications, d'envoyer, en tenue de parade, au polygone de la ville militaire, 16.000 hommes, 30 généraux et colonels, un gouverneur de forteresse et un général commandant de corps tandis que tous les monuments se pavoisent? La chose est presque trop facile.

Voici: vous passez au bureau de poste de votre quartier, où vous rédigez un télégramme à votre propre adresse. Ce télégramme ne porte qu'un seul mot: _oui_, par exemple. Une demi-heure plus tard, un télégraphiste se présente à votre domicile et vous remet la dépêche. Alors vous grattez l'adresse, l'origine du télégramme et le _oui_, sans toucher aux autres indications. Puis vous écrivez l'adresse du gouverneur de la place et vous ajoutez quelques lignes péremptoires ordonnant la mobilisation des troupes. Hardiment vous abusez du nom de l'empereur Guillaume et, coiffé d'une casquette de télégraphiste, une longue pèlerine jetée sur vos épaules, vous allez porter vous-même cette dépêche au lieutenant qui commande le poste central. Le lieutenant transmet le télégramme au bureau du gouverneur, et, cinq minutes après, la garnison est «alarmée»; la générale retentit; une rumeur de guerre emplit la ville! Des têtes ornent toutes les fenêtres et des foules loyalistes encombrent toutes les rues, cependant que, tranquillement, vous allez prendre un bonne chope et même beaucoup de bonnes chopes dans une brasserie recommandée en attendant que finisse--car tout a une fin--la plaisante aventure.

Ainsi procéda, de point en point, il y a une dizaine de jours, l'ancien sous-officier d'administration d'artillerie Auguste Wolter, réformé depuis peu par l'autorité militaire, et qui, pour occuper ses loisirs et montrer aussi sans doute qu'il était encore bon à quelque chose, s'amusa, au lendemain du mardi gras, à mobiliser toute la garnison de Strasbourg-. Cela se passait le 5 février. Un homme--notre Wolter--portant la casquette à double galon rouge des agents des postes et télégraphes, pénétra au corps de garde de la place Kléber et remit au lieutenant de service une dépêche identique à celle dont nous donnons le fac-similé.

Le lieutenant envoie le pli au général'gouverneur von Egloffstein, qui fait sauter le timbre. Une dépêche de Sa Majesté l'Empereur! Le général bondit. Comment! L'empereur est en route pour Strasbourg et l'on n'en savait rien! Heureusement que l'on a devant soi deux heures encore! Vite des ordres, des estafettes, le téléphone, le tambour, tous les tambours qui, dans toutes les casernes, dans toutes les rues, sur toutes les places, battent la générale. Ainsi, dans la ville, et tandis que les troupes munies des toiles de tente, de la gamelle et du manteau, se hâtent vers le polygone, on apprend que Sa Majesté arrivera à midi pour passer la revue de la garnison. La Post fait vite vendre, par ses hurleurs, une édition spéciale qu'on s'arrache. Majestueux et lourd, l'_Ersatz-Zeppelin_ sort, lui aussi, de la ville. Le statthalter est, dès 11 heures, sur le terrain de manoeuvre où arrive en coup de vent le prince Joachim, sorti de l'Université, et que reçoit le groupe doré des Excellences militaires avec le chef de police en grand gala. Tout est prêt. Les soldats sont alignés merveilleusement. Immobilité. Silence. Midi sonne!... Une heure sonne! Puis la demie, les trois quarts!... Deux heures, enfin!... L'empereur n'est pas là, toujours. Mais alors?... On se décide enfin à téléphoner à Berlin qui répond que «l'empereur est à Koenigsberg».

Demi-tour. En avant, marche! pour rentrer au quartier. Toutes les troupes repartent du pied gauche qui ne se soucie plus de lancer le pas de parade.

Et, pendant ce temps-là, l'impassible Auguste Wolter, qui venait de disposer pendant quatre heures d'horloge de tout un corps d'armée allemand, savourait tranquillement une excellente bière à la brasserie du Tigre au faubourg National. C'est là que le découvrit et l'arrêta, vers 4 heures de l'après-midi, un agent lancé sur ses traces. Et Wolter fut emmené un peu vivement à la présidence de la police où finit, pour lui, la petite fête dont on s'est beaucoup égayé à Strasbourg et dans maints autres lieux d'Allemagne. Mais, paraît-il, l'empereur Guillaume n'a pas été, cette fois, atteint par la contagion du sourire...

ALBÉRIC CAHUET.

LA FIN TRAGIQUE D'UNE EXPÉDITION POLAIRE

D'un jour à l'autre nous nous attendions à recevoir la nouvelle de l'heureuse arrivée en Nouvelle-Zélande de l'expédition polaire de Scott, et voici qu'au lieu d'un joyeux message le télégraphe nous annonce une catastrophe. Après avoir conquis, lui aussi, un mois après Amundsen, le Pôle Sud, le chef de l'expédition et ses quatre compagnons sont morts de faim et de froid sur la route du retour, au moment où ils allaient atteindre le salut.

En janvier 1911, Scott s'établissait, avec douze compagnons, à la terre Victoria, sur les bords du _sound_ Mac Murdo, à quelques kilomètres du point où il avait passé deux ans au cours de sa première exploration en 1901-1903, et tout près de celui d'où, en 1908, Shackleton était parti pour son mémorable raid. Le chef de la mission anglaise possédait donc le très grand avantage de connaître admirablement le terrain sur lequel il allait opérer; de plus, il n'avait point besoin de dépenser son temps et ses forces à chercher la meilleure route vers le Pôle, il lui suffisait de reprendre celle de Shackleton.

Une fois la station d'hivernage construite et aménagée, Scott employa l'automne à installer des dépôts de vivres sur la Grande Barrière, cet énorme glacier, large de 800 kilomètres environ et long de 600, qui s'étend en avant des puissantes montagnes au milieu desquelles se trouve le Pôle. Trois caches de vivres furent ainsi aménagées, la plus méridionale sous le 79° 30' de latitude; alors que, pendant ce temps, Amundsen réussissait à établir son dépôt extrême à 278 kilomètres plus près du Pôle. De ce fait et de ce que leur base d'opérations se trouvait environ 110 kilomètres plus au sud, les Norvégiens possédaient un avantage marqué sur les Anglais.