L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913
Part 3
D'après M. Dausset, président du Conseil municipal, on compte dans la zone un groupe important d'assez gros propriétaires possédant le terrain par héritage; d'autres l'ont acquis à une époque relativement récente dans un but de spéculation.
A la porte de Choisy, un très petit nombre de personnes, une dizaine peut-être, se partagent les tranches de zone où nous avons vu les roulottes des romanichels et les ménageries en détresse.
M. Bugnet, naguère ingénieur du Métropolitain, a acquis il y a une dizaine d'années le domaine d'Ivry-Terrasse, environ 15.000 mètres, où sont essaimes 100 à 150 locataires; à côté, la famille Bacot possède, depuis un siècle, 54.000 mètres de jardins. Entre Ivry et Gentilly, on me cite le domaine de la comtesse de Maillé; celui des Lazaristes, 30.000 à 40.000 mètres. Plus loin, vers Montrouge, le grand contribuable de la zone est M. Victor Duruy, professeur à l'École Polytechnique.
A la porte d'Aubervilliers, un employé d'octroi me montre un bâtiment industriel important en cours de construction. Le propriétaire possède 20.000 mètres de terrain grevé de la servitude militaire; c'est un des membres actifs du syndicat des zoniers.
Dans ce que nous appellerons le maquis de la zone, le terrain se loue de 10 à 25 centimes le mètre comme jardins, 50 à 75 centimes comme terrains à bâtir. C'est donc un revenu brut de 1.000 à 7.500 francs l'hectare! Ils se vendent 10 à 15 francs le mètre dans la région industrielle; 20 à 30 francs en bordure des grandes voies où prospèrent épiceries et «bistros»; 1 franc en certains endroits. Exceptionnellement, aux environs de la porte Maillot, par exemple, la valeur est beaucoup plus grande.
Je n'ai point à discuter le projet du Conseil municipal, j'ai essayé simplement de donner aux lecteurs de _L'Illustration_ une idée à peu près exacte de cette zone en beaucoup d'endroits insalubre, où grouille une population parfois digne d'intérêt, mais dont l'existence aux portes de Paris est un danger pour la santé publique et une offense à la beauté de la capitale.
SERGINE DAC.
TABLEAUX D'ARMISTICE
Ce sont des images paisibles, reposantes, d'une gravité douce ou d'une saine gaieté, que ces «tableaux d'armistice», saisis tout dernièrement par l'objectif autour d'Andrinople; pourtant, au lendemain du jour où, les négociations rompues, les deux adversaires, après un repos de deux mois, ont recommencé la lutte, ils prennent un caractère émouvant, douloureux; et une impression de grande pitié s'en dégage. C'est fini maintenant de pleurer les morts, de danser et de rire! Les plaines d'Andrinople sont redevenues des champs de bataille.
Pendant la trêve, un des premiers soins de l'état-major bulgare avait été de donner aux soldats tombés dans les combats du mois de novembre, une sépulture convenable: un peu de terre remuée, une simple croix, marquent désormais les tombes de ces braves. La photographie reproduite aux pages suivantes évoque non sans grandeur la funèbre besogne du fossoyeur.
Ce pieux devoir accompli, il restait à célébrer solennellement le courage des morts. Les premières assises d'un monument, commémoratif d'un beau fait d'armes, ont été placées sur le sommet du mont Kartal Tepe, au sud-ouest d'Andrinople: c'est là que, après s'être emparé de la position, le 30e régiment bulgare de Chéinovo résista victorieusement, dans les combats des 8, 12 et 13 novembre, à l'attaque d'une division turque et fut décimé dans la lutte héroïque. Cependant, dans le vaste camp établi autour de la ville cernée de toutes parts, une vie tranquille, presque normale, s'était peu à peu organisée. Aux heures chaudes du jour, on pouvait voir des soldats occupant les loisirs de l'armistice à des soins de toilette qui sans doute n'étaient point superflus: la recherche, par exemple, sur leurs vêtements et leur linge, d'ennemis minuscules et irritants, qui, eux, n'avaient pas fait trêve... D'autres, au son de la «gaïda»--la cornemuse bulgare--improvisaient, devant les tranchées, une danse du pays, pour la plus grande joie de leurs camarades, assemblés en cercle autour d'eux. Plaisirs simples de jeunes hommes insouciants malgré les incertitudes de la guerre, auxquels déjà succèdent de rudes fatigues et de périlleux efforts!
[LES PLAINES GLACÉES D'ANDRINOPLE OU L'ON VA RECOMMENCER A SE BATTRE Pendant la trêve, les Bulgares ont recouvert d'un peu de terre leurs morts des combats de novembre, et ont planté des croix sur ces pauvres tombes. _Photographie communiquée par le sous-lieutenant G. Stainoff, du 30e régiment d'infanterie._]
LES GRECS DEVANT JANINA
_Voici les hostilités reprises entre la Turquie et les alliés: dans les délais réglementaires à partir de la rupture des négociations de Londres et de la dénonciation défi armistice, le canon a recommencé à tonner, lundi soir, et à Tchataldja et à Andrinople,--sans doute aussi devant Scutari. A Janina, la lutte n'a pas été interrompue._
_Mais le mauvais temps a grandement paralysé, devant cette dernière place, l'effort de l'armée hellénique, et elle ne progresse que lentement, au prix d'un effort persévérant. Notre collaborateur M. Jean Leune, dans le dernier article qu'il vient de nous adresser et qu'on va lire ci-dessous, nous montre à quelle résistance acharnée se heurtent les assiégeants de Janina et quelles fortifications importantes ils ont à enlever. Il fait comprendre combien leur furent disputés les avantages certains qu'ils ont jusqu'à présent obtenus._
Philippias, janvier 1913.
Il ne faut pas être surpris que l'armée grecque ne soit pas encore à Janina. Il faut bien plutôt s'étonner que les énormes moyens de défense dont disposent les Turcs autour de cette ville n'aient pu empêcher les troupes du général Sapoundsakis de prendre les positions qu'elles occupent aujourd'hui.
Janina est en effet défendue par une série de forts et batteries répartis comme suit:
1° Aux villages de Mega Gardikou et de Mikron Gardikou, situés à 9 kilomètres au nord-ouest de Janina, deux ouvrages distants l'un de l'autre d'environ une demi-heure;
2° Un ouvrage au village de Sadovitza, situé à 7 kilomètres à l'ouest de Janina;
3° Trois batteries, pour 9 canons de 9, pour 4 canons de 12 et pour 4 mitrailleuses au monastère Douroutis ou Péristéras, situé à 4 kilomètres au sud-ouest de Janina;
4° Six batteries, pour 9 canons de 9, 12 canons de 12, 2 canons de 15, 4 pièces de montagne de 7,5 et 8 mitrailleuses, au village de Bizani, situé à 10 kilomètres au sud-est de Janina;
5° Deux batteries pour 12 canons de montagne de 7,5 à l'extrémité du lac de Janina, au monastère Gastritza, situé à 4 kilomètres au sud-est de la ville;
6° Une batterie pour deux pièces de 9, dans l'île de Janina;
7° Une batterie pour deux pièces de 9, au village de Parama, situé à 3 kilomètres au nord-est de Janina;
8° Une batterie pour six pièces de 9 à la colline dite Saint-Nicolas, située à 15 kilomètres au sud-ouest de Janina.
Le tout forme autour de la place un ensemble de 21 batteries avec 128 canons: 73 pièces de 9cm; 16 pièces de 12cm; 2 pièces de 15cm; 25 pièces de 7cm,5; 12 mitrailleuses qui battent de leurs feux, presque partout croisés, tous les environs de la ville et commandent tous les débouchés de la montagne sur la plaine de Janina.
Ce qui fait la force de ces ouvrages, c'est qu'en raison de la nature montagneuse du terrain, il est à peu près impossible de leur opposer une artillerie quelconque. Leurs puissants canons criblent impitoyablement les très rares emplacements où l'on pourrait normalement placer de l'artillerie de campagne ou de l'artillerie lourde. Quant à l'artillerie de montagne, elle ne peut les approcher assez près pour leur nuire en quelque façon.
Mais dans la guerre actuelle, deux choses leur sont de graves causes de faiblesse:
D'abord l'inexpérience et l'inhabileté de leurs artilleurs; ensuite l'intelligence et l'habileté de leurs adversaires que rien n'a pu empêcher de placer des canons--les Turcs ne savent où--qui ont déjà fait sauter plusieurs magasins et détruit un certain nombre de pièces à Bizani.
Cet ouvrage est le plus important de tous. C'est von der Goltz qui l'a fait établir tel qu'il est aujourd'hui, pour commander le débouché sur la plaine de la route de Preveza à Janina. Mais, lorsque le maréchal vint, il n'y a pas longtemps, inspecter les travaux, il conseilla aux Turcs d'établir au lieu dit Saint-Nicolas une forte batterie qui commandât la sortie du ravin de Manoliassa, complètement défiée des feux de Bizani, et où l'ennemi eût pu installer une artillerie fort gênante. Les Turcs ont donc, ces derniers mois, construit à Saint-Nicolas une batterie armée de 6 pièces de 9cm dont la présence a fait au général Sapoundsakis et à son armée le tâche un peu plus rude encore.
En ce qui concerne Bizani, nous avons eu la chance de nous entretenir longuement, ces jours-ci, avec un officier turc prisonnier qui nous a donné sur ce fort de très intéressants détails...
Les deux collines sur lesquelles se trouvent les ouvrages de Bizani sont du roc gris et nu, ce qui a forcé von der Goltz et ses officiers à adopter des plans et profils un peu spéciaux pour les batteries. Celles-ci sont toutes creusées dans la pierre, chaque pièce se trouvant logée dans une sorte de trou à base en forme de trapèze. Dans ces trous on a élevé, entre la paroi de roc qui se trouve devant le canon et ce dernier, un mur revêtu de béton. L'intervalle entre la paroi de roc et ce mur a été rempli de terre. Sur le plan incliné qui se trouve devant chaque batterie, parallèlement à la ligne de feu, le rocher a été recouvert, sur une largeur de 4 mètres et une épaisseur de 0 m. 50, d'une couche de gravier et de terre. On n'avait tout d'abord pas mis plus de terre parce que celle-ci devait être amenée assez difficilement et d'assez loin. Cependant, ainsi que nous l'avons très bien pu voir à la jumelle du haut d'une colline où nous étions il y a quelques jours, les Turcs ont récemment augmenté l'épaisseur de ces couches de terre. Le logement de chaque pièce a donc la forme d'un trapèze dont la plus petite base se trouve devant la pièce. Dans le mur bétonné et le rocher qui forment cette petite base est creusé, de chaque côté du canon, un abri carré pour les tireurs.
A droite et à gauche, dans les parois formant les côtés du trapèze, sont creusés deux grands et deux petits magasins à poudre et à obus.
Dans certaines batteries, la moitié arrière du réduit est protégée par une voûte en béton, à l'abri de laquelle les artilleurs peuvent évoluer.
Derrière toutes les batteries, à une profondeur de 1 m. 20 à 1 m. 30 sous la surface du roc, circule un souterrain qui fait communiquer entre eux les logements des pièces et magasins adjacents, et qui joint les batteries les unes aux autres, ainsi qu'aux grands magasins de munitions.
Dans les batteries comportant des canons de 9cm, chaque pièce, avec son logement, ses abris et magasins, occupe, sur la ligne de feu, un front de 15 mètres. La profondeur du logement est de 1 m. 20 à 1 m. 30. Les abris sont carrés et mesurent 2 mètres de côté. Les grands magasins ont 4 mètres sur 2 et les petits 1 m. 50 sur 1 m. 50. Les pièces de 9% sont du dernier système Krupp à tir rapide et peuvent tirer quinze coups à la minute, avec une portée de 4.000 mètres.
Les pièces de 12cm et de 15cm, système Krupp ancien, occupent un front de 20 mètres. La profondeur de leur logement est de 1 m. 60. Les abris carrés ont 2 mètres de côté, les magasins 4 mètres sur 2 et 2 m. 50 sur 2 m. 50.
Enfin, en des endroits parfaitement dissimulés et que l'état-major allemand croyait invulnérables (l'expérience a prouvé le contraire), sont, ou étaient, deux grands magasins à munitions et deux petits. L'ensemble est mis à l'abri des attaques d'infanterie par des mines et des réseaux de fils de fer barbelés...
Tout ce qui précède prouve que Bizani constituait avant la guerre, et constitue encore malgré tout, un ouvrage fortifié très redoutable.
Il est intéressant d'en connaître les détails pour se rendre compte de la façon dont les Allemands comprennent la construction des batteries dans un sol qui n'est que roc. Le maréchal et ses collaborateurs ont essayé là différents procédés nouveaux. Les Grecs complètent l'expérience avec notre matériel et pour notre édification, en détruisant canons et magasins, par un tir extrêmement précis, à très grande distance, malgré toutes les protections de terre, de rocher ou de béton.
Maintenant, si, comme tout le premier j'en suis certain, ils prennent Janina malgré Bizani, ils auront achevé d'asseoir irréfutablement leur jeune réputation militaire. Et personne alors ne pourra contester leur mérite, qu'attestera à elle seule l'indéniable difficulté de l'entreprise.
Leur attaque va, par ailleurs, se prononcer suivant les principes essentiellement français, très chers au général Sapoundsakis et qui conviennent infiniment à l'intelligence souplesse de ses troupes. Leur réussite prouvera qu'une forteresse aussi formidable soit-elle, même construite par l'état-major allemand, ne saurait arrêter longtemps une troupe décidée à passer, surtout lorsque celle-ci est souple, maoeuvrière et mordante... «à la française»...
JEAN LEUNE.
LES OBSÈQUES DE NAZIM PACHA
CHOSES DE TURQUIE
Les obsèques de Nazim pacha ont été célébrées au lendemain même du coup d'État, à Constantinople, sans grande pompe, mais cependant avec la dignité convenable. Tous les attachés militaires étrangers avaient tenu à suivre le cortège funèbre; et le sultan avait délégué, pour le représenter, son premier aide de camp.
La dépouille du mort fut apportée à la mosquée Suleimanié, où, dans la cour, la famille de Nazim a son _turbé_, son mausolée de marbre blanc. Déposé sur un banc de pierre en arrière duquel des troupes rendaient les honneurs, le cercueil attendit un assez long temps les prières suprêmes. Et puis on le descendit dans la fosse toute préparée, que dominera bientôt une stèle coiffée d'un turban, comme celle qui, sur la photographie, se dresse en avant du monticule où s'entasse la terre de la tombe.
C'est le général Izzet pacha qui remplace Nazim à la tête de l'armée turque, comme généralissime et ministre de la Guerre.
Un de nos lecteurs, M. A. Beneyton, qui le connut; au Yémen, dont il était allé réprimer l'inquiétante insurrection, se proclame fier de son amitié, et fait de lui ce portrait sympathique:
«Elevé dans sa famille par une gouvernante française, Izzet pacha parle notre langue avec une pureté parfaite. Chef d'état-major général de l'armée depuis cinq ans, il n'a quitté ce poste que pour aller pacifier l'Yémen. Il y a réussi au delà de toute espérance.
» C'est un des hommes qui font le plus honneur au nouveau régime: foncièrement bon, honnête, patriote ardent, sans ambitions politiques comme sans compromissions, on peut le comparer avec les plus grands hommes d'État ou de guerre de n'importe quel pays d'Europe.»
Ajoutons que le prestige du nouveau généralissime est considérable dans l'armée ottomane. On a vivement regretté qu'il ne fût pas présent lors de la déclaration de guerre. On s'était hâté de le rappeler. Les patriotes ottomans sont ardemment convaincus qu'il sera à la hauteur de la formidable tâche qu'il a assumée d'un coeur vaillant.
Avec la reprise des hostilités, on s'attend à ce que de gros efforts soient tentés par les alliés contre les trois villes qu'ils assiègent: Janina, Scutari d'Albanie et Andrinople. Nous donnons ici les photographies des trois hommes d'admirable énergie, dont les noms, quoi qu'il advienne, survivront dans l'histoire au même rang que celui d'un Osman pacha ou d'un Denfert-Rochereau: Vehib bey, qui commande Janina; Hassan Riza bey, qui défend Scutari, et Choukri pacha, de qui l'indomptable intrépidité est déjà presque légendaire et à qui l'on prêtait récemment la résolution farouche de tourner ses propres canons contre Andrinople même, plutôt que de la rendre.
LES DÉFENSEURS DE LA TURQUIE
LES FRONTIÈRES DE L'ALBANIE
La crise balkanique a pour conséquence une crise européenne qui, en réalité, constitue le véritable danger pour la paix entre les grandes puissances. Le gouvernement de Vienne, en dépit de toutes les concessions faites par les Serbes (renonciation à un port serbe sur l'Adriatique, satisfaction donnée pour l'incident Prochazka, offre de négocier pour établir de meilleurs rapports économiques, etc.), n'a pas démobilisé.
Pourquoi donc l'Autriche-Hongrie reste-t-elle prête à entrer en guerre au risque d'y entraîner le continent tout entier?
Le gouvernement de Vienne a cette attitude uniquement en raison de la question d'Albanie dont le règlement va bientôt concentrer l'attention de l'Europe.
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La véritable Albanie est une région toute spéciale, divisée en une série de cloisons étanches dont les montagnes forment les parois et qui communiquent par un petit nombre de passages. Sur ce territoire, sans routes, sans industrie, sans commerce, vivent chichement environ 1.330.000 d'Albanais (1 million de musulmans, 240.000 orthodoxes, 90.000 catholiques romains). Tous ces chiffres sont approximatifs. L'Albanais, indomptable et rebelle, exècre le contact des étrangers. Il vit en chassant ou en faisant paître ses troupeaux. Il ne reconnaît que la loi des chefs de clans, clans qui se rattachent à de nombreuses tribus. Encore dans la condition du moyen âge, la population albanaise est dans sa presque totalité sans aucune instruction, mais la race est susceptible de grands progrès, car on connaît des Albanais qui, au service de la Turquie, ont fait preuve d'une vive et fine intelligence et il existe aujourd'hui un petit groupe d'Albanais d'une culture occidentale qui tiennent parfaitement leur place dans les milieux les plus raffinés.
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La conférence des ambassadeurs à Londres a bien décidé, dès ses premières réunions, qu'il y aurait une Albanie autonome, _sous le contrôle et la garantie des puissances_, point essentiel à remarquer et à retenir. Mais ce n'est rien que de décréter le principe de l'autonomie de l'Albanie, principe en harmonie d'ailleurs avec la formule: «Les Balkans aux peuples balkaniques», la vraie difficulté est de délimiter l'Albanie. C'est là une tâche singulièrement ardue car, en réalité, l'expression «Albanie» désigne une contrée dont les frontières peuvent varier au nord, au sud et à l'est dans d'extraordinaires proportions, selon le point de vue auquel on se place, et les intérêts que l'on veut servir.
Nous allons donc tenter d'exposer les difficultés de la délimitation albanaise en même temps que sa portée européenne.
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Il y a trois projets de délimitation de l'Albanie:
Le projet albanais;
Le projet autrichien;
Le projet des alliés balkaniques intéressés (Monténégrins, Serbes, Grecs).
Indiqués par des traits nettement distincts sur la carte ci-dessous, il est aisé de constater d'un coup d'oeil à quel point ces projets diffèrent entre eux comme étendue de territoire englobé, et de mesurer ainsi les difficultés à vaincre pour arriver à un accord définitif et satisfaisant pour les parties en cause.
LE PROJET ALBANAIS
Le gouvernement provisoire albanais qui, sous la direction d'Ismaïl Kemal bey, a été assumé par quelques hommes représentant l'«intelligence» albanaise, a envoyé des délégués à Londres. Il demande la reconnaissance de l'Albanie sous la forme la plus étendue qu'il soit possible de lui donner. Dans leur projet, les Albanais englobent toutes les régions où se trouvent des groupements albanais sans se soucier de savoir si, sur certaines fractions du territoire ainsi constitué, existent d'autres populations serbes, grecques ou bulgares plus nombreuses que des groupements albanais. Les auteurs du projet albanais ne considèrent pas davantage ce fait que beaucoup d'Albanais qui se trouvent en Vieille-Serbie, par exemple, n'y sont que par l'effet de massacres antérieurs, massacres exécutés systématiquement par les Albanais dans les cinquante dernières années aux dépens des Serbes, et dont aujourd'hui il semble excessif de vouloir conserver le bénéfice aux dépens des Serbes victorieux.
Quoi qu'il en soit, il est inutile d'insister davantage sur le projet albanais, car il n'a aucune chance d'être adopté. Ses frontières qui ne laissent aux Monténégrins, aux Serbes et aux Grecs à peu près rien des avantages de la guerre sont si manifestement excessives que le gouvernement de Vienne lui-même ne soutient pas devant l'Europe le tracé demandé par le gouvernement provisoire albanais.
LE PROJET AUTRICHIEN
Le projet autrichien, d'une étendue intermédiaire entre celui des Albanais et celui des alliés balkaniques, est inspiré surtout par des considérations politiques. Il est d'ailleurs, remarquons-le, un projet de «marchandage». Peut-être même pendant l'impression de cet article a-t-il été déjà modifié sur certains points.
Le gouvernement allemand de Vienne, qui a vu avec un infini regret la victoire des Slaves des Balkans, a pour objectif essentiel de constituer une barrière puissante entre la Serbie et la mer. Il va donc faire tous ses efforts pour que cette barrière soit aussi épaisse que faire se pourra. Il veut surtout que l'extension du Monténégro au nord de l'Albanie soit aussi restreinte que possible afin de ne pas donner à cet État des territoires qui lui permettraient, par une entente ultérieure avec la Serbie, de lui faciliter l'accès à la mer Adriatique. Vienne s'oppose donc énergiquement à la cession de Scutari au Monténégro, bien que le roi d'Italie, gendre du roi du Monténégro, soit intervenu récemment par sa diplomatie pour préconiser cette solution.
L'Autriche l'a jusqu'à présent repoussée parce qu'elle sait bien que, si Scutari devenait monténégrin, l'Italie bénéficierait de la situation nouvelle. En effet, dans cette hypothèse, le principal centre d'influence en Albanie serait reporté plus au sud, à Elbassan, à Bérat, ou à Valona. Dans ce cas, c'est l'influence italienne qui y prédominerait. Au contraire, si Scutari fait partie de l'Albanie, il deviendra le foyer de l'action autrichienne dans le futur État albanais.