L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913

Part 2

Chapter 23,463 wordsPublic domain

Aujourd'hui, décidément, il y a quelque chose de changé dans cette salle des grandes premières criminelles. Le public «chic» n'a pas été convié. Mondaines et demi-mondaines sont, pour cette fois, restées chez elles et nous ne verrons pas en ce lieu, comme lors de l'affaire Steinheil, le scandale de leurs toilettes de répétitions générales. Plus de frissonnements de soie, ni de rires hystériques sous les voilettes, ni de gestes charmants et parfumés de jolis bras et de mains fines jouant avec un face-à-main ou même une lorgnette de théâtre. L'endroit, privé de ces lueurs de vie heureuse et de ce bourdonnement léger, demeure ce qu'il doit être, ce que l'on a voulu qu'il fût, triste, grave, gris, avec ses trop hautes fenêtres par où la lumière indécise, et toujours blême, passe à regret comme l'espoir. Et c'est à peine si, dans ce jour pauvre où tous les visages semblent décolorés et spectraux, on peut distinguer avec quelque précision les traits impassibles du président et des juges rouges d'assises, la silhouette, cravatée d'hermine, du vieux procureur général qui a tenu, en ces circonstances, peut-être périlleuses, à occuper lui-même le fauteuil de l'accusation, et les honnêtes physionomies des jurés, un architecte, des ingénieurs, un médecin, un employé et quelques rentiers, qui devront demeurer là, immobiles et attentifs, face à face avec la sinistre bande, pendant vingt jours.

Placés en face des fenêtres, les vingt et un accusés, dix-huit hommes et trois femmes, reçoivent toute la lumière de la salle. Ils n'y paraissent point en beauté. Ce sont les bandits modernes, très jeunes pour la plupart, cruels, impitoyables, jouisseurs, prétentieux, fiers de leurs quelques lectures mal comprises, qui leur ont donné non point des opinions, mais des haines et des appétits. Il y a là trois ou quatre pâles figures au mauvais regard, imberbes, parmi lesquelles cet éphèbe sinistre, Callemin; dit «Raymond la Science», Soudy «l'homme à la carabine» de Chantilly, et Belonie; il y a aussi, la première du premier rang du côté des juges, une singulière petite fille à figure expressive qui rit tout le temps et agite coquettement ses cheveux coupés courts et bouclés: c'est Mme Anna Maîtrejean, directrice ou gérante de la maison de _l'Anarchie_; il y a, séparé d'elle par un garde, son ami Kilbaltchiche, un Slave rêveur, aux yeux très enfoncés dans une face glabre, au surplus le seul théoricien authentique de la bande, le seul véritable et sincère marchand d'illusions. Et tous les autres, y compris Dieudonné, l'homme aux mémoires, le robuste Carouy, le fantomal Metge, le rouge Dettwiller et aussi, de Boue, Rodriguez, Monier dit Simentoff, le remisier Crozat de Fleury, la femme Schoofs et Barbe le Clerch, la maîtresse de Carouy, sont des types impersonnels, insignifiants, anonymes, que vous avez rencontrés cent fois sans éprouver une émotion ni une curiosité.

--Faites entrer les témoins! ordonne le président.

Aussitôt, une foule, en cohue, envahit la salle. Il y a là, pêle-mêle, les parents et les amis des victimes et les parents et les amis des meurtriers. Un homme près de moi pâlit et jure en regardant Soudy. Je lui demande: «--Vous le reconnaissez?--Si je le reconnais! Il a tiré sur moi, à Chantilly!» Un autre déclare, à mi-voix: «J'ai été menacé, mais je suis armé!» Et il indique la poche enflée de son veston. L'appel dure interminablement. Enfin, le flot s'écoule peu à peu par la petite porte. Les interrogatoires, maintenant, vont commencer.

_Croquis d'audience de P. RENOUARD._

--Madame Maîtrejean!

Une très jeune femme se lève. Ses vingt-quatre ans en semblent seize. Et, dans la salle, de tous côtés, on murmure: «Mais c'est Claudine!» Eh! oui, Claudine, en cheveux courts qu'une raie sépare en deux lourds bandeaux bruns, à la fois fille et garçon, avec le col marin plat sur le sarrau noir d'écolière; Claudine à l'école, vive et mutine, qui tient en main ses notes, son cahier de devoirs et, au bout des doigts, un petit crayon dont elle ronge la mine... Que répondriez-vous, Claudine, si vous aviez à vous défendre en cour d'assises des accusations portées contre Mme Maîtrejean, gérante en fait de la maison de famille de _l'Anarchie_, receleuse, et affiliée, affirme-t-on, à une association de malfaiteurs?... Et Claudine de répondre d'une voix claire, sans trouble, sans maladresse, un peu nerveuse seulement et fâchée parfois contre le président qui insiste trop, mais pas antipathique et laissant dans la salle une impression amusée, plutôt favorable. Son coaccusé, ami et associé, Kilbaltchiche, le jeune Slave pensif, complète et précise les explications demandées. Sa voix est très douce; sa parole facile, élégante, ordonnée. Il se sépare d'un mot adroit des anarchistes terroristes; il est, lui, d'une école qui admet les sentiments affectifs, la sensibilité et, comme guide, la conscience au moins autant que la raison. Il évoque la vie de labeur et de pauvreté du couple et son existence, peu secrète, dans la chambre unique qui était en même temps la salle commune de _l'Anarchie_ où l'on allait et venait, portes ouvertes... Au surplus, il revendique avec insistance pour lui seul toutes les responsabilités que l'on veut faire peser sur sa compagne. Il se rassoit. Il a été habile. Et l'on attend avec d'autant plus de curiosité l'interrogatoire des vedettes.

...C'est fait. Mardi, mercredi, jeudi, on a interrogé les vedettes. Ce n'était donc que cela, les vedettes! La surprise, la déception, atteignent à la stupeur. Voici, loquace, emphatique, reniant les doctrines «illégalistes», traitant d' «imbéciles» les apologistes de Bonnot et de Garnier, déclarant même que Bonnot était un anormal à cerveau de «Fuegien», voici Dieudonné que l'encaisseur Caby a reconnu comme son assassin et qui niera tout, même l'évidence, cela, d'ailleurs, sans un élan de sincérité, sans un cri vrai qui émeut... Voici Callemin, dit Raymond la Science, imberbe, petit, râblé, très myope, très jeune, très infatué, un mauvais gamin rageur, qui n'a même point les mots de Gavroche (à qui je demande pardon pour le rapprochement), et qui aura noté sur ses petits papiers jusqu'aux pauvres insolences qu'il jugera habile de mêler à ses faibles ripostes et à ses plus invraisemblables dénégations. Il s'embrouille vite, d'ailleurs, ne trouve plus de réponse dès qu'il a omis de prévoir les questions et s'effondre enfin, maté, en plein désastre, dans ses petits papiers inutiles. Et maintenant c'est le tour du jardinier-camelot Monier dit Simentoff, un Méridional tragique, bavard et confus, du garçon épicier Soudy, qui déclame, et se plaint de ne pas avoir trouvé «une situation adéquate à son intelligence», de Carouy--figure brutale, facilement farouche--qui nie comme tous mais avec moins de littérature et plus d'énergie. Que dire des autres accusés, ceux dont la tête n'est pas en jeu?... L'intérêt décroît encore, si possible... Mais les témoins, maintenant, vont se succéder à la barre et ramener, avec eux, l'émotion.

ALBÉRIC CAHUET.

_Croquis d'audience de P. RENOUARD._

LA ZONE ET SES HABITANTS

VOYAGE AUTOUR DE L'ENCEINTE DE PARIS

La plupart des Parisiens ne doivent guère mieux connaître la «zone» que le musée du Louvre. Si l'on s'évade de la capitale par le chemin de fer, cette bande de terrain de 250 mètres de largeur qui entoure le mur d'enceinte est franchie en quelques secondes; elle apparaît assez loin des rails, semblable aux terrains vagues ou irrégulièrement construits qui marquent presque toujours l'approche d'une grande ville. Si on gagne la banlieue en voiture ou en tramway, on se fait une idée très approximative de la région que le gouvernement de Louis-Philippe greva de la servitude militaire _non ædificandi_. Devant les portes, tantôt désertes, tantôt encombrées d'une file de voitures attendant un regard de l'octroi, le glacis des fortifications étale sa verdure triste et maculée, animé, certains jours, par le grouillement d'un marché aux puces. A peine a-t-on aperçu en bordure du gazon la ligne des baraques, éparses ou serrées les unes contre les autres derrière une palissade de fortune arrivant presque au niveau de leurs toits, qu'on trouve une voie relativement large, en beaucoup d'endroits sillonnée de tramways, jalonnée par des bâtisses modestes: épiceries, fruiteries ou guinguettes qui transportent l'imagination dans un village quelconque, à cent lieues de Paris, et masquent les cités bizarres, souvent lamentables, édifiées par les zoniers, comme les concessions à perpétuité cachent les tertres pauvres ou abandonnés de la fosse commune.

Pour avoir une idée un peu exacte de cette région très spéciale, monstrueux anachronisme en notre siècle d'élégance et d'hygiène, il ne suffit pas de grimper sur le talus des «fortifs», un véritable voyage de plusieurs jours s'impose.

Si l'excursion vous tente, adoptez une tenue modeste, prenez des chaussures solides, et partez. Il faut se résigner à patauger dans des boues variées, avoir l'oeil alerte, la langue accorte et bien pendue. Les zoniers sont méfiants en ce moment; pour pénétrer chez eux, il faut souvent franchir le «mur» de la propriété privée. Mais, en général, ces gens ne paraissent point méchants; avec une attention pour les mioches on apprivoise tout de suite les parents.

Sans doute, la population est aussi bigarrée que l'architecture, s'il est permis de s'exprimer ainsi; gardons-nous cependant de considérer la zone comme un repaire d'apaches. Beaucoup de travailleurs, de petits prolétaires, dont je me suis abstenue de scruter les opinions sociales; intéressants par cela même qu'ils sont pauvres, plutôt sympathiques par l'effort de travail, d'économie et d'ingéniosité qu'indiquent leurs constructions les plus baroques.

On m'avait recommandé une grande prudence, on m'avait même engagée à confier à un agent de la sûreté la responsabilité de mon humble personne; je suis allée sans escorte, j'ai pénétré partout, et si j'ai aperçu quelques visages rébarbatifs, si l'accueil fut parfois réservé, il resta toujours poli. Durant cette promenade d'une semaine, je n'ai pas entendu le moindre mot malsonnant.

* * *

C'est peut-être autour de Saint-Ouen que la zone est le plus aristocratique, exception faite, bien entendu, des quartiers riches avoisinant le bois de Boulogne. Des jardins, rien que des jardins; irrégulièrement découpés du côté de Clichy et de Levallois, flanqués de terrains vagues, piquetés de maisonnettes ou de bâtiments industriels qui ont remplacé la cité des chiffonniers, foyer d'épidémies il y a une vingtaine d'années.

En allant vers l'est, c'est un damier de jardinets, enserrés de haies vives et de palissades primitives, entre lesquelles courent des chemins étroits, aboutissant parfois à des impasses, et dont il est souvent difficile de trouver l'entrée. Dans chaque lot, une «maison de campagne», où les vieilles persiennes, les caisses à biscuits, le carton bitumé, les débris de fer-blanc, sont ajustés avec ingéniosité.

En été, la verdure folle habille ce délabrement: les capucines, les fleurs de haricots, les taches du soleil y mettent de la splendeur. Ouvriers de toutes industries, facteurs, employés de banque, viennent le dimanche se reposer à l'air, arroser leurs champs de légumes et surveiller une récolte qui peut presque payer le prix de location: quatre ou cinq sous par mètre.

Sous la brume d'hiver, ce maquis devient lamentable. Les bicoques sont désertes, gardées par des chaînes ou des cadenas qui paraissent représenter la partie la plus soignée du mobilier. Si les apaches de grande envergure dédaignent ces parages, les apaches en herbe s'y aventurent pour rafler des légumes ou des instruments de jardinage. Le hasard me fait assister à l'interrogatoire de deux jeunes drôles, correctement vêtus, qu'un locataire a surpris dans le domaine de son voisin. En fouillant l'un d'eux, le juge improvisé trouve une arme terrible: une maille de fer attachée solidement à une longue lanière. On confisque l'arme, puis, faute de preuve d'un délit caractérisé, on rend la liberté aux prévenus.

L'aspect change rapidement aux environs de la porte de Clignancourt. Dans la plaine des Malassis s'élève une véritable cité où les sentiers marécageux, bordés de taudis infects, alternent avec des rues proprettes, tracées au cordeau.

Dans ces dernières, l'architecture est plus soignée, les chalets voisinent avec des maisonnettes bâties «en solide», pierres ou briques, qui ne sont gas les mieux tenues. Aux fenêtres de guingois brillent parfois des rideaux d'une réelle blancheur; des poules picorent dans la cour, la marmaille prend ses ébats. De-ci de-là, s'inclinent sur les masures des matériaux de démolitions qui attendent une adaptation judicieuse. Au bord des allées du jardin les terres sont retenues par des planches arrachées à l'impériale des omnibus défunts: Madeleine-Bastille encercle un massif de rosiers; Clichy-Odéon garde un plant de carottes... Dans quelques rues, le propriétaire a amené l'eau, luxe assez rare dans la zone. Sur la porte d'une construction en pierre rudimentaire, je lis: «Bureau». Porte close, nul employé.

J'arrive au boulevard Michelet.

Tournant le dos au trottoir dont les sépare une palissade régulière, des roulottes semblent abandonnées. Par une porte étroite, je pénètre dans ce hameau où de braves forains se réfugient durant les trois ou quatre mois de morte-saison. Presque toutes les voitures sont fermées: tenanciers de jeux d'adresse, somnambules extra-lucides, gagnent en ce moment leur vie à d'autres métiers. Un avaleur de sabre m'affirme que sa «demoiselle» travaille à _L'Illustration_; près de lui une jolie fille lave son linge. L'ensemble est assez propre, mais d'une tristesse communicative; les roulottes sont plus serrées qu'à la foire de Montmartre.

En sortant, j'aperçois au loin une maison en pierres, à peine achevée, dressant ses quatre étages devant la porte de Clignancourt, à l'endroit même où commence la zone, en bordure du glacis. A la porte Pouchet, un immeuble semblable écrase de sa hauteur insolente la maisonnette d'une sage-femme, plus respectueuse de la légalité. Il y a, m'assure-t-on, bien d'autres cas de pareille désinvolture.

Par suite de quelles erreurs bureaucratiques, de quelles compromissions administratives, ces constructions furent-elles autorisées? Il ne m'appartient pas de chercher à approfondir. La chose paraît assez mystérieuse. Un petit locataire me dit que le génie défendait de bâtir en «dur», alors que les communes interdisaient de bâtir en «mou». Il a tourné drôlement la difficulté en remplaçant la tuile ou le papier goudronné par du ciment armé! Je renonce à comprendre et me borne à souhaiter que Jacques Bonhomme ne soit pas finalement condamné à payer les bénéfices escomptés par d'audacieux spéculateurs.

A la Chapelle, à la Villette, des usines, des terrains plus ou moins déserts; les figures sinistres ne rôdent qu'à l'intérieur des murs. Près du canal Saint-Martin, la zone occupée par les réseaux du Nord et de l'Est. A Pantin, c'est le marché couvert, inférieur en couleur et en puanteur aux marchés d'Orient, mais presque égal en désordre et en saleté.

A Romainville, aux Lilas, changement de décor.

Le long de vraies rues commençant au glacis, la zone est bâtie presque régulièrement, avec la banalité qui caractérise les petites agglomérations de la banlieue. A Bagnolet; à Montreuil, pays des pêches et des fleurs, beaucoup de baraques de chiffonniers ou de petits jardiniers édifiées avec un soin relatif. L'une d'elles, en piteux état, est décorée par des médaillons en mosaïque égarés, sans doute, dans les démolitions d'un music-hall. Tout cela manque un peu de pittoresque.

A Vincennes, à Saint-Mandé, la zone s'embourgeoise. Nous traversons la Seine, les réseaux du P.-L.-M. et de l'Orléans, et nous trouvons à Ivry et à Gentilly le coin le plus typique et le plus vanté de la ceinture parisienne.

Entre la porte d'Ivry et la porte de Choisy, la zone habitée est divisée en trois bandes dont la première offre le spectacle le plus douloureux, le plus révoltant que puisse concevoir un être civilisé.

Sur le glacis, des roulottes alignées limitent ce camp de la misère et de la vilenie humaine. J'entre; un infâme cloaque s'étend entre deux rangées de maisons roulantes. Dans cette boue fétide courent dix, vingt, trente marmots dépenaillés, à demi nus, qui mêlent leurs glapissements aux grognements fatigués d'un lion tapi dans une cage abandonnée sur le sol; des vieilles à la Goya trient de misérables chiffons, cependant que des messieurs en complet veston et en pelisse inspectent leurs associés. [Illustration: Constructions essentiellement précaires.]

Ces enfants, âgés de cinq à dix ans, sont presque tous étrangers, italiens ou espagnols; ils partent chaque matin pour aller mendier au profit de leurs parents ou des gredins qui les ont loués. L'été, ils font des corbeilles, l'oeil attentif au moindre objet mal surveillé. Un chauffeur abandonne-t-il un instant sa voiture: aussitôt la marmaille se glisse, enlève une lanterne, une trompe, tout ce qui peut se décrocher. L'agent cycliste parisien qui nous donne ce détail ajoute: «Nous ne pénétrons jamais chez eux, ils sont sur Ivry.» Cinq minutes après, un agent d'Ivry me dit: «Nous ne nous en mêlons pas, cela regarde la police de Paris...»

Instinctivement, je distribue des sous à la marmaille, oubliant que la recette ira aux patrons, et je cherche, sans y réussir, à faire part égale à tous. A tort ou à raison, quelques-uns murmurent. Un enfant s'approche alors de moi et gentiment me dit: «Y en a qu'en ont pas eu, madame; y en a qu'en ont eu deux fois. Moi, j'réclame pas, j'ai eu mes deux ronds.» Pauvre gosse!

DEUX TYPES DE CONSTRUCTIONS SUR LA ZONE

Je veux prendre une photo. Un homme vient m'enjoindre de sortir, presque poliment, du reste. Il ne veut pas «voir d'histoires sur les journaux». Je m'exécute; cet homme, qui tient un débit de boissons à l'entrée de ce ghetto, est le gérant du propriétaire, Parisien fortuné. On m'assure que M. Coûtant, maire et député d'Ivry, n'a pu encore obtenir des arrêtés d'expulsion contre ces étrangers et mettre fin à un scandale qui doit attrister son coeur de socialiste.

Sur la bande voisine, ce sont des forains ou des romanichels. Une belle brune, au type gitane accentué, me demande si je consentirais à faire le portrait de sa petite fille. «En vous payant», ajoute-t-elle. Je promets de lui envoyer une épreuve. Plus loin, une «Frochard» grogne des injures en anglais; à côté, une bouquetière prépare ses violettes.

Séparée par une barrière en planches de ce monde bizarre, une petite cité d'ouvriers éparpille ses maisonnettes de chaque côté d'une haie vive qui bourgeonne déjà. Les rideaux des fenêtres empêchent la curiosité de pénétrer au fond de ces logis humbles mais décents. J'aperçois une épicerie, plusieurs marchandes de fleurs, un débit de vins avec balançoires et élevage de canaris: _Au Moulin rose_.

Au coin d'une avenue, le chalet du gardien, une fontaine et une pancarte indiquant les heures où on vend l'eau: sept centimes ce que la commune vend trois ou quatre, me dit-on. Les locataires se sont agités et ont obtenu l'établissement d'une fontaine gratuite sur la voie publique, à l'entrée de la cité.

Aucune lumière, pas le moindre réverbère. Les habitants, pourtant, semblent heureux et si enracinés qu'ils se demandent avec terreur où ils iront après l'expropriation. Les soirées d'été leur paraissent délicieuses; ils ne sont nullement troublés par le voisinage des romanichels.

«Si on nous vole, me dit un des notables patentés de l'endroit, nous savons que ce ne sont pas les roulottiers, ce sont nos voisins.» Il ajoute naïvement: «Ici, voyez-vous, madame, il n'y a que des braves gens.»

De l'autre côté de la porte de Choisy, mêmes baraquements en planches. Mais ici l'atmosphère semble plus lourde, des femmes au type espagnol entr'ouvrent des portes sur notre passage, des voyous traînent autour de nous, la casquette bas posée sur le regard oblique, une cigarette collée au coin de la bouche narquoise; marchons vite, l'air brave...

A la porte d'Italie, nous rencontrons le «marché aux puces», le vrai, celui qui laisse loin derrière lui, comme pittoresque et renommée, le marché aux puces de Saint-Ouen et celui de la porte de Flandre. Ici, les «biffins» ont leurs boutiques et leurs habitations; le dimanche, ils n'ont qu'à étaler à leur porte la «brocante», mélange hétéroclite de ferraille, de vieux souliers, de garde-robes fripées, d'ustensiles de toutes sortes, avidement fouillés par des amateurs économes ou par des malins qui espèrent, une fois dans leur vie, trouver pour quinze sous une étude de Corot ou un bronze de Gouthières.

A Gentilly, au Kremlin-Bicêtre, même note, avec plus de saleté encore. A Montrouge, c'est un fouillis de cabanes, de maisons solides, de constructions peu intéressantes. De là jusqu'à la Seine, rien ou presque rien: des terrains vagues, le champ d'aviation. Passé la Seine, les guinguettes du Point-du-Jour, puis le bois de Boulogne, qui suit les fortifications d'Auteuil à la porte Maillot, où nous trouvons sur la zone: les montagnes en carton de Luna-Park, les baraques de la route de la Révolte, des bâtiments consacrés à l'industrie automobile, l'hôtel somptueux d'un conseiller municipal, et, en face, le restaurant Gillet.

Ensuite et jusqu'à notre point de départ, la banalité de quelques constructions légères qui ne sont originales, ni par elles-mêmes, ni par l'entourage.

* * *

A qui appartiennent en général les terrains de la zone? A des capitalistes de tout repos ou à de petites gens ayant acquis, à force de travail et d'économie, un bout de jardin où ils édifient la bicoque qui leur épargne la visite du concierge le jour redouté du terme? Je me garderais bien de hasarder à cet égard la moindre affirmation; il faudrait, pour le faire en connaissance de cause, un travail de bénédictin qui échappe à ma compétence.

Il paraît toutefois prudent d'accueillir avec réserve les protestations bruyantes du syndicat qui nous fait entrevoir une population de 20.000 à 30.000 zoniers exposés à se voir «dépouillés» du bien arrosé par leur sueur et par celle de leurs aïeux.