L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913
Part 5
Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'émir Abd el Kader, étaient, ces jours derniers, de passage à Paris où ils ont visité le président du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et diverses notabilités politiques.
L'émir Ali pacha--le septième des huit fils d'Abd el Kader--qui réside habituellement à Damas, et dont l'influence est considérable en Turquie, est revenu de Libye où, pendant plusieurs mois, il encouragea à la résistance les chefs arabes auxquels il était venu prêter l'appui de son courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rémond fut témoin (voir _L'Illustration_ du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit le fils d'Abd el Kader à son arrivée à Syrte, le 18 mars 1912, lorsque, venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de ses fils. Brave, éloquent, très soucieux de la gloire de son nom, l'émir Ali est peut-être le plus énergique des fils d'Abd el Kader. Ses sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que c'est grâce à son intervention et à celle de son plus jeune frère, Omar, que le consul de France à Damas, M. Piat, parvint, en décembre 1910, à arrêter un massacre de chrétiens à Karak, près de Jérusalem, Ali et Omar reçurent, l'un et l'autre, à cette occasion, la croix de la Légion d'honneur.
L'émir Khaled est le fils de l'émir Abd el Maleck, qui vit actuellement au Maroc et qui est le sixième fils d'Abd el Kader. L'émir Khaled, lui, est officier français. C'est un magnifique capitaine indigène de spahis, qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue traditionnelle de sa race. Il est à peine remis de la blessure qu'il a reçue en pleine poitrine en combattant au Maroc en héros.
LES THÉÂTRES
Les débuts de Mlle Géniat hors de la Comédie-Française, abandonnée avec quelque fracas, étaient fort attendus, ainsi que la pièce nouvelle où ils devaient avoir lieu: _l'Épate_, de MM. André Picard et Alfred Savoir. La comédie et son interprète, et même, pour être juste, tous ses interprètes, ont été fort applaudis, au Théâtre Femina. Les temps vont vite et le désir de «paraître» que relevait déjà, il y a six ans, M. Maurice Donnay, est devenu le besoin «d'épater»; il fait d'ailleurs plus d'une victime et c'est, en l'espèce, une jeune fille à marier que ses parents sacrifient à l'espérance de partis toujours plus avantageux et toujours plus aléatoires,--jusqu'au moment où elle se révolte et pousse aussitôt jusqu'à l'excès son indépendance. Cette comédie est d'une observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu effarouchante, mais à travers laquelle, aussi, percent, aux moments opportuns, de justes attendrissements. Mlle Géniat l'a jouée avec une force, une émotion vibrantes qui font bien augurer de sa carrière hors de la Comédie-Française; Mlle Juliette Darcourt a prouvé une fois de plus qu'elle est une parfaite comédienne; Mlle Marguerite Deval et M. Vilbert font, entre elles, originale figure de comédiens.
A l'Opéra, une reprise de la _Salomé_, de Strauss, a permis, aux habitués de notre Académie nationale de musique, d'entendre et d'applaudir la voix généreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse Maria Labia, de la Scala de Milan.
UN PROCÈS ECCLÉSIASTIQUE
C'est une véritable résurrection de la justice ecclésiastique, cette session de deux audiences que vient de tenir l'officialité du diocèse de Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abbé Lemire, député, contre M. l'abbé Beck, curé d'Arnèke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur de la _Semaine religieuse_. Au temps où le Concordat était en vigueur, M. l'abbé Lemire eût pu obtenir que ses adversaires fussent déférés «comme d'abus» devant le Conseil d'État. Il n'a plus maintenant de recours contre eux que devant la juridiction épiscopale.
Les incidents qui ont amené, comme plaignant, le député d'Hazebrouck, devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abbé Lemire, prenant part, comme chaque année, au pèlerinage d'Arnèke, qui jouit dans la région d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le curé Beck, de célébrer la messe dans l'église paroissiale,--affront public qu'aggravait, à quelques jours de là, un article de la _Semaine religieuse_ commentant l'acte du curé d'Arnèke et arguant, pour le justifier, de ce que M. l'abbé Lemire aurait été rayé de la liste des chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frappé de suspense. En vain M. l'abbé Lemire protesta que les deux faits avancés étaient faux; en vain il sollicita de la _Semaine religieuse_ une rectification. Les attaques contre lui redoublèrent. C'est alors que, de guerre lasse, il déposa entre les mains de son supérieur hiérarchique, Mgr l'archevêque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant «de vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait pour sauvegarder l'honneur de ses prêtres». La plainte, transmise à la cour de Rome, fut renvoyée devant le tribunal ecclésiastique de première instance, c'est-à-dire devant l'officialité de Cambrai. La cause a été évoquée samedi dernier.
Le tribunal, composé, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau, vicaire général du diocèse, assisté de deux assesseurs, MM. Sapelier et Catteau, ayant seulement voix consultative, siégeait dans la salle d'un patronage, proche de la cathédrale,--une pièce sans solennité, encombrée d'un gros poêle qui semble le centre du décor, entre deux tables et quelques chaises.
Les débats occupèrent deux audiences.
M. l'abbé Lemire était défendu par Mgr Boudinhon, professeur à l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprès de Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abbé Beck, un vieillard presque nonagénaire, était représenté par M. l'abbé Baron, mais ce fut Mgr Battandier qui présenta également sa défense.
La double plaidoirie du prélat romain prit, en réalité, toute l'allure d'un réquisitoire, et des plus vifs; ce fut «une digression agressive» put proclamer le défenseur de M. l'abbé Lemire. Mais le plaignant--devenu ainsi accusé, autant dire--prononça lui-même contre les allégations dont on l'accablait une protestation si émouvante, que des applaudissements nourris, éclatant parmi l'assistance, en saluèrent la péroraison.
A une audience ultérieure, l'official rendra son double jugement.
LES SUFFRAGETTES
RECOMMENCENT
On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de prison. Que se passe-t-il donc?
Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste. Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre.
Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer l'émancipation des Anglaises.
Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une chose fort simple. Les _bills_ favorables au suffrage des femmes sont de deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme électorale avant toute discussion.
Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt: «Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est, en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois, le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en quelques instants!
De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!» a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On se souvient encore à Londres du _big smash_ de l'an dernier, quand toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats. Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.
Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins.
Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles, ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis longtemps.
Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst, comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.»
Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.»
PHILIPPE MILLET.
DOLÉANCES DE STATUES, par Henriot.