L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913

Part 4

Chapter 43,696 wordsPublic domain

Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ, portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance, symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce milieu énigmatique.

Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!

PORTRAITS OFFICIELS

4 juin.

Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes croquis de leurs signatures respectives.

Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant, instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux pleins de résolution.

Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.

De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet d'une profanation.

Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu.

Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va pas avec cette figure-là.

On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions, méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant, me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui les font si ridicules.

Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste, que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé.

Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu faire avec eux plus ample connaissance.

QUELQUES SILHOUETTES EUROPÉENNES

14 juin 1912.

On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y sont restés.

Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé. C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français.

Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si compliquées entre Chinois et Européens.

Le général Munthe est fort occupé.

Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier.

Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans ses démarches par cet homme si obligeant.

Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise, la _sinite_, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire, des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare, le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort difficilement acquis.

Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent beaucoup et qu'ils apprécient fort.

Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce. Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.

L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise, qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.

Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si voisin pourtant de Paris.

M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud (5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère; son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une expression courante un peu obscure.

La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales, faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au revolver.

Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les Chinois, un malheur est vite arrivé.

Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans fil» de la légation d'Italie.

LA FAÇON DE PAYER VAUT MIEUX QUE CE QU'ON PAIE

Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto, quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant donné l'état des routes.

Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie, au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.

Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable. Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions, et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif.

Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine, la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation, résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante de l'esprit chinois.

Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite, des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir, croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu, depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils, un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse, il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous remercie.

Quelle leçon pour nos cochers!

Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.

Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en théorie, 100 _cents_--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien (très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser! Quelle est la nation qui produit de tels monstres?

L. SABATTIER.

--_A suivre_.--

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

_Romans_.

Faut-il, lorsque _la Maison brûle_, s'évader à temps pour rebâtir ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse, belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui, déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer, le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans, c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on devine, tout proche, le fantôme de _la Femme de Claude_, et il nous semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux «Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage, d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés, sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.

_L'Aéroplane sur la cathédrale_ (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre, symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination, envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète, mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille, très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient, comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point, car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de basilique.

Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale, _Lina_, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître (Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver, à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.

DEUX NOUVELLES VICTIMES DE L'AVIATION.

L'odyssée des frères Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation.

En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6° corps fut attristée par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait, comme sapeur réserviste, une période d'instruction durant laquelle il avait fait apprécier, autant que son habileté de pilote, la valeur du monoplan souple et léger construit sous sa direction. Il y a quelques jours, Charles Nieuport, frère cadet d'Edouard, s'est tué à Etampes, avec son mécanicien, en essayant un appareil devant la commission militaire chargée de le recevoir.

A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote qu'une pédale de gauchissement paraissait légèrement faussée. Charles Nieuport jugea inutile de la réparer, et il s'envola de nouveau. Il avait atteint une hauteur d'environ 300 mètres, quand, après avoir cessé d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plané, puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidité telle que le moteur s'enfonça de près d'un mètre dans le sol. Le malheureux pilote et son mécanicien, René Guyot, qu'il avait emmené comme passager, furent relevés horriblement broyés, ne donnant plus le moindre signe de vie.

Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom légèrement modifié, Charles Nieuport était né à Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succès de son frère ne lui donnèrent point le désir de voler. C'est seulement après la mort d'Edouard qu'il commença son apprentissage, et il obtint son brevet de pilote en février 1912. Poussé par un sentiment touchant de piété fraternelle, il voulait conquérir la croix de la Légion d'honneur pour la déposer sur la tombe du grand frère, en remplacement de celle qui fut reprise presque aussitôt que donnée, les règles de l'Ordre ne permettant pas de décorer un mort.

DEUX GRANDS SEIGNEURS ARABES A PARIS.