L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913

Part 3

Chapter 33,655 wordsPublic domain

Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins, s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de petits cris amusés.

Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes, ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec _les Eclaireuses_, de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La «générale» des _Eclaireuses_ a été un de ces «événements parisiens» où le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de «générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour _L'Illustration_ ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette réflexion de La Bruyère:

«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.»

La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de l'heure présente.

Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de «générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue, et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré, qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et applaudissaient l'auteur des _Eclaireuses_, qui est aussi celui _d'Amants_, du _Retour de Jérusalem_ et du _Ménage de Molière_. Ainsi, quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous l'objectif de _L'Illustration_, il s'est trouvé que c'était une page d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous reproduisons ici.

* * *

... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples, Sous les oliviers gris ou les verts orangers, Ainsi les deux amants figurent tous les couples; Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.

Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du «Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent, l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue, à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes tout de même, sont aimablement et justement exprimés.

On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans _Sur la pierre blanche_, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse, pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice Donnay.

Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.

Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay. Un mari disait, au sortir des _Eclaireuses_: «Cette comédie me plaît: il y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M. Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement démontrer.

Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante, Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires avec celles des Eclaireuses, et _Amants_ est la plus riche perle de ce double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut jouée _Lysistrata_, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra, danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles, nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous chérissez notre douceur!»

Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les deux poupées jolies, et se remet à écrire.

_Jean Lefranc._

UN BRILLANT FAIT DE GUERRE AU MAROC

LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS PAR LA COLONNE BRULARD

Mystérieux et déconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous expliquera cette énigme?

Au mois de novembre dernier, à peine tranquille à Marakech, le colonel Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hôte de marque. Il peut se flatter de l'amitié de deux des caïds importants, le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des hommes sûrs à travers les difficiles sentiers perdus, parmi les oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu'à leurs casbahs, véritables nids d'aigles, imprenables, gardées par des ravins propres aux embuscades.

Anflous est particulièrement cordial: il vient au-devant des nôtres, à un jour de marche, puis, après avoir invité le colonel et son état-major à lui rendre visite, repart, afin de préparer leur réception. Il leur fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-être, on le verra, jusqu'au tréfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, après le dîner, le divertissement d'un ballet, où paraissent quarante danseurs de choix, appliqués à leur plaire.

Anflous pousse l'amabilité jusqu'à l'extrême limite en se laissant complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le caïd si accueillant rentre chez lui, s'y enferme et prépare la trahison. Si bien que le général Brulard vient d'être contraint d'emporter de vive force le dar Anflous, où il a fait son entrée samedi dernier, non sans avoir éprouvé une vive résistance.

Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre directement vers la casbah d'Anflous, par une région accidentée, pénible, décrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el Tleta el Hanchen. En vain le caïd Guellouli, en son nom et au nom de ses deux alliés le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix: on sait, désormais, ce que valent ces comédies. Le 23, un combat s'engageait près de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia El Hassen était enlevée, et le 25, on attaquait le dar Anflous.

Les indigènes considéraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un sultan n'y était entré de vive force. De fait, la casbah fut vigoureusement défendue. Le combat, acharné, ne dura pas moins de six heures. Dans un terrain épouvantable, nos soldats déployèrent toutes leurs qualités de sang-froid et d'audace intrépide. Ce fut dans une charge superbe qu'ils emportèrent la forteresse. Nous avions 5 morts--dont un officier supérieur--et 16 blessés. Leurs noms ne sont pas encore publiés.

Quand on visita, à fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu'à une fabrique de fausse monnaie.

UN MOIS A PÉKIN

III

POLITIQUE ET FINANCES

Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens.

Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers, éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments, enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église.

Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.

Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le _tennis ground_ est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs contre les balles d'assaillants éventuels.

En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant. Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin.

Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas.

L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent assez fréquemment l'une ou l'autre nation.

Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin; cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.

LE DIFFICILE EMPRUNT

1er juin.

Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et angoissant qui ne peut échapper à personne.

Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un peu partout.

Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment. Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc. Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.

Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement xénophobe certain et très violent (2).

[Note 2: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont, en Chine, des intérêts communs liés au maintien du _statu quo_, Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison, conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.]

Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.

Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu, surtout, la chance de réussir. Les _Jeunes Chinois_ sont peu nombreux, audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme de juste, car tout augmente, ici aussi.

La révolution s'est faite au cri de: _Plus d'impôts!_ La République a pour devise: _Beaucoup plus d'impôts_. Le mot _plus_ a deux significations contraires en chinois comme en français.

Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas, les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.

Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle (toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.

Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.

Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades.

VISITE AU PARLEMENT

3 juin.

Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï.

M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons.

En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation; beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales, farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil, baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée. L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances.

Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président. Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.

J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais placé, il y avait des chaises.