L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913

Part 2

Chapter 23,507 wordsPublic domain

_Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant, très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc, et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à leur exacte valeur._

Constantinople, le 25 janvier 1913.

La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours; la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes, semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et revendique le droit de continuer de vivre en Europe.

Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au moment où ce violent changement s'est produit.

Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice. Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18 novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie; pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de Pennenrun, dans _L'Illustration_, et reproduit et commenté par tous les journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit.

Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents.

C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative, composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation pour répondre affirmativement à la note collective des puissances mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la forteresse et le vilayet d'Andrinople.

Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la population de Constantinople.

Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses mains.

Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide, mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère, deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil, plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes, pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui vendent le pays!»

Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.

Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et _l'armée de Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement._

Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la Sublime-Porte.

Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de 1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.

Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.

Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter; un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si monstrueuses.»

Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général, officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.

C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont confiance en ses destinées.

Y. R.

LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK

_Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que fut son lendemain:_

Constantinople, 24 janvier.

Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.

_Phot. Phébus._

Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude. Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique, Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu quelques centaines de manifestants.

La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre, quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.

Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich. Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute; pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont et viennent dans la cour.

A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir invité? j'aurais été discret.»

Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances, la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le violent effort de la veille!

Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.

A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du «Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné par lui.

Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.

Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune? Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?

Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes résolutions du désespoir.

Georges Rémond.

Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver bey.

«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse, vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi, maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa première grande peur.

La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au président de la République et lui promette solennellement ses loyaux services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M. Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de leur pays.

Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des _Lettres persanes_.

LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA COMÉDIE-MARIGNY.

_Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré._ (A côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)

_Photographie A. BERT prise au magnésium pour_ L'Illustration, _pendant un entracte, le 25 janvier._

«LES ÉCLAIREUSES»