L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913

Part 1

Chapter 13,651 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913

AVEC CE NUMÉRO L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE CONTENANT KISMET

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numéro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et comprend deux suppléments:

1° _L'Illustration Théâtrale_ contenant KISMET, d'Edward Knoblauch (texte français de Jules Lemaître);

2° Le 2e fascicule des SOUVENIRS D'ALGÉRIE (Récits de chasse et de guerre), du général Bruneau.

L'ILLUSTRATION _Prix de ce Numéro: Un Franc._ SAMEDI 1er FEVRIER 1913 _71e Année.--Nº 3649._

_Les prochains numéros de_ L'Illustration _contiendront:_

_La Femme seule, de_ M. BRIEUX; _La Prise de Berg-op-Zoom, de_ M. SACHA GUITRY; _Les Flambeaux_, de M. HENRY BATAILLE; _Alsace_, de MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE; _L'Homme qui assassina_, de M. PIERRE FRONDAIE, _d'après le roman de_ M. CLAUDE FARRÈRE; _L'Habit vert_, de MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET; _Les Eclaireuses_, de M. MAURICE DONNAY.

COURRIER DE PARIS

JOYAUX

Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret?

Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse, rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes, mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort, qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de la vie.

En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent, plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier, suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux, photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos, témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse. A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils, malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout. Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat et de l'Insensibilité.

Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures, leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah! qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains, poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire. En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle, avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds, qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir, montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule... accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé, enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité, les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence? Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps? Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie, tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry? Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été faite... au comptant...

Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE

LE «GRAND DIVAN» VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'ÉTAT JEUNE-TURC DU 23.

_Le soir du 22 janvier, notre envoyé spécial Georges Rémond, resté à Constantinople dans l'attente des événements (car il s'était jusque-là refusé personnellement à croire que la paix se ferait à Londres), nous adressait une intéressante correspondance relative à la réunion du «Grand Divan», qui venait d'autoriser le ministère Kiamil pacha à céder Andrinople aux alliés balkaniques. Le lendemain même allait se produire le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses précédentes lettres privées, n'avait jamais cessé de considérer comme possible. Et, le 24, il nous écrivait: «Je ne prévoyais certes plus cela avant-hier. L'impression qui se dégageait du spectacle du «Grand Divan», du décor matériel et moral au milieu duquel il s'était déroulé était bien telle que je vous l'ai décrite. Je n'ai rien à changer à ce récit, qui, si vous le publiez intégralement, formera, avec la relation des faits ultérieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de_ L'Illustration _y trouveront un fidèle reflet des contradictions où se débat l'Empire Ottoman, et le témoignage le plus probant des angoisses et des convulsions de Constantinople.»_

LE «GRAND DIVAN»

Constantinople, 22 janvier 1913.

Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la paix qui sort de celle-ci.

... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en compagnie de Jean Servien, du _Petit Marseillais_. Aux alentours pas un curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays, elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici, rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette ville.

Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment. Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent. Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police, fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent, amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A midi et demi, tout mouvement a cessé.

Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du Journal, Cuinet, du _Matin_, Mothu, de l'_Havas_, Genève, du _Stamboul_, et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient aujourd'hui le «Grand Divan».

On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est, Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs, fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères, indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci, concluant également à la paix.

Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps, et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat, ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre, était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela disparaît.

Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance, ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire du monde est malgré tout assuré par un décret divin?

Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au gouvernement et cède sur tous les points(1).

Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages menaçants et il commence de pleuvoir.

[Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la séance:

Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.

Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts des alliés.

Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du grand vizir,» Il en fut ainsi fait.]

Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite, large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux, des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde. Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à descendre le grand escalier.

Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait, l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en deux mots: _Finis Turquiae_? Trop clairement, certes! Et, cependant, en souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si malheureux.

GEORGES RÉMOND.

LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER