L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913

Part 3

Chapter 33,545 wordsPublic domain

Le livre de M. Stéphane Lauzanne (Ed. Fayard) est le premier ouvrage où se trouvent réunis--et à quelle heure opportune!--en une série de chapitres clairs, animés, pittoresques et substantiels, toutes les idées intéressantes, tous les documents utiles, tous les faits notables qui fixent la question d'Orient, en 1913. Déjà, sans doute, dans ses lettres et ses dépêches, M. Stéphane Lauzanne nous avait fait connaître les éléments précieux de son enquête sur le Bosphore, parmi les foules de Péra, dans les palais de Constantinople, ou dans l'état-major de Tchataldja; déjà, il nous avait silhouetté en traits précis le visage arménien de Noradounghian Gabriel effendi, le ministre des Affaires étrangères, fin lettré, ainsi que la haute et lourde silhouette du généralissime Nazim, «qui ne manque ni de bon sens, ni de valeur, mais dont le principal défaut est de faire tout un peu tard»; et aussi la douloureuse physionomie du grand vizir Kiamil, le grêle octogénaire qui incarne toute l'angoisse ottomane, et encore la double face de Mahmoud Chefket, qui mina son propre effort de réorganisation matérielle de l'armée en ruinant le moral traditionnel du soldat musulman; et enfin la sympathique figure du vaillant et malheureux Mahmoud Mouktar... Mais toutes ces notes, hâtives et colorées, devaient être liées entre elles et présentées en même temps que l'exposé--contrôlé, complété et libéré de la censure--des grands faits militaires, en un tableau d'ensemble, un tableau d'histoire de la Turquie d'Europe à ses derniers jours. Il n'est pas un chapitre de ce livre qui ne fournît à l'esprit soucieux d'actualités des indications précieuses et des sujets de méditation ou de discussion. Mais surtout on lit avec stupeur les pages révélatrices, documentaires, sur l'extraordinaire panique de Kirk-Kilissé qui décida, semble-t-il, de la défaite de l'empire et paraît avoir été comme voulue par le destin. Il y a aussi un chapitre très renseigné sur les massacres, les fameux massacres si exclusivement reprochés aux Turcs.

--Jamais, affirmait la soeur Jeanne, directrice de l'hôpital français de Constantinople, jamais une de nos soeurs n'a été molestée ou inquiétée. Il y en eut qui s'en furent exercer leur ministère jusqu'au fond des montagnes d'Arménie: pas une seule n'a été outragée ou malmenée. Nous n'avons pas eu à nous plaindre des Turcs. Notre robe est plus sacrée pour eux que pour beaucoup de chrétiens.

Quant au général Baumann, le réorganisateur français de la gendarmerie ottomane, il a répété bien des fois depuis les débuts de la guerre:

--Ne croyez pas que les massacreurs furent toujours les Turcs. Ne croyez pas que les victimes furent toujours les Bulgares ou les Grecs. Si vous voulez connaître la vérité telle qu'elle est, lisez les rapports que les onze officiers français qui sont de votre race, de votre mentalité, de votre croyance, ont rédigés depuis des mois sur les événements de Macédoine. Et puis vous jugerez.

M. Stéphane Lauzanne nous donne des extraits de ces rapports. Ils sont édifiants et méritaient vraiment quelque publicité. Mais, s'il en résulte que, peut-être en Macédoine, ce ne sont pas toujours les mêmes qui ont été massacrés, on n'en devait pas moins souhaiter que cette ère de sauvagerie prît fin d'une façon ou d'une autre et qu'à des mains plus adroites ou plus fermes fût confiée l'oeuvre, dédaignée par les Turcs, de réconciliation nationale et de régénération économique.

On attendait impatiemment un livre récent et complet ou, du moins, aussi complet que possible sur l'Albanie et les Albanais. Ce livre: l'_Albanie inconnue_ (Hachette), paraît aujourd'hui sous la signature de M. Gabriel Louis-Jaray. Selon l'heureuse expression de M. Gabriel Hanotaux en sa belle préface, «cet ouvrage arrive à son heure puisqu'il révèle à l'Europe la plus attardée de ses provinces au moment où elle devient la plus jeune de ses nations». En l'été 1909, poussé par un instinct vraiment divinatoire, M. Louis-Jaray a réussi à franchir les montagnes centrales de Licema et de Mirdite où nul étranger ne s'était aventuré avant lui, et c'est le récit de cette excursion hardie, de ce voyage presque impossible que vulgarise son livre d'aujourd'hui. On suit l'explorateur et ses quinze hommes d'escorte dans la marche redoutable qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par Pritchina, Mitrovitza, Spek, Prizrend, Licema, Orosch au pays des Mirdites, Scutari, Antivari, San Giovanni di Medua, Durazzo pour revenir à Uskub; et tous ces noms, devenus soudainement célèbres, s'appliquent, en suivant cet itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des paysages grandioses et des intérêts humains, racontent des traditions et des émotions qui présentent l'Albanie--la principauté indépendante de demain--avec le fort relief de son caractère à la fois sauvage et antique dans l'évolution moderne européenne.

A mentionner, enfin, dans la bibliographie récente de la question d'Orient, le pittoresque recueil d'observations (Ed. P. Roger, 4 fr.), notées sur place par M. A. Muzet, _Aux pays balkaniques: Monténégro, Serbie, Bulgarie_.

Actualités sociales.

«Il y a quelque chose de changé en France.» Voilà ce que l'on entend communément répéter dans notre pays où de nouveau s'exalte superbement l'idée de patrie. Sans doute, on peut dater de la première menace allemande un peu précise l'origine de ce réveil national. Mais, pour réaliser, chez nous, ce rajeunissement d'âme, n'y eût-il que l'imminence du péril extérieur. La vérité aussi, c'est que, depuis trois ou quatre ans, une génération toute neuve d'intellectuels est arrivée à l'âge d'homme, une génération libérée du pessimisme, du dogmatisme décevant des aînés et qui a substitué au goût stérile de la méditation, le désir, la volonté vivifiante de l'action.

«Si, écrivait Renan dans _Patrice_, si Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 brumaire n'aurait pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie... Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de fait, il n'est pas dans les conditions humaines, _il n'est pas né viable_.»

Au cours de sa très intéressante enquête, recueillie par l'_Opinion_, et éditée d'hier par la librairie Plon, Agathon a pu se convaincre et nous convaincre que _les Jeunes Gens d'aujourd'hui_ sont nés remarquablement viables. Ils ont le courage, l'espoir, l'optimisme, qui sont les plus précieuses des forces sociales. Et ils sentent la vanité de la négation, en même temps que «la difficulté de se passer d'un absolu moral». D'où, parallèlement à un retour au réalisme politique, un retour à l'idéal, au mysticisme, une renaissance des religions et plus particulièrement du catholicisme. On pourra discuter, en leur détail, certaines des affirmations d'Agathon, mais il serait difficile de n'être point frappé de la vérité générale de ses conclusions que confirme tout ce que, à l'heure actuelle, nous pouvons observer autour de nous. Dans une seconde partie du livre d'Agathon, se trouvent réunis les témoignages nouveaux et également décisifs, acquis après l'enquête dans tous les milieux intellectuels où l'on peut maintenant découvrir--dit l'un des témoins--«une intuition rajeunie de la réalité morale qu'est l'âme française, l'amour des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, une discipline morale», tout cela qui fait «une génération sérieuse, ardente et riche de sensibilité».

_Les Fastes révolutionnaires._ C'est pendant la Terreur, un dimanche, à Tréguier, où, pour la première fois, se dresse la guillotine. On conduit à l'échafaud une femme du peuple, une mère, condamnée à mort pour avoir donné asile à des prêtres insoumis... «Peu après 9 heures, on perçut, dominant le pas rythmé des soldats, une voix claire, une voix de femme qui chantait l'_Ave maris Stella_. C'était la condamnée, qu'on emmenait au supplice. Tous ceux qui, aux écoutes, l'entendirent du fond de leurs maisons en étaient immobiles d'angoisse et, derrière ces persiennes fermées, ces façades mortes, il y avait quelque part des enfants suffoquant de sanglots, qui reconnaissaient la voix de leur maman. Elle y pensait, elle le savait, elle chantait pourtant... Elle était tout en blanc; à son corsage, elle avait placé cinq fleurs... cinq fleurs qui, pour elle, avaient nom Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et Jean-Baptiste. Et, sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique, son coeur battait ses dernières pulsations...» Dans le nouveau recueil de récits révolutionnaires, auquel nous empruntons ces lignes émouvantes (_Bleus, Blancs et Rouges_, Perrin, 5 fr.), M. G. Lenôtre nous convainc aisément que la Terreur en province fut plus sanglante et plus impitoyable encore qu'à Paris. Tels missionnaires de la Convention y rivalisèrent d'atrocité voulue et raffinée. «Durant le demi-siècle qui suivit la Révolution, les survivants de l'un et de l'autre camp, encore sous l'étreinte de l'effrayant cauchemar, se refusaient d'un tacite accord à en évoquer certaines visions trop repoussantes... Mais, à présent que la mode est de discréditer systématiquement les victimes et d'exalter effrontément les oppresseurs, une telle réserve n'est plus autorisée. Quand tout sera connu, même l'immonde, on jugera impartialement auxquels revient l'opprobre et à qui doit aller la pitié.» Lisez «Taupin», «le Mariage de M. de Bréchard», «l'Abbé Jumel», «Mlle de La Chauvinière», «Angélique des Melliers», «Auguste». Vous frissonnerez souvent au contact de la vérité qui passe, froide et nue comme le couperet. Mais vous ne pourrez détacher vos yeux de ces tableaux de la folie rouge reconstitués par l'art si personnel et minutieusement documenté de cet incomparable évocateur.

D'autres témoignages précieux, d'autres documents impitoyables sur les fastes sanglants de cette terrible époque nous sont également présentés par M. Paul Gaulot dans une émouvante étude sur _les Petites Victimes de la Terreur_ (Plon). Ces petites victimes--ainsi désignées pour leur humble condition sociale, car devant la guillotine il n'y eut que des égaux--Catherine Cler, Marie-Madeleine Coutelet, Laverdy, Dervillé, Paverolles, Agathe Jolivet, Marguerite Boulet, Charles Noël et une quinzaine d'autres, étaient des jeunes filles des pauvres femmes, des vieillards, des fous, dont aucun n'était assurément capable de faire courir le moindre danger, non point à la société, mais au régime lui-même. Et tous, néanmoins, périrent «légalement». condamnés régulièrement par des juges et pour des «crimes» que n'avaient prévus encore aucune législation ni aucune civilisation.

Il semble bien que l'on n'aura jamais tout dit sur la question Louis XVII, car la bibliographie sur ce mystère de l'histoire s'allonge chaque année de quelques nouvelles études. Ce n'est certainement point la «Réponse» de M. Boissy d'Anglas «à M. Frédéric Masson et à quelques autres», (_la Question Louis XVII_, Daragon, 1 fr. 25) qui nous convaincra d'une façon décisive de la réalité de la survivance. Mais plutôt les arguments nets, directs, multiples et concordants, que M. Gustave Bord a accumulés dans les quatre forts volumes de son ouvrage: _Autour du Temple_ (Émile-Paul), nous paraîtraient-ils beaucoup plus solidement confirmer la vérité simple, jusqu'ici le plus généralement admise par l'histoire, de la mort au Temple de l'enfant royal. Le laborieux ouvrage de M. Gustave Bord mériterait une minutieuse analyse. Mais on ne peut point toujours parler de la question Louis XVII. Il suffira de signaler cette très complète et très curieuse enquête à ceux que le sujet continue de particulièrement passionner.

MORT DE L'ÉVÊQUE D'ÉVREUX

Un digne et doux prélat vient de disparaître au milieu de l'affliction sincère et exceptionnelle de tout un diocèse. Mgr Meunier, à qui la ville d'Évreux vient de faire des funérailles grandioses, était né en Corse, à Calvi, le 10 janvier 1844. Après avoir exercé pendant dix ans à Avignon les fonctions de vicaire général, il fut nommé évêque d'Évreux, en 1898. Très bon, extrêmement charitable, ardemment patriote, il était très populaire auprès de ses fidèles et tenu en haute estime dans l'épiscopat pour sa haute valeur morale.

LA PREMIÈRE FEMME DÉPUTÉ AUX ÉTATS-UNIS

Pour la première fois aux États-Unis, en décembre dernier, une femme a été élue député. C'est la doctoresse Nena Jolidon-Croake, que les électeurs de l'État de Washington, où le droit de vote et, conséquemment, de représentation est reconnu aux femmes, ont envoyée participer aux travaux législatifs.

Mme Nena Jolidon-Croake est d'origine française. Le berceau de sa famille est Vauthiermont, dans l'ancien département du Haut-Rhin. Son arrière-grand-père fut l'un des volontaires français qui s'enrôlèrent aux États-Unis pour prendre part à la guerre de l'Indépendance. Après son retour en France, le soldat de Washington exerça les fonctions d'instituteur. Il était maire de Vauthiermont en 1814, lors de l'invasion des alliés, et fut tué par les Prussiens pour s'être courageusement opposé à leurs exactions. Le grand-père de Mme Jolidon-Croake, également instituteur à Vauthiermont, quitta la France pour l'Amérique en 1826. Il emmenait avec lui ses enfants, dont l'un d'eux, François Jolidon, le père du député actuel, revint souvent sur le vieux continent et maintint les relations les plus étroites entre la branche américaine et la branche française de la même famille.

Dans les lettres récentes qu'elle adressa à ses parents de France, la doctoresse Jolidon-Croake, député américain, donne de fort intéressants détails sur les difficultés de sa campagne électorale au cours de laquelle elle dut lutter contre six concurrents masculins.

Il est à noter--curieuse coïncidence--que c'est la petite-fille d'un ancien soldat français de Washington qui devient la première femme député d'Amérique dans l'État précisément qui a reçu le nom du libérateur de la grande république américaine.

L'ANNIVERSAIRE DE BUZENVAL

L'anniversaire de la bataille de Buzenval a été célébré, dimanche dernier, 19 janvier, suivant la bonne tradition patriotique. Tandis que, à Garches, les autorités et les habitants de la commune se rendaient, en pieux pèlerinage, au cimetière où reposent les soldats morts pour la patrie, le maire et la municipalité de Rueil, toutes les sociétés locales, les jeunes gens de la classe 1912, s'étaient réunis pour venir déposer des couronnes sur le monument commémoratif du glorieux combat. Après les discours, le maire de Rueil, M. Leblond, remit la médaille de la guerre à une vaillante femme, Mme Dietenbek, qui, engagée volontaire en 1870, servit comme cantinière au 11e bataillon de marche et fut blessée à Buzenval. Mme Dietenbek avait revêtu, pour la circonstance, son uniforme d'antan, si seyant, si gai. Sur la tunique bleue, M. Leblond épingla le ruban; puis, martialement, il lui donna l'accolade.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

LES VIVRES ET LES MUNITIONS DE L'ARMÉE BULGARE.

On a dit, avec raison, que les victoires des alliés balkaniques peuvent être attribuées, dans une large mesure, à l'excellente organisation du service de ravitaillement. Il semble notamment que les Bulgares ont eu à résoudre, sous ce rapport, des problèmes que nombre d'états-majors européens eussent considérés comme presque insolubles.

Notre collaborateur, M. de Pennenrun, doit nous conter bientôt la façon remarquable dont fonctionnèrent les chemins de fer bulgares. Mais, comme le fait remarquer, dans la _Revue, générale des sciences_, le commandant Lemarc, l'armée de la Maritza ne put utiliser que peu de temps la voie ferrée Sofia--Philippopoli--Mustapha-Pacha. Au bout, de quelques jours, elle se trouva à 90, 100, 150 kilomètres de la ligne.

Comment cette armée put-elle se ravitailler rapidement dans de telles conditions? Les données sérieuses manquent encore pour l'expliquer. Le commandant Lemarc nous indique du moins les facilités que put rencontrer l'état-major et les difficultés qu'il eut à résoudre.

A l'entrée en campagne, l'armée de la Maritza comptait 8 divisions formant un total de 225.000 hommes, soit à peu près la valeur de cinq corps d'armée français. Le haut commandement avait, pour assurer la nourriture du soldat, des ressources de divers ordres: les vivres du pays, les vivres portés par les hommes, ceux transportés par des voitures suivant les troupes, et ceux envoyés de l'arrière.

La guerre ayant commencé aussitôt après la récolte, l'armée bulgare s'est trouvée dans des conditions exceptionnelles pour vivre aux dépens des pays traversés. Les paysans de Thrace ont, en effet, l'habitude de conserver d'une récolte à l'autre ce qui est nécessaire à la nourriture de leur famille et de leurs animaux.

Or, l'expérience apprend que, dans un pays agricole moyennement peuplé, 60 à 70 habitants par kilomètre carré, une zone de 3 kilomètres carrés au maximum peut faire vivre 1.000 hommes pendant un jour. En Thrace, où la densité de la population ne dépasse guère 30 habitants par kilomètre carré, il faudrait une zone de 5 kilomètres carrés. Dès lors, l'armée bulgare avait besoin d'une zone d'environ 100 kilomètres de longueur sur 30 à 35 kilomètres de profondeur pour s'alimenter durant quatre jours, sans rien recevoir de l'arrière et sans toucher à ses réserves. Cela représentait 750 hommes pour 10 kilomètres carrés.

En ce qui concerne la viande, on admet qu'un pays, à moins d'être très pauvre, possède 10 têtes de gros bétail par kilomètre carré (non compris les moutons et les porcs). Une zone de 10 kilomètres carrés pouvait donc fournir 100 têtes qui, à raison de 400 rations par tête, donnaient 4.000 rations pour les 750 hommes occupant cette surface.

Le commandant Lemarc estime que, dans ces conditions, la période de concentration n'offrait aux Bulgares aucun problème d'alimentation difficile; l'exploitation des ressources locales pouvait suffire.

Le ravitaillement par convois présentait d'autres difficultés. Disons seulement qu'en supposant les huit divisions de l'armée de Thrace éloignées de huit étapes de leur base, il fallait, pour assurer la nourriture des troupes, 12.800 voitures avec 25.600 animaux de trait.

Examinons maintenant le chapitre des munitions.

Chaque division possédait comme artillerie:

9 batteries Schneider (Creusot), de 4 pièces;

3 à 6 batteries Krupp, de 3 à 6 pièces;

1 batterie d'obusiers lourds de 4 pièces.

Soit un total de 54 à 72 pièces légères et de 4 pièces lourdes.

On peut compter, par pièce rapide, une consommation journalière de 70 à 140 coups par pièce. Pendant la guerre de Mandchourie, certaines batteries japonaises ou russes ont tiré 500 coups par pièce dans un seul jour.

Si nous adoptons 140 coups pour les pièces légères, 100 coups pour les pièces lourdes, la consommation pour deux batailles aura été respectivement de 280 et 200 coups.

Soit pour une division:

280 x 60 (nombre moyen de pièces légères) = 16.800 coups.

200 x 4 (pièces lourdes) = 800 coups.

Le total pour les 8 divisions serait:

134.400 coups de pièces légères pesant 1.500.000 kilos;

6.400 coups de pièces lourdes, pesant 130.000 kilos.

Pour transporter ces munitions d'artillerie, il fallait 3.260 voitures.

D'autre part, on peut admettre qu'un homme consommait 50 cartouches dans un petit combat et 100 cartouches dans une bataille. En supposant que chaque soldat bulgare ait été engagé dans deux combats et dans une bataille, il aura consommé 200 cartouches. Soit, pour l'armée, 36 millions de cartouches pesant un million de kilos et formant le chargement de 2.000 voitures.

Récapitulons. Le ravitaillement de l'armée de la Maritza exigeait:

Voitures.

Pour les vivres. 12.800

Pour les munitions d'artillerie. 3.260 Pour les munitions d'infanterie. 2.000

Ensemble. 18.060

De son côté, l'armée d'Andrinople demandait environ 5.000 voitures.

Soit un total de 23.060 voitures avec 46.120 animaux.

Cette masse de véhicules occuperait sur une route une longueur de 230 kilomètres, soit la distance de Paris à Maubeuge.

LES ACCIDENTS DU TRAVAIL EN FRANCE.

Le nombre des accidents du travail, depuis l'année 1904, a subi une progression régulière qui peut sembler étrange et excessive:

En 1901...... 229.162 accidents.

En 1902...... 223.286

En 1903...... 212.753

En 1904...... 222.124

En 1905...... 259.882

En 1906...... 306.860

En 1907...... 359.747

En 1908...... 354.027

En 1909...... 383.249

Ainsi, de 1904 à 1909, dans l'espace de cinq années seulement, le nombre des accidents a presque doublé.

Il est remarquable d'ailleurs que cette augmentation (qui de 1908 à 1909 est de 8,25 %) affecte toutes les catégories professionnelles sauf deux, celle des tailles de pierres précieuses et celle de la manutention.

L'Inspection du travail attribue cet accroissement à une reprise générale de l'activité commerciale et industrielle.

Il serait facile de démontrer que les deux courbes ne sont nullement parallèles.

Il semblerait plus logique de voir dans ce mouvement le résultat d'une éducation spéciale des intéressés. Pendant les quatre premières années, le nombre des accidents reste stationnaire. Les intéressés connaissent à peine la loi, et ne savent pas s'en servir. Ils l'étudient. Mais, dès 1905, ils la connaissent, et s'en servent.

LA PRÉVISION DES TREMBLEMENTS DE TERRE.

On sait qu'un sismologiste anglais, M. H. E. Reid, a proposé un moyen de prévoir les tremblements de terre consistant à dresser des piliers en ligne faisant l'angle droit avec un début de faille. Si, après avoir bien repéré ces piliers, on continue à les surveiller, on discernera de petites modifications résultant de petits mouvements insensibles qui présagent et précèdent toujours des mouvements beaucoup plus forts.

Un autre sismologiste, M. C. Davison, propose une surveillance des petites secousses dans le temps et dans l'espace, car elles en présagent toujours de plus violentes. Dans le cas du séisme de Mino-Owari, au Japon, en 1891, il y a eu une augmentation marquée de fréquence des chocs autour de la ligne de rupture, de la faille, pendant les quatre années précédentes. Le grand déplacement d'où résulte un tremblement de terre a toujours besoin d'être préparé: il faut que, les uns après les autres, divers obstacles au glissement disparaissent. C'est cette disparition progressive d'obstacles qui est cause des chocs préliminaires, et qui, tout à coup, permet la catastrophe brusque et considérable. Si donc, on observe avec soin, et si l'on porte sur la carte l'indication des épicentres des petites secousses ressenties, on peut considérer la ligne qui réunit ces épicentres comme donnant l'esquisse générale d'une faille qui se produira avant longtemps, de façon subite. Dans le cas du Mino-Owari, il est très visible que la carte des failles qu'on pouvait présager d'après les petites secousses deux ans avant le séisme coïncide exactement avec la carte des failles réalisées lors de ce dernier.

UN ESSAI D'INDUSTRIE SUCRIÈRE EN ANGLETERRE.

L'Angleterre consomme une quantité énorme de sucre qu'elle est obligée d'importer de ses colonies et des pays étrangers, car on admet généralement que le sol et le climat des îles Britanniques ne comportent point une culture rémunératrice de la betterave.