L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913

Part 2

Chapter 23,150 wordsPublic domain

A la Chambre des députés, M. Raymond Poincaré avait, d'emblée, conquis une situation enviable. Un discours sur le budget des finances, en octobre 1890, avait mis en lumière la clarté de son esprit, son entente des affaires publiques. En 1893, il se voyait confier le rapport général sur le budget. Cette même année, il faisait partie, comme ministre de l'Instruction publique, du cabinet Charles Dupuy, qui dura seulement quelques mois (avril-décembre). Mais quand, six mois plus tard, M. Charles Dupuy reprit la présidence du Conseil, il confia à M. Raymond Poincaré le ministère des Finances (juin 1894 à janvier 1895). M. Ribot, qui succéda à M. Ch. Dupuy comme chef du gouvernement, conserva ce collaborateur précieux, que la souplesse de son esprit et l'étendue de ses connaissances mettaient à même de rendre, à la tête de l'un ou l'autre département, des services distingués, lui confiant derechef le ministère de l'Instruction publique.

La chute du cabinet Ribot fit rentrer dans le rang M. Raymond Poincaré. Ses collègues le portèrent bientôt à la vice-présidence de la Chambre, où il fut tour à tour réélu trois fois (1896-1897-1898).

M. Sarrien, en mars 1906, le rappela au pouvoir, lui attribuant le ministère des Finances, qu'il abandonna au moment où M. Clemenceau fut appelé à former un cabinet.

A la fin de 1911, période troublée, inquiète, on discutait le traité franco-allemand. M. Raymond Poincaré était chargé, par le Sénat, de rédiger le rapport sur cet instrument diplomatique lorsque tomba le ministère Caillaux. C'est alors qu'il fut appelé--janvier 1912--à former le cabinet aux destinées duquel il présida jusqu'au 17 janvier dernier.

Au cours de ses passages successifs au ministère, M. Raymond Poincaré a attaché son nom à diverses réformes ou actes politiques importants. Il a fait proclamer l'autonomie des Universités, créé le doctorat ès sciences politiques et administratives, fait adopter l'impôt progressif sur les successions, puis, président du Conseil, fait ratifier au Parlement le traité franco-allemand et le traité franco-espagnol, voter le traité instituant le protectorat marocain et, enfin, fait accepter par la Chambre la réforme électorale.

Au moment où l'Assemblée nationale vient de donner à sa politique générale une si haute et si éloquente consécration, il sied de rappeler, bien que ces souvenirs soient encore tout frais dans nos mémoires, avec quel fier souci de la dignité nationale il a dirigé, depuis un an, les affaires extérieures de la France.

En ces derniers mois, il avait assumé un rôle agissant qui lui avait conféré, aux yeux de l'Europe entière, un prestige considérable. Dès que se dessina la crise balkanique, il avait pris l'initiative généreuse de faire, appel à une entente des puissances en vue d'une action pacificatrice. Il n'a pas dépendu de ses sages conseils, des vaillants efforts qu'il multiplia jusqu'au bout, que l'orage actuel ne fût conjuré. Le mérite de son attitude, si conforme à la grande tradition française, demeure entier à son actif: il s'est, en ces jours troublés, inquiétants, affirmé grand homme d'État. Son influence dans la politique intérieure ne fut pas moins bienfaisante. L'autorité avec laquelle, au nom de la France, il avait paru devant l'Europe, ferme sans provocation, l'esprit conciliant mais résolu qu'il avait montré en face des adversaires mêmes du dedans, ce sont les deux bases solides de l'estime, de l'affection que lui a vouées la foule équitable.

L'ACADÉMICIEN

M. Raymond Poincaré est, depuis 1909, membre de l'Académie française où il a remplacé cet autre Lorrain admirable, Émile Gebhart et où l'a accueilli M. Ernest Lavisse.

En dehors des classiques thèses de doctorat, en dehors même de son oeuvre oratoire, plaidoiries, discours politiques, d'une pensée si forte et d'une forme littéraire si parfaite, il était désigné au choix de l'illustre Compagnie par un ouvrage qui, sous le titre _Idées contemporaines_, publié en 1906, contient une série d'études sur des sujets très divers, du «Courage fiscal» à un «Éloge d'Arago», d'un chapitre sur «l'Éducation des jeunes filles» à un autre sur «Jeanne d'Arc et l'idée nationale», où son esprit pénétrant, son talent sobre et de grand style se montrent sous les aspects les plus variés et les plus captivants.

Et, détail piquant, celui qui, dans quelques semaines, va porter en écharpe le grand cordon de la Légion d'honneur n'était, jusqu'à présent, pas même chevalier de l'ordre... Que, d'ailleurs, on n'en prenne pas texte pour récriminer contre l'injustice de ceux qui récompensent les mérites. La vérité est que M. Raymond Poincaré était entré dans la politique, était ministre même avant l'âge où les plus ambitieux peuvent songer à la croix,--et qu'une loi sévère interdit aux parlementaires en fonctions de la recevoir, quels que soient les services qu'ils puissent rendre à la République.

G. B.

LES COULISSES DU CONGRÈS

DANS LES COULOIRS DES TRIBUNES

Nous montrons, plus loin, par un document photographique qui fixe une minute d'histoire, l'acte décisif du Congrès, la proclamation, devant l'Assemblée nationale, du nouveau président de la République. Mais ce n'est pas dans la salle des séances que se joua tout entière la partie engagée pour la plus haute magistrature de l'État. Et les coulisses, mondaines et politiques, de l'élection présentèrent, en cette journée mémorable, de curieux aspects.

Dans le couloir des tribunes réservées à d'heureux et rares invités, à l'heure du vote, on se croirait presque dans un couloir de théâtre, pendant un entr'acte de répétition générale. Le spectacle parlementaire qui se donne ici est, en effet, fort couru, et jamais, de mémoire de congressiste, on ne vit salle plus brillante, plus nombreuse en jolies femmes. Elles sont venues là, attirées par la grande affaire parisienne qu'est avant tout, à leurs yeux, l'élection présidentielle, excitées comme par l'attrait d'une pièce nouvelle, dont on a beaucoup parlé avant que le rideau se lève, et dont on attend beaucoup: sera-ce le triomphe indiscutable, complet, ou simplement le succès d'estime?

De leurs fauteuils de balcon où elles formaient la plus gracieuse des «corbeilles», elles ont assisté à la première partie du spectacle,--entendez la proclamation du premier scrutin. Et maintenant, répandues dans les couloirs, elles échangent leurs impressions et leurs voeux, consultent l'important personnage qui passe, un papier à la main, discutent les chiffres, commentent les résultats. Tandis qu'en bas, dans la galerie des Bustes, les dernières passions se mêlent et se heurtent à grand bruit, ici on cause discrètement, à voix douce, comme dans un salon. Une réunion mondaine s'est improvisée, en un coin du palais où s'agitent les destinées de la France. Et sans doute en est-il, parmi ces élégantes, qui, reprises bientôt par des préoccupations moins graves, s'interrompent de parler «politique», pour aborder le chapitre--inépuisable--des toilettes.

DANS LA GALERIE DES BUSTES

Cependant le second tour a commencé, et la salle des séances, où tout à l'heure se pressaient, impatients d'entendre proclamer le premier scrutin, les membres de l'Assemblée nationale, s'est vidée en un instant. C'est maintenant dans la galerie des Bustes, emplie de rumeurs, qu'est le spectacle.

Tandis que chacun va successivement voter, des groupes se forment près des portes, autour de la table où sont posés les bulletins. Sénateurs et députés s'abordent, s'interrogent, échangent un mot, un sourire, rapprochés et séparés au hasard des rencontres. Certains se félicitent, escomptant le succès de leur candidat; d'autres discutent encore, non sans véhémence. Des colloques s'établissent, dont plus d'un paraît imprévu: M. Ribot se penche vers M. Combes, qui, l'instant d'avant s'entretenait avec l'abbé Lemire. Très entouré, M. Briand exhorte, avec sa persuasive éloquence, plusieurs parlementaires à «faire l'union républicaine sur le nom de M. Poincaré». Cependant, comme le jour tombe, une longue théorie d'huissiers traverse la galerie, porteurs de lampes destinées aux salons voisins, où des remuons se tiennent... La bataille va s'achever.

Il est exactement six heures quarante-cinq. Après la suspension de séance d'une heure qui a suivi le second scrutin, le président de l'Assemblée nationale a fait son entrée dans la salle du Congrès, peu à peu désertée pendant les opérations de dépouillement et où viennent d'affluer en un clin d'oeil, dans toutes les travées, de l'extrême droite à l'extrême gauche, les 872 votants. L'instant est solennel. Une heure et une date se fixent dans l'histoire parlementaire de la France; toute l'attention, tous les regards des congressistes vont au président de l'Assemblée qui se lève, et il y a une minute d'immobilité et de silence,--tandis qu'au-dessus de ce millier de têtes où viennent de bouillonner les passions politiques, tout là-haut, allongé sur la toiture vitrée de la salle, un audacieux opérateur prend un cliché unique dans les annales de la photographie. Il remplit, lui aussi, son rôle historique avec vaillance et précision et saisit, dans toute son ampleur, avec tous ses premiers rôles et tous ses figurants, la physionomie de ce Congrès du 17 janvier, que les circonstances, les luttes ardentes de la veille et les indications précises de l'opinion nationale auront rendu exceptionnel.

M. Poincaré a connu, le 17 janvier, les premières émotions de la grande popularité. Les Parisiens attendaient impatiemment, mais sans vouloir douter de sa victoire, la décision du Congrès: ils l'ont accueillie avec une joie unanime. Et ce furent, sur les boulevards, devant les transparents des journaux annonçant, en lettres lumineuses, les résultats officiels, dans les cinématographes où déjà se déroulaient, sur l'écran, les péripéties de la journée, des manifestations spontanées en l'honneur du nouveau président de la République.

Salué par des ovations chaleureuses à son retour de Versailles, devant la gare des Invalides, et aux abords de l'Elysée, où il était allé, selon le protocole, rendre visite à M. Fallières, l'élu du Congrès avait regagné son hôtel de la rue du Commandant-Marchand. Plusieurs milliers de personnes vinrent l'y acclamer vers 11 heures, demandant à grands cris qu'il se montrât. Et M. Poincaré dut paraître à son balcon, entouré de Mme Poincaré--que réclamait aussi la foule, et qui eut sa part des applaudissements--et de quelques amis, tandis que les photographes se hâtaient de prendre des clichés de cette scène, à la vive lumière du magnésium.

LES DEUX GRANDS ÉLECTEURS DU CONGRÈS DE VERSAILLES

LE NOUVEAU CABINET

Au lendemain de son élection à la présidence de la République, M. Raymond Poincaré, en complet accord avec ses collègues, remettait à M. Armand Fallières la démission du ministère. Le soir même, le chef de l'État confiait à M. Aristide Briand la mission de former le nouveau cabinet.

La tâche qu'avait assumée allègrement M. Aristide Briand lui fut facile.

Son rêve eût été de conserver, groupés autour de lui, tous les collaborateurs du cabinet Poincaré, puisque aussi bien il entend continuer la politique qui, depuis un an, a donné de si féconds résultats. Mais en dehors de M. Pams, qui s'était retiré la veille de l'élection présidentielle, trois autres de ses collègues lui exprimèrent le regret de ne pouvoir demeurer à ses côtés: MM. Delcassé, ministre de la Marine, Léon Bourgeois, ministre du Travail, et M. Lebrun, qui avait remplacé au ministère de la Guerre M. Millerand. Il fallut donc pourvoir--avec celui des Affaires étrangères--quatre portefeuilles de titulaires nouveaux. De plus, quelques remaniements furent nécessaires dans l'attribution des autres départements, M. Aristide Briand tenant à prendre, avec la présidence du Conseil, le ministère de l'Intérieur.

Le ministère fut constitué dès mardi soir:

Dix de ses membres appartenaient déjà à l'ancien cabinet, cinq qui y reprennent des portefeuilles avaient précédemment été ministres: M. Barthou, qui remplace M. Aristide Briand à la vice-présidence du conseil des ministres, avait déjà occupé ces hautes fonctions. M. Jonnart a été ministre des Travaux publics en 1893-1894, mais il s'est surtout imposé à l'attention dans les hautes fonctions de gouverneur général de l'Algérie, auxquelles il fut appelé à deux reprises, en 1900, puis de 1903 à 1911. M. Eugène Etienne, qui avait été auparavant ministre de l'Intérieur, prit le portefeuille de la Guerre dans le cabinet Rouvier et le conserva dans le cabinet Sarrien. Enfin, M. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics, est désigné pour présider aux destinées de la marine par sa qualité de président de la Ligue maritime, et par l'intelligente sollicitude qu'il a toujours montrée aux choses de la marine.

On a dit avec quel dévouement les jeunes princesses de la famille royale de Grèce ont organisé les secours aux blessés en Grèce, en Thessalie et en Epire, mais il sera particulièrement agréable aux Français qu'un ami de _L'Illustration_, actuellement en Epire, M. S. Vlasto, leur signale le rôle bienfaisant, en cette guerre, d'une princesse de France, la princesse Georges de Grèce, née princesse Marie Bonaparte:

«Après avoir installé à ses frais le vaisseau-hôpital _Albania_, la princesse Marie est venue à Preveza où, de ses deniers, elle a créé un hôpital qu'elle a placé sous la direction de Mme Panas, veuve du célèbre chirurgien, dame de la Croix-Rouge française.

«Toute l'Epire est sous le charme de cette princesse française qui ne recule devant aucune fatigue, visite et soigne elle-même les blessés, organise des soupes populaires pour les réfugiés et porte partout le rayonnement de sa bonté et de sa beauté.

» Le hasard a conduit les pas de la princesse Marie à Nicopolis où eut lieu en 1798 la défense héroïque de 280 Français assiégés par 6.000 sauvages musulmans sous les ordres de Mouktar pacha, le fils du fameux Ali, pacha de Janina.

»Fouqueville raconte (tome I, chapitre IV, de son _Histoire de la régénération de la Grèce_) l'admirable résistance de quelques soldats français conduits par Tissot et le capitaine Richemond. Il décrit l'affreux massacre des prisonniers, «le bras du bourreau nègre qui n'avait cessé d'égorger s'arrêta, son corps s'agita convulsivement, ses genoux fléchirent et il vint tomber asphyxié au milieu des martyrs».

»La photographie représente la princesse Marie, qui, adossée aux murs du petit théâtre antique de Nicopolis, contemple les lieux où furent massacrés et où sont enterrés les soldats de Bonaparte.»

APRÈS LA CONQUÊTE

_Notre correspondant de Rome nous écrit:_

Rome, revêtue de sa parure de fête, a reçu hier, 19 janvier, les délégations des régiments qui ont pris part à la campagne de Tripolitaine et qui venaient dans la capitale pour faire décorer leurs drapeaux par le roi.

La cérémonie, magnifique, fut empreinte d'un caractère de noblesse et de grandeur qui impressionna profondément tous ceux qui y assistèrent.

Après une revue à Castro Pretorio, les troupes de Libye, y compris un bataillon d'asoari, dénièrent devant les souverains, sur la place de l'Indépendance.

Du terrain de la revue jusqu'à la piazza Venezia, les troupes de la garnison de Rome en grande tenue formaient la haie, tandis que leurs camarades rentrés d'Afrique passaient en tenue de campagne, au milieu des hourras et des fleurs dont la foule était prodigue.

Ensuite, sur le monument Victor-Emmanuel II lui-même, la cérémonie principale se déroula en une véritable apothéose.

Les souverains et la reine mère, ayant à leurs côtés tous les princes de la maison de Savoie, vinrent se placer sur le monument, au pied de l'autel de la Patrie.

Les officiers qui venaient de combattre en Libye se groupèrent également sur le monument; en bas, à droite, prirent place les généraux et les amiraux, et, à gauche, les députés et les sénateurs.

Alors, sur un signe du ministre de la Guerre, le général Spingardi, les porte-drapeau dont les étendards vont être décorés s'avancent sur un rang, suivis des colonels de chaque régiment.

Le moment est solennel. Sur la grande place, les troupes sont massées en carré; c'est une féerie de couleurs et d'armes qui étincellent au soleil. Les drapeaux, dont quelques-uns sont en loques, s'inclinent devant le roi, qui, après avoir entendu un bref discours de présentation du ministre de la Guerre, s'avance et épingle tour à tour sur la soie glorieuse la médaille conquise en Libye.

La cérémonie terminée, les souverains, escortés d'un brillant état-major et de tous les princes royaux, sont rentrés au Quirinal où la foule leur fit de chaudes ovations.

Le soir, au théâtre Constanzi, eut lieu une grande représentation de gala à laquelle les souverains assistèrent.

La journée du 19 janvier peut être considérée comme le digne couronnement de la guerre italo-turque et de la conquête de la Tripolitaine.

Il faut noter l'amabilité avec laquelle la presse étrangère a été admise à participer à la fête. On a voulu lui faire oublier les rigueurs de la censure qui, pendant l'année de guerre, fut inexorable, et on y a pleinement réussi.

ROBERT VAUCHER.

LES GRANDES PUISSANCES ET LA TURQUIE

La note collective des grandes puissances qui, ainsi que nous l'avons indiqué la semaine dernière, conseillait à la Turquie de céder Andrinople et d'abandonner à l'Europe la solution de la question des îles, a été remise à la Porte par les ambassadeurs le jour même où paraissait notre précédent numéro. Les représentants des six grandes puissances s'étaient donné rendez-vous, le 17 janvier, à 3 heures, à la Sublime-Porte où le marquis Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie et doyen du corps diplomatique, a pris seul la parole: «Au nom de nos gouvernements, a-t-il dit au ministre des Affaires étrangères ottoman, nous avons l'honneur de vous remettre la présente note à laquelle nous vous prions de répondre le plus tôt possible.»--«Le gouvernement impérial répondra dans le plus bref délai», dit Noradounghian Gabriel effendi, en recevant le document.

L'entrevue, très courtoise, ne dura que quelques minutes et les ambassadeurs se retirèrent, tandis qu'un de nos confrères italiens, le docteur Renzo Larco, correspondant du _Corriere della Sera_, réussissait à prendre un cliché du groupe sortant de la, Sublime-Porte.

L'impression générale, sur le moment, était que l'on se heurterait, du côté du gouvernement turc, à une résistance traduite par un refus poli de céder Andrinople. Mais ces derniers jours, après la démarche collective, il semble bien que de nouvelles instances individuelles et pressantes dis plusieurs des ambassadeurs ont fortement influencé les ministres ottomans, qui sont maintenant résignés aux suprêmes sacrifices, le haut conseil de dignitaires et de fonctionnaires convoqué par le gouvernement s'étant prononcé, comme on le prévoyait, en faveur de la paix.

Il faut cependant aussi tenir compte, en ces circonstances, du sentiment de l'armée, dont l'état moral, depuis l'arrivée à Tchataldja d'Enver bey, de Fethi bey et des héros de Tripoli, se serait complètement transformé et qui, avec ses 200.000 hommes campés entre Tchataldja et Gallipoli à moins de 50 kilomètres de Constantinople, constitue une puissance qu'on ne saurait négliger dans les décisions actuelles.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

_La Question d'Orient en 1913._

Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1853, tandis qu'on dansait au Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas prenait à part, fort amicalement, l'ambassadeur de la reine, lord Seymour, et lui disait ces paroles historiques: «Milord, nous avons sur les bras un _homme malade_, gravement malade, ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises.» L'agonisant dont, il y a soixante ans, la fin prochaine préoccupait si vivement le tsar, c'était le Turc, récemment amputé de la Grèce et de l'Égypte, et fort incomplètement remis de ses dernières angoisses. En dépit des pronostics, le malade a pu survivre à la crise qui le menaçait alors et à bien d'autres crises depuis. Mais on ne se refait pas une santé avec d'incessantes opérations chirurgicales ou des panacées empiriques, et l'heure fatale paraît bien avoir sonné en ce début de 1913, où toute l'Europe, de nouveau, se rassemble _Au chevet de la Turquie_. L'image est de M. Stéphane Lauzanne. Elle rend parfaitement sensible la situation diplomatique d'aujourd'hui et elle donne le meilleur des titres au volume tout frémissant d'actualité que vient de publier le brillant rédacteur en chef du _Matin_.