L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913

Part 4

Chapter 41,619 wordsPublic domain

Les archives locales nous ont révélé le nom de celui qui la fit construire: c'est un riche bourgeois de Narbonne, nommé Pierre Gentian, fort important personnage, à en juger par le luxe artistique de sa demeure. On ignore par suite de quelle vicissitude cette habitation seigneuriale fut transformée en une hôtellerie.

Mais quelle hôtellerie!

Le bon Rabelais, songeant à se faire médecin, et, prenant ses grades à la Faculté de Montpellier (1537), y vint souvent «humer le piot» du fameux cru de Quatourze, qu'on pouvait, alors, apercevoir des fenêtres de l'hôtel.

La conspiration contre le cardinal de Richelieu, entre Cinq-Mars, de Thou et le délégué de la cour d'Espagne, fut ourdie dans une des salles des Trois-Nourrices. Après la découverte du complot, Cinq-Mars, arrêté et enchaîné, y fut ramené prisonnier en attendant sa prochaine exécution (1642).

Molière y séjourna à plusieurs reprises avec sa troupe (1642, 1649, 1650). En cette dernière année, le grand auteur comique figure en qualité de parrain dans un acte de baptême transcrit sur un registre de naissances de la paroisse voisine.

A la fin du dix-huitième siècle, l'hôtellerie des Trois-Nourrices fut morcelée et chacune de ses parties devint le logement de bons bourgeois qui, insouciants du glorieux passé de l'immeuble et de sa valeur artistique, y firent opérer quelques malencontreuses modifications, heureusement réparables aujourd'hui.

Sur la demande de M. Berthomieu, son nouveau propriétaire, la commission des Monuments historiques a prononcé le classement de ce précieux édifice.

UNE OEUVRE DE LIGIER RICHIER.

La tête de mort ailée et couronnée représentée au bas de cette page provient du mausolée qu'Antoinette de Bourbon fit élever à son époux Claude de Lorraine, décédé en 1550 au château de Joinville, en Haute-Marne.

Ce mausolée, si important, auquel collaborèrent les éminents artistes Dominique le Florentin, Picard le Roux et Ligier Richier, était édifié dans la chapelle Saint-Laurent, du château.

Il fut brisé en 1792, les corps qu'il recouvrait furent arrachés de leurs linceuls de pierre et les morceaux de sculpture dispersés en maints endroits.

On trouve à l'hôtel de ville de Joinville deux des quatre cariatides qui soutenaient l'entablement sur lequel étaient placés les priants; au musée du Louvre, deux bas-reliefs et les génies funéraires (en fort mauvais état) qui entouraient l'oeil-de-boeuf au bas duquel se trouvait la tête de mort ailée; au musée de Chaumont, deux autres bas-reliefs et des sculptures qui décoraient les tympans du mausolée.

Jusqu'à ce jour, cette tête de mort avait échappé à toutes les recherches, et c'est à M. Emile Humblot, peintre et graveur, maire de Joinville, très versé dans l'histoire de son pays natal, que revient l'honneur d'avoir déterminé la provenance de cette sculpture d'albâtre trouvée dans un bois de Joinville, il y a cinquante ans, cachée pour ainsi dire depuis lors, et possédée actuellement par M. Pierret, professeur honoraire de la Faculté de médecine de Lyon.

Cette sculpture si réaliste semble avoir pour auteur Ligier Richier, auquel on attribue aussi les deux gisants. Elle mesure 0 m. 35 d'une pointe à l'autre des pennons extrêmes. La tête est en saillie de 0 m. 13 sur un bandeau d'albâtre. Le masque est d'une expression saisissante. Autant il symbolise le décharnement du tombeau, l'anéantissement de l'être dans la mort, autant les ailes ont le caractère de la vie qui frémit et palpite: c'est le mouvement surpris dans l'imprévu et la fantaisie de ses lignes.

On voit l'indication de cette tête de mort au bas de l'oeil-de-boeuf, dans un dessin du «Plan et Mosolée de Mgr Claude de Lorraine, 1er duc de Guise, et de Mme Antoinette de Bourbon, son épouse». (Collection Gaignières, Bibliothèque nationale, n° 22429, folio 128.)

LE PRÉSIDENT «INDÉSIRABLE»

L'ex-président du Venezuela, Cipriano Castro, a été jugé «undesirable» par la police d'immigration de New-York où l'amenait, il y a trois semaines, un paquebot français. L'ex-dictateur qui a trouvé peu de sympathies sur l'ancien continent, avait résolu de revenir vers le nouveau monde, aux États-Unis, où il avait toutes sortes de bonnes raisons de s'installer à titre fixe ou provisoire. Mais, pour d'autres non moins excellents motifs, les Etats-Unis se sont refusés à laisser débarquer sur leur territoire le trop fameux agitateur. Et Castro a été retenu en quarantaine à Ellis-Island, cependant qu'une commission juridique et médicale établissait que la présence de cet immigrant, trop exceptionnel, ne pouvait être désirée sur le territoire de la libre Amérique. Mais Castro, qui manifeste peu de goût pour être «rapatrié» en Europe, fût-ce en Allemagne, ne s'est pas incliné et compte épuiser toutes les ressources de la procédure qui lui est offerte en pareille matière. En attendant quoi, il prend, au hasard, comme en témoigne notre document, des attitudes pour la postérité et publie une protestation solennelle où l'on retrouve un peu de l'accent napoléonien. Le général Castro n'a-t-il point conservé d'ailleurs, lui aussi, en ses mauvais jours, son «petit chapeau» des temps de gloire, la calotte laurée d'or, insigne un peu fané de sa toute-puissance de jadis? Il est vrai qu'il a aussi conservé ses pantoufles, ce qui, dans ce rapprochement historique, suffit à maintenir tout de même les distances.

UN PRINCE FRANÇAIS EXPLORATEUR

Le frère cadet du duc d'Orléans, le prince Ferdinand d'Orléans, duc de Montpensier, lieutenant de vaisseau dans la marine espagnole, a, comme naguère son cousin le prince Henri d'Orléans, la passion des lointains voyages. C'est ainsi qu'à peine rentré d'Indo-Chine où il a fait, l'an dernier, de très intéressantes explorations, il s'apprête à repartir courir le monde.

Le yacht qui va l'emmener, le _Mékong_, qu'il a ainsi baptisé en souvenir de son dernier voyage, est actuellement dans le port de Séville, le prince étant venu saluer sa mère, Mme la comtesse de Paris, en son palais de Villamanrique.

NAUFRAGE D'UN PAQUEBOT

Le paquebot _Saint-Augustin_, de la Compagnie Transatlantique, qui avait quitté Marseille le mardi 31 décembre, à destination de Bône, a fait naufrage le lendemain par suite d'une voie d'eau à 40 milles du port d'arrivée.

Ce fut vers 2 heures de l'après-midi que se produisit, l'accident. Un rapport des passagers affirme que la voie, d'eau fut déterminée par la rupture de rivets, détachés d'une tôle usée. Le rapport du capitaine, d'accord, dit-il, avec «les principaux de l'équipage», affirme qu'elle ne put se produire qu'à la suite d'un heurt contre «une épave entre deux eaux». Toujours est-il qu'on ne put l'aveugler.

Quand il fut bien constaté que tous les efforts pour maintenir à flot le navire étaient vains, c'est-à-dire vers 10 h. 1/2 du soir, on se préoccupa de sauver les passagers en mettant à la mer les embarcations. A 4 h. 1/2 du matin, le bateau en perdition était complètement abandonné. Enfin, à midi, tous les naufragés étaient recueillis à bord du paquebot anglais _Tyria_.

Ce vapeur prit également à la remorque l'épave du _Saint-Augustin_. L'eau, à ce moment, avait envahi tout l'arrière. Son niveau dépassait les hublots d'arrière, l'avant s'élevant graduellement hors de l'eau. Le _Tyria_ ne put amener son sauvetage jusqu'au port: à minuit, dans la nuit du 2 au 3 janvier, le _Saint-Augustin_ se dressait à pic et disparaissait dans l'abîme.

LA DÉLIVRANCE DE LA COLONNE MASSOUTIER

_(Voir les gravures aux pages 36 et 37.)_

Nous avons mentionné (numéro du 28 décembre) le siège héroïquement soutenu, dans la casbah de Dar el Kadi, par le commandant Massoutier et une poignée de braves, contre une force ennemie qu'on a évaluée à 5.000 hommes.

Le courrier apportant des détails sur cette action digne des plus belles pages de l'épopée africaine, sur la délivrance de la colonne ainsi bloquée et le retour à Mogador du général Brulard qui la délivra, vient seulement d'arriver, l'état de la mer ayant, pendant dix à quinze jours, interrompu les communications entre les bateaux et la côte.

Ce qui inquiéta le plus les vaillants assiégés de Dar el Kadi, ce ne fut point la crainte d'être enlevés de vive force par l'assiégeant--ils lui firent tête avec un magnifique sang-froid, économes de leurs munitions, maîtres de leur tir--ce fut la perspective de mourir de soif. Du 18 au 20 décembre, ce fut un atroce supplice.

Ce jour-là, raconte une impressionnante lettre écrite par l'un de ces admirables soldats et publiée par l'_Echo de Paris_, on parlemente avec le caïd Anflous--un traître qui devra bien, quelque jour, recevoir le châtiment de ses perfidies--pour avoir de l'eau. Il en envoie, comme par ironie, douze litres: «On distribue cette eau; chacun en reçoit deux cuillerées à café qu'on lui verse dans la bouche, et les loustics ont encore la force de plaisanter.»

Ne sent-on pas, à de pareils traits, courir dans sa chair un frisson?

La pluie vint, par bonheur, et l'espérance se ranima au coeur de nos braves.

On trouve aussi dans ce palpitant récit le compte rendu de l'enterrement des morts, parmi lesquels se trouvait le lieutenant Chamand, tué d'une balle dans l'oeil. Le commandant Massoutier prononce quelques mots d'adieu, un officier récite le _Pater_ et l'_Ave Maria_,--tout ce qu'il se rappelle peut-être des prières de son enfance. «Pendant ce temps, écrit le narrateur, l'ennemi, placé à un kilomètre, sur les pentes de la montagne, avait vue sur le rassemblement dans la cour du bord et tirait sur nous; les balles venaient battre la façade d'un bâtiment à côté de nous, au-dessus de nos têtes. Jamais je n'avais assisté à des funérailles aussi simples ni aussi poignantes.»

Enfin, le 25 à 10 heures du soir, éclate une vive fusillade: voici la colonne de secours. On entend bientôt ses mitrailleuses, puis des appels en français, des sonneries, la _Marche des zouaves_. La porte est ouverte, arrachée: le général Brulard paraît...

Dès le lendemain, il se remettait en route, ramenant, avec son monde à lui, ceux qu'il venait de délivrer. Et ces hommes merveilleux, en dépit des fatigues, des souffrances, des privations qu'ils venaient d'endurer, trouvaient le courage d'abattre, les 26 et 27 décembre, deux étapes de 30 et de 20 kilomètres, pour rentrer à Mogador.

[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont pas été fournis.]