L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913
Part 3
La poche descend-elle au-dessous du niveau du tunnel, ou, au contraire, s'arrêtait-elle au-dessus avant que le percement eût provoqué l'effondrement du fond qui supportait le poids de l'eau: on l'ignore actuellement.
Les travaux de défense sont menés avec une grande activité; le mur tampon qu'on élève dans la galerie d'avancement pour emprisonner l'eau sera achevé dans quelques jours. Si, alors, l'eau reparaît dans le Bief rouge, la question sera élucidée.
Quoi qu'il en soit, il faudra, pour pouvoir continuer le percement, établir un canal d'écoulement; c'est un travail d'un mois. Le tunnel achevé, on construirait au point voulu un barrage souterrain. La pression de l'eau qui a envahi la galerie atteint 70 mètres; les ingénieurs considèrent comme très possible d'établir un mur capable d'y résister.
En résumé, on ne saurait encore apprécier la situation. D'ailleurs, les souterrains réservent de ces surprises, et les constructeurs de tunnels en ont vu bien d'autres. F. Honoré.
Les eaux de ruissellement du Mont d'Or, suivant l'aqueduc du tunnel, sortent, parfois en gerbe, par une buse d'évacuation et inondent les prairies que traverse la rivière l'Orbe.
UNE SOURCE FRANÇAISE QUI S'ÉVADE EN SUISSE
La grande tenue rendue aux officiers de marine.
MARINE EN JOIE, MARINE EN DEUIL
Un arrêté ministériel qui fut peu populaire--mais ses auteurs ne pouvaient espérer qu'il en fût autrement--enlevait aux officiers de marine, en 1901, la grande tenue qui leur seyait si joliment, le bicorne, l'habit brodé aux pans d'ancres d'or, le pantalon à bande d'or. Un nouveau décret vient de leur rendre cet uniforme de gala. Il est redevenu obligatoire à partir du 1er janvier 1913, et, pour la première fois en cérémonie officielle, il a fait sa réapparition à bord du cuirassé _Patrie_, lorsque le vice-amiral de Marolles, nommé au commandement de la 2° escadre en remplacement de l'amiral Bellue, appelé à la préfecture maritime de Toulon, vint arborer son pavillon sur ce navire.
On peut voir sur le cliché reproduit ici, et qui fut pris à l'occasion de cette cérémonie, quelle belle humeur nos officiers ont montrée devant l'objectif, enchantés d'avoir retrouvé l'uniforme qu'ils regrettaient, et assez indifférents, sans doute, aux vaines raisons d'économie, de «démocratisation», qu'on avait mises en avant pour justifier la mesure ancienne. Ils doivent d'ailleurs quelque gratitude à la diplomatie, puisque c'est sur les instances du ministère des Affaires étrangères, frappé de les voir, dans maintes rencontres, faire si indigente figure, quant aux signes extérieurs, en face de leurs camarades des marines étrangères, que leur fut redonnée la grande tenue.
... Après la joie, le deuil.
Le lundi 6 janvier, un accident de tuyautage se produisait dans la machine du cuirassé _Masséna_: un collecteur de vapeur explosait, comme le navire prenait le large pour Bizerte, où il devait passer au bassin. Huit chauffeurs furent tués: un quartier-maître, Marzin, et sept matelots, Dupont, Massone, Bastiand, Ollier, Bescon, Beyon et Dodeman.
On a fait samedi dernier à ces victimes du devoir des funérailles solennelles où le ministre de la Marine s'était fait représenter par M. le vice-amiral de Jonquières.
Le matin, l'amiral remettait, à bord du _Masséna_ même, la croix au mécanicien principal Chappaz, et la médaille militaire au second maître Salaun et au matelot Mazéas, qui s'étaient distingués lors de la catastrophe.
Un peu plus tard, une messe était célébrée à l'hôpital de Saint-Mandier, en présence du représentant du ministre, du commandant et des délégations du _Masséna_. Puis les cercueils étaient placés devant le bâtiment central de l'hôpital, où une foule recueillie les venait visiter. Ce fut là qu'eut lieu, à 2 heures, la cérémonie de levée des corps.
En présence de ces huit bières fleuries, déjà placées sur les corbillards qui allaient les emmener vers les gares, chacun des morts devant dormir près de son foyer, M. le vice-amiral de Jonquières prononça une émouvante allocution, saluant ces hommes «tombés comme sur un champ de bataille, en pleine jeunesse».
LA NOUVELLE PIÈCE DU THÉÂTRE RÉJANE: «ALSACE»
Avec un tel titre, une pièce était assurée de susciter l'attention générale; avec un tel sujet, elle était assurée de bénéficier d'une sympathie chaleureuse, voire d'exciter de l'enthousiasme. Mais aussi pour le bien justifier, ce titre, il fallait que le sujet fût traité à fond. Tâche ardue et périlleuse,--non cependant pour MM. Gaston Leroux et Lucien Camille, celui-ci particulièrement en situation de connaître les êtres et les choses qu'ils voulaient dépeindre, celui-là les connaissant aussi, et ayant donné déjà maintes preuves de son talent d'écrivain et de son habileté dramatique. Ainsi les deux auteurs ont pu, avec leur oeuvre ardente et pathétique, faire vibrer les nerfs des spectateurs sans qu'il s'élevât une note discordante.
Une des scènes, ingénieuses et fortes, qui produisirent le plus d'effet est précisément celle que représente la gravure ci-dessus. On a voulu fêter, dans une vieille maison d'Alsace, le retour d'une compatriote qui fut expulsée, cinq ans auparavant, pour avoir, chez elle, chanté un peu trop haut la _Marseillaise_,--et qui revient, alarmée, parce qu'on lui a annoncé que son fils, resté au pays, s'est épris d'une jeune Allemande et veut l'épouser; les parents, les serviteurs, les amis, se sont réunis autour de la table familiale, et l'on évoque des souvenirs; on en vient à parler de ce soir tragique de l'expulsion... Oui, on chantait _la Marseillaise_, ici, autour du piano... En joignant le geste et la parole, l'héroïne de la soirée s'approche de l'instrument de musique, l'ouvre, fredonne, en s'accompagnant en sourdine, les premières paroles de l'hymne national, et, tous, parents, amis, serviteurs, groupés autour d'elle, entraînés irrésistiblement, chantent dans la communion d'une foi profonde,--tandis qu'à l'écart, isolé, se tient le fils de la maison, qui ne se sent plus entièrement de coeur avec sa propre famille depuis qu'il fut ensorcelé par les charmes d'une fille de leurs oppresseurs.
... La scène est d'une impressionnante beauté à laquelle on ne résiste pas. Elle est jouée avec une ardeur frémissante par Mme Réjane qui ne fut jamais plus acclamée.
Toute la pièce est du reste mise en scène avec le plus juste pittoresque; et ses personnages allemands, caricaturés sans méchanceté mais avec beaucoup d'esprit, semblent échappés tout vifs des pages d'un album de Hansi: tels ce «Herr professor» silhouetté par M. Joseph Leroux, frère d'un des auteurs, et son fils, figuré par M. Donnio. Par une heureuse fortune, d'ailleurs, le soir même où notre photographe allait prendre ces deux instantanés, il rencontra, dans la loge de Mme Réjane, le grand caricaturiste alsacien, venu pour féliciter l'illustre comédienne.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
_Actualité._ Il semble bien que l'opinion publique, traduite ces dernières semaines par la quasi-unanimité de la presse, souhaite que le rôle du président de la République soit désormais plus actif et que l'élu du 17 janvier use pour l'avenir de tous les droits, de toutes les prérogatives que lui confère la Constitution de 1875. «Il est naturel, écrivait l'un des plus illustres parmi les républicains de 1830, Armand Carrel, il est naturel de chercher l'ordre à l'abri de la volonté d'un seul, quand on est las de le chercher dans la volonté de tous.» Que doivent être réellement le rôle, les droits et les devoirs du _Président de la République_. M. Henri Leyret nous l'explique en un livre très complet (Ed. A. Colin) au seuil duquel il pose cette question très nette: «Le président de la République est-il le «laquais de l'Assemblée» ou le «surveillant général de l'État»? Et il écrit ces lignes de bon sens, que nous pouvons tenir pour une opportune conclusion:
«Toutes les nations, les plus démocratiques elles-mêmes, ont besoin d'un guide, d'un directeur, d'un chef. C'est une nécessité à laquelle ne saurait se soustraire la République française. Elle y satisfera aisément dès l'instant que son président, cessant d'être une force improductive, consentira à relever l'autorité de la puissance exécutrice.»
_Romans._
_La Vallée bleue_ (Fontemoing), c'est, sous la sympathique signature de M. Jacques des Gâchons, un nouveau roman de la famille française, souvent émouvant, parfois éloquent, toujours vrai, et bon à lire en ce moment où l'on se convainct que de l'unité du foyer dépend la santé de la nation. Deux frères, Gabriel et Jérôme Baroney, ont fondé deux familles. Gabriel, l'aîné, architecte de talent, mène une existence épuisante à Paris où le souci d'assurer une vie de luxe à sa femme et à ses deux grands enfants, trop modernes, l'oblige à disperser ses forces et son art dans des travaux indignes de lui, mais très rémunérés. Jérôme, le cadet, a maintenu son foyer aux champs, dans la douce et traditionnelle maison de Filaine, en Berry, dans «la vallée vaste et intime, toute en menus détails disparates et délicieusement harmonieuse, verte et bleue, solide et aérienne». L'invasion de l'autre famille, des Parisiens, séduisants et dangereux, viendra un moment troubler cette sérénité; mais, bientôt, s'étendra de nouveau sur les gens et sur les choses le charme paisible et puissant de cette miraculeuse vallée bleue, de ces doux paysages de notre France rustique où se guérissent plus vite qu'ailleurs toutes les blessures de la vie.
_Musique._
_Massenet historien_, de M. Albert Soubies (Flammarion, 1 fr.): une plaquette curieusement illustrée où l'on trouvera cataloguée d'après une méthode originale l'oeuvre si considérable du maître disparu.
LES THÉÂTRES
Arsène Lupin a de la famille. Sur la scène de l'Athénée c'est sa propre femme, d'ailleurs comtesse, qui se montre la digne élève d'un tel mari. Au fond, nous sommes restés de grands enfants; les histoires de brigands nous amusent. Cette _Main mystérieuse_ est plaisamment terrifiante. Elle dépouille successivement tous les personnages qui s'agitent en scène. Il n'y a que le public amateur de ce genre de spectacles qui ne soit pas volé.
La nouvelle direction de la Renaissance vient de faire un aimable début avec _la Folle Enchère_, une pièce d'un jeune auteur, déjà notoire, M. Lucien Besnard. C'est une histoire d'amour très joliment contée. Elle met aux prises deux jeunes gens d'origine et d'éducation opposées. Elle se passe dans un milieu provincial de nobles aux trois quarts ruinés dont on va vendre le château, ce dont s'afflige la jeune fille qui l'habite. L'acquéreur qui se présente rêve de le lui restituer, en l'épousant. Mais elle aime un autre homme, plus jeune, moins riche. Le jour de la vente, ce dernier pousse aux enchères contre son rival. C'est doublement la Folle enchère, car le pauvre garçon ne peut pas payer. La situation semble inextricable. Et pourtant tout s'arrange, tout finit pour le mieux, par la vertu souveraine de l'amour.
LE «THÉÂTRE NOUVEAU»
Il justifie son nom. D'abord parce qu'il est le dernier venu, mais aussi par l'innovation hardie dont témoigne sa disposition intérieure.
On nous annonce l'inauguration imminente d'autres salles de spectacles renouvelées ou édifiées à neuf et qui étaleront, dans les quartiers riches de Paris, leur luxe délicat. En plein quartier populaire, rue de Belleville, 23, le Théâtre Nouveau, construit sur l'intelligente initiative de M. Félix Soulier et dirigé par lui, est d'une ornementation simple quoique agréable au regard et surtout d'un agencement tout à fait ingénieux et pratique.
Pas un pilier, pas une colonne atténuant, d'une part, l'acoustique, et gênant d'autre part la vision d'un certain nombre de spectateurs; rien que des places «de face». L'architecte, M. Marcel Lemarié, aidé d'ailleurs par l'ingénieur Lecoeur, a fait ici l'application d'un principe séduisant. Tous les sièges, et par conséquent tous les spectateurs, aussi bien sur les côtés que dans le fond, sont étages en pente douce et disposés perpendiculairement au centre de la scène, d'où la visibilité la meilleure dans les plus naturelles conditions de confortable. L'aération quotidienne de la salle est enfin assurée par un plafond mobile, sans compter les vastes dégagements qui permettent la sortie du public en une minute et demie.
UNE APOTRE DE L'ENSEIGNEMENT FÉMININ
Une Française vient de mourir qui, entre toutes les femmes de coeur dont la vie fut consacrée à l'enseignement, laissera un souvenir particulièrement respecté. Une existence toute de labeur et de dignité, le caractère même de la mission qu'elle s'était imposée, une modestie qui ne pouvait s'accommoder des vanités ordinaires, ne destinaient guère Mlle Malmanche à la notoriété parisienne. Elle a pourtant accompli avec une énergie d'apôtre, une vaillance peu commune, une oeuvre admirable, sans que jamais grand bruit ait été mené autour d'elle.
Mlle Malmanche a eu le singulier mérite de créer un enseignement nouveau, répondant à un besoin nouveau de notre temps. Préparée par de fortes études au professorat, elle dirigea toute son intelligente activité vers l'éducation professionnelle des jeunes filles pauvres, que la nécessité de gagner leur vie pousse vers les emplois d'administration, de commerce ou de banque. Des cours spéciaux existaient déjà pour les jeunes gens qui abordaient ces carrières. Elle s'attacha, de toute sa volonté, à en organiser de semblables à Paris pour les femmes, auxquelles elle fournissait ainsi les moyens d'apprendre la comptabilité, les langues étrangères, et les notions commerciales indispensables. Non contente de surveiller les progrès de ses élèves, elle aimait à les guider dans la vie, avec une affectueuse vigilance, et son efficace protection s'exerçait pour toutes celles dont elle avait pu discerner le mérite.
Ses efforts avaient reçu, de toutes parts des encouragements précieux. Mlle Malmanche avait été nommée inspectrice de l'enseignement commercial et des langues vivantes de la Ville de Paris; et elle faisait partie du Conseil supérieur de l'enseignement technique; décorée de la Légion d'honneur depuis de nombreuses années, elle avait été, récemment, promue au grade d'officier.
Elle disparaît à l'âge de soixante-cinq ans, en ayant mis plus de quarante au service de la tâche la plus noble, la plus désintéressée.
MORT D'UN SULTAN AFRICAIN
Avec le sultan Zémio disparaît une des figures les plus curieuses et les plus intéressantes parmi celles de nos grands chefs du centre africain. Depuis longtemps il souffrait d'un mal intérieur dont une intervention chirurgicale, consentie malgré le respect des traditions zaudées, avait atténué les effets.
Par des guerres successives le sultan Zémio Igpiro (la foudre) avait placé sous sa domination et organisé tout le bassin du haut fleuve M'Bomou jusqu'aux confins du Soudan anglo-égyptien. Il avait joué un rôle essentiel lors de la création des postes français au Bahr-el-Ghazal et du passage de la mission Marchand (1896-1899). Tous ceux qui l'ont approché et connu ont été frappés de l'urbanité et de l'intelligence de Zémio qui, sous ses allures modestes de bonhomme, excellait à feindre et à dissimuler.
Un poste avait été établi près de Zémio dès 1895; une compagnie de tirailleurs occupe son territoire depuis les premiers mois de l'année 1912. Après sa mort, son commandement reste partagé entre plusieurs de ses fils et la substitution de notre autorité à la sienne marque un grand pas dans la voie du progrès et de la civilisation où la France s'est engagée en Afrique équatoriale.
M. STANCIOF ET LES PRINCES BULGARES
M. Stanciof, le distingué ministre de Bulgarie en France, qui avait, dès le début de la guerre, quitté son poste pour aller remplir ses fonctions de lieutenant dans un régiment de la garde, tandis que Mme Stanciof, avec la plus vaillante abnégation, prenait rang comme infirmière dans la mission française de la Croix-Rouge, est rentré ces derniers jours à Paris où il a eu, aussitôt arrivé, une longue conversation avec M. Poincaré.
Lors de la prise de Salonique, M. Stanciof se trouvait, avec les deux jeunes princes bulgares, Boris et Cyrille, auprès du général Théodorof, dont la colonne dispersa les dernières troupes turques réunies sur les hauteurs au nord de la ville, tandis que le diadoque recevait les offres de capitulation. Les rapports bulgares qui ont si vivement discuté les rapports grecs sur la prise de Salonique affirment que ce fut seulement en qualité d'aîné que le prince royal grec fit son entrée solennelle dans la ville avant le prince royal bulgare. Mais il suffit de se rappeler la vivacité de la controverse qui s'éleva, dès lors, entre les commandements des deux armées alliées pour être persuadés que, en ces circonstances, la présence auprès de ses princes, de l'habile diplomate qu'est M. Stanciof ne fut pas inutile en attendant que tous les incidents nés de l'occupation simultanée eussent été aplanis au cours de l'entrevue récente du roi Georges et du roi Ferdinand dans la ville contestée. Au lendemain du départ du souverain bulgare, les princes Boris et Cyrille ont eux-mêmes quitté Salonique pour Sofia.
Ajoutons que M. Dimitri Stanciof, après avoir fait toute la campagne de Macédoine, a reçu la croix militaire de la Bravoure pour faits de guerre.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
L'ACHÈVEMENT DU BOULEVARD HAUSSMANN.
L'achèvement du boulevard Haussmann est, enfin, décidé; d'ici quatre ou cinq ans ce sera un fait accompli.
Dans notre numéro du 19 mars 1910, nous avons exposé ce grand projet de voirie dont la réalisation est attendue depuis plus de quarante ans. Le plan qui accompagnait notre article montre le tracé de la voie nouvelle, auquel rien n'est changé; on perce la rue Taitbout aux numéros 10, 14, 16, 18, 20, 22, 24, et, après avoir traversé la rue Laffitte et la rue Le Peletier, on aboutit au coin de la rue Drouot et du boulevard des Italiens. Pour raison d'économie, on renonce à créer une place à la jonction du boulevard Haussmann et des grands boulevards, comme l'avait proposé M. Louis Bonnier, aujourd'hui directeur du service des travaux d'architecture de la Ville de Paris.
Le boulevard actuel, entre le faubourg Saint-Honoré et la rue Taitbout, mesure 2.240 mètres de longueur. Il fut construit, de 1863 à 1870, par une société financière qui devait exproprier les immeubles, céder à la Ville l'emplacement du boulevard, et revendre les terrains en obligeant les acquéreurs à construire, dans un délai de deux ou trois ans, des maisons «en pierre de taille, présentant un caractère architectural». La Ville paya le terrain à un prix variant entre 433 francs le mètre aux abords du faubourg Saint-Honoré, et 2.600 francs entre la chaussée d'Antin et la rue Taitbout. La note s'éleva à 62 millions.
Il reste à ouvrir 280 mètres, et, comme jadis, l'opération va être mise en adjudication. La Ville, en effet, pourrait difficilement achever le boulevard avec les ressources dont elle dispose; d'autre part, il semble qu'un entrepreneur obtiendra des conditions meilleures, et que son bénéfice éventuel ne représentera point une charge pour les finances municipales.
Le concessionnaire acquerra, sous le contrôle de l'Administration, les immeubles expropriés, il devra ensuite les démolir, remettre à la ville le terrain nécessaire pour l'établissement du boulevard, et, dans le délai de trois ans qui suivra son entrée en possession, construire des immeubles «répondant aux nécessités esthétiques que comporte le centre de Paris».
La Ville de Paris remettra à l'adjudicataire les immeubles ou portions d'immeubles dont elle est déjà propriétaire aux numéros 9 de la rue Le Peletier, 9 et 10 de la rue Laffitte, 20, 22 et 24 de la rue Taitbout. En outre, elle lui allouera une subvention de 25 millions, si la dépense totale de l'opération atteint 50 millions; si ce chiffre est dépassé, la subvention sera augmentée d'une fraction qui ne pourra être supérieure aux 40/100e de la dépense, le rabais de l'adjudication devant porter sur le numérateur de cette fraction.
Le préfet de la Seine estime que le coût des expropriations entraînera une dépense un peu supérieure à 50 millions. L'adjudicataire aurait donc, pour récupérer ses frais:
La subvention de 25 millions;
La subvention supplémentaire éventuelle;
Une surface à construire de 8.600 mètres qui, évalués au chiffre moyen de 3.000 francs, représenteraient 25.800.000 fr.;
Les matériaux de démolition.
Quant à la Ville de Paris, elle a prévu pour l'opération une dépense de 30 millions, dans laquelle est comprise l'acquisition amiable récente de trois immeubles rue Laffitte et rue Le Peletier.
La dernière section du boulevard Haussmann coûterait donc environ (par mètre courant de boulevard):
30.000.000: 280 = 107.142 francs.
La section faubourg Saint-Honoré-rue Taitbout a coûté:
62,000.000: 2.240 = 27.678 francs.
Rappelons que la Ville de Paris a déjà eu recours au système de l'adjudication pour diverses opérations de voirie, notamment pour le relèvement du quartier Marbeuf et pour la création de la Bourse du Commerce. L'opération du quartier Marbeuf fut désastreuse pour le concessionnaire.
Le principal motif du désastre fut l'excessive générosité du jury d'expropriation qui savait que les deniers communs ne pouvaient aucunement souffrir de ses largesses exagérées.
LA MAISON DES TROIS-NOURRICES.
M. A. Lesceur, secrétaire de la Société des Beaux-Arts de Narbonne, nous écrit:
Un événement particulièrement heureux au point de vue de l'art et de l'histoire locale vient de se produire à Narbonne, dans les premiers jours de janvier.
La maison dite des Trois-Nourrices, un joyau artistique du commencement du seizième siècle, que menaçait le sort de bon nombre de monuments historiques de nos anciennes provinces, a été acquise par M. Louis Berthomieu, le très dévoué et très intelligent conservateur du musée de Narbonne, au moment où le vieil immeuble allait devenir la proie du mercantilisme exotique.
Dans le vieux quartier du Bourg, non loin de l'église Saint-Paul Serge, à l'angle des rues Edgar-Quinet et des Trois-Nourrices, se dresse ce charmant édifice, que connaissent bien les touristes, les archéologues et tous les fervents amoureux de l'art ou de la curiosité historique. «L'hostellerie des Trois-Nourrices» (ainsi nommée à cause de cinq figures, dont trois au milieu plus petites, de Diane d'Éphèse, croit-on, en forme de cariatides) a joué un rôle important dans l'histoire de l'antique cité narbonnaise. Son mérite artistique n'est pas moindre: les façades ouest et sud sont pleines de fines sculptures représentant des têtes de béliers soutenant des guirlandes de fleurs, les colonnes qui encadrent les croisées sont également fouillées par un ciseau savant et plein de goût.