L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913
Part 2
Mais ce qui surprend encore davantage, c'est de voir combien les Français tiennent peu de place par ici. Depuis Marseille, je n'ai aperçu qu'un navire de guerre de chez nous, le _Kléber_, en réparation à Saigon. Aussi, grande a été ma joie, à Tien Tsin, de découvrir, en passant sur les quais, devant notre consulat, un mât à la pomme duquel flottait gentiment une flamme tricolore,--c'était le _Peï-Ho_, un ancien remorqueur d'une centaine de tonneaux, peut-être, aménagé en canonnière fluviale, qui vient, de temps en temps, montrer nos couleurs aux populations, puis redescend à Tong Kou, son port d'attache, près de l'embouchure de la rivière. Comme force navale, ce n'est pas énorme; c'est de quoi, tout au plus, tenir en respect les jonques de guerre de la marine chinoise. Mais quel plaisir de voir, enfin, nos braves marins! Malheureusement, quelques mètres plus loin, on tombe sur un magnifique contre-torpilleur japonais avec son installation de télégraphie sans fil, son artillerie étincelante et son nombreux équipage; on se sent humilié un peu. Déjà, à Changhaï, j'avais éprouvé ce sentiment devant les croiseurs anglais, russes, allemands, autrichiens, américains, japonais et italiens, amarrés sur leurs coffres au beau milieu de la rivière, devant les banques, les hôtels, les clubs et les riches habitations du «Bund», sans oublier ceux qui sont mouillés à l'embouchure du Ouang Pou, à Ou Song... Nous, rien!
Pour les troupes, c'est la même chose. Notre corps d'occupation au Tché Li est un des moins nombreux parmi ceux qu'y entretiennent les diverses puissances. Est-ce par économie? par délicatesse envers les voisins? par crainte de mécontenter les groupes avancés du Parlement? Cette insuffisance est pénible pour l'amour-propre national et inquiétante pour la sécurité de nos compatriotes.
Mais je m'aperçois que je vais me lancer dans la politique... Le fait certain c'est qu'il y a ici beaucoup moins de soldats français que de japonais, d'anglais, d'allemands ou d'américains. Du reste, le commandant du corps français d'occupation du Tché Li est un simple lieutenant-colonel, alors que presque tous les autres corps étrangers sont commandés par des généraux. Si distingué que soit le colonel Andlauer, son rang hiérarchique a son importance, tant au point de vue de l'effet à produire sur les Chinois qu'à celui du prestige et du rôle à tenir dans la tragi-comédie internationale qui se joue ici. Ce n'est pas la compagnie des volontaires français de Changhaï qui, nonobstant sa bonne volonté, pourrait suppléer à la faiblesse notoire de nos forces militaires en Chine.
A Changhaï, où j'ai quitté l'_Ernest-Simons_ en route pour Yokohama, sa dernière escale, j'ai vu, pour la première fois, des troupes régulières chinoises. Elles faisaient l'exercice au pied de la tour de la pagode de Long Fa, à quelques kilomètres de la ville. Cette pagode a été dernièrement convertie en caserne par les nouvelles autorités chinoises. Cette transformation des pagodes, bonzeries et autres établissements religieux, en magasins, poudrières ou casernements, a été un des premiers soins du régime républicain. Qui se fût attendu à trouver de l'anticléricalisme dans un pays aussi indifférent, aussi sceptique que l'est, dit-on, la Chine?
DE CHANGHAÏ A PÉKIN
Pour aller de Changhaï à Pékin on a le choix entre la voie de mer et celle de terre. Cette dernière entraîne à un voyage de trois jours en bateau sur le Yang Tze Kiang, en passant par Nankin, jusqu'à Han Kéou, où l'on prend le train pour Pékin,--au total cinq jours au moins, si l'on ne s'arrête nulle part. Pressé de voir la capitale, je me suis embarqué sur un des petits vapeurs qui font le service de Tien Tsin et qui, en moins de trois jours, en touchant à Oueï Haï Oueï et à Tché Pou, où nous sont apparus de nouveau des croiseurs étrangers, nous a amenés à Ta Kou, à l'embouchure du Peï Ho. Là nous devions subir un bon coup de vent, un demi-typhon, qui nous a empêchés de franchir la barre, dont le chenal est très étroit. Après avoir fortement dansé pendant vingt-huit heures, nous avons pu passer à la troisième marée et gagner Tien Tsin après six heures de navigation sur le fleuve sinueux.
Ah! ce Peï Ho! Une eau limoneuse, épaisse et lourde qui va salir la mer jusqu'à 20 ou 30 milles au large de l'embouchure, et qui, tourmentée par la bourrasque, a l'air d'une coulée de glaise liquide.
Le long des berges, incessamment rongées par la vague qui nous suit, se succèdent les villages aux maisons en torchis de boue et de paille, dont quelques-unes, peu à peu, retombent par morceaux dans le fleuve qui en a fourni la matière et dont elles ont la couleur. Quand elles sont tout à fait dévorées par le courant, on les reconstruit (ce n'est pas la place qui manque) en arrière des autres, qui sont, à leur tour, appelées à disparaître. Le paysage, à perte de vue, n'est qu'une vaste nappe de verdure d'un vert tendre à faire pleurer.
D'ailleurs, ce n'est pas beau, beau. De nombreuses jonques circulent sur cette boue mouvante où nous flottons nous-mêmes. Elles ont beaucoup de caractère et leur aspect barbare, un peu théâtral, est des plus impressionnants.
Notre bateau, le _Feng-Tien_, monté par un équipage chinois et commandé par des officiers anglais, transportait, outre ses passagers européens, une grande quantité de Chinois parqués dans le faux pont. Nous avons eu, grâce à eux, un avant-goût des parfums de Pékin. Bien d'enivrant, je vous assure. Mais quel grouillement, quelles têtes, quelle couleur! Pendant le coup de vent que nous avons essuyé devant Ta Kou, ces malheureux n'en menaient pas large; leur faux pont à claire-voie était, à chaque instant, balayé par les lames; l'eau, embarquant plus rapidement qu'elle ne s'écoulait, roulait constamment d'un bord à l'autre, comme dans un tonneau qu'on rince. Et, malgré que nous ne fussions pas, non plus, sur un lit de roses, nous ne pouvions nous empêcher de plaindre ces pauvres gens.
A part sa fin un peu mouvementée, notre traversée fut la plus agréable qu'on puisse souhaiter. Nous avions eu, à Changhaï, la bonne fortune d'être reçus à la table--délicieusement française--du docteur Fresson, établi là depuis plusieurs années. Célèbre dans tout l'Extrême-Orient pour sa science et son habileté, ce chirurgien reçoit, même d'Amérique et du Japon, des malades qui viennent se faire soigner par lui. Parisien et artiste, collectionneur au goût raffiné, savant modeste et bienfaisant, le docteur Fresson est, à mes yeux, le type du Français d'élite représentant dignement et brillamment, à l'étranger, nos compatriotes et leurs bonnes qualités. Sa mère, qui vit là-bas avec lui, le seconde, à cet égard, avec la plus exquise bonne grâce et notre pays bénéficie de la considération dont jouit cette aimable femme.
A notre départ de Changhaï, Mme Fresson eut la charmante attention de venir nous serrer la main à bord du _Feng-Tien_. Nous en fûmes d'autant plus heureux qu'elle nous fit faire connaissance avec deux ménages français des plus sympathiques se rendant, comme nous, à Tien Tsin et à Pékin.
Il est, hors de France, beaucoup de bons Français; ce n'est pas aux étrangers que je prétends faire cette révélation: ils le savent; mais on l'ignore trop dans notre pays d'«antodébinage», si j'ose dire, et je considère comme un devoir--très agréable--de le crier bien haut chaque fois que j'en ai l'occasion. MM. O'Neil et Charrey, qui voyageaient avec leurs charmantes femmes, nous furent des compagnons de route à souhait. Le premier, ancien lieutenant; de vaisseau, quitta récemment, tout jeune encore, la marine qu'il adorait pour se mettre à la tête d'une entreprise financière, aujourd'hui des plus importantes en Chine--le Crédit Foncier d'Extrême-Orient--en compagnie de son ami, M. Bourboulon, ancien officier, lui aussi. L'activité et l'énergie de ces jeunes hommes n'ayant pas trouvé leur emploi dans leurs carrières militaires, ils les utilisèrent à poursuivre la fortune, et c'est toujours servir la France que de créer, à l'ombre de son drapeau, des maisons de commerce ou des comptoirs dont la prospérité est liée à l'intérêt national et dont les bilans ou les inventaires ont la valeur de bulletins de victoire.
Les Allemands l'ont bien compris, eux!
M. Charrey, architecte de la société, engagé volontaire en 1900, prit part à la délivrance des légations et, séduit, comme beaucoup d'autres l'ont été, paraît-il, par la Chine, il y est resté et ne s'en plaint pas.
On a beaucoup potiné, sur le _Feng-Tien_. Nos compagnons de voyage nous ont initiés aux détails de la vie européenne à Changhaï, à Tien Tsin et à Pékin: histoires mondaines, toilettes, vie d'intérieur, affaires, rivalités, médisances, jalousies, politique locale, autant de sujets de conversations pleines de bonne humeur et d'intérêt qui nous ont fait paraître plus courtes nos trois journées de mer et moins mauvaise la cuisine anglaise du cuisinier chinois.
Les moins réjouissants, parmi ces potins, ne sont pas ceux qui concernent les rivalités mondaines: à Changhaï, la colonie française est, comme il sied, divisée en deux clans, dont l'un ne _reçoit_ pas l'autre. Celui qui n'est pas _reçu_, et qui brûle de l'être, a considéré que la rareté des invitations en faisait quelque chose d'infiniment précieux; dans son esprit, un rapprochement s'est opéré entre cette société si distante, si avare de ses bristols, et le métal rarissime, le radium. Si bien que ce vocable lui sert aujourd'hui à désigner la partie inaccessible de la «société» française à Changhaï.
Le «radium» est le premier à en rire, naturellement.
TIEN TSIN ET L'ARSENAL DE L'EST
La chaleur commence à être assez forte et les vêtements blancs et les casques sont maintenant de mise. Les maisons européennes de Tien Tsin font déjà leur toilette d'été: elle consiste en un revêtement de nattes soutenues par de légers échafaudages qui entoure les bâtiments, en laissant un espace de quelques mètres entre elles et les façades, ce qui produit une fraîcheur relative. C'est fort amusant à voir.
Ma première visite a été, naturellement, pour notre très aimable consul général, M. Kalm, résidant en Chine, au service de la France, depuis vingt et quelques années. C'est un véritable plaisir pour moi de rendre hommage ici à son obligeance et de le remercier de son bon accueil.
Ensuite, avec l'autorisation du lieutenant-colonel Andlauer, commandant le corps français d'occupation en Chine, je suis allé visiter l'arsenal de l'Est, où sont installés nos soldats avec leurs officiers. Ai-je besoin de vous dire que le représentant de _L'Illustration_ a été bien reçu?
J'ai trouvé là nos marsouins alertes et gais, travailleurs et débrouillards, soldats de France, quoi!
L'infirmerie est installée dans des bâtiments bien chinois, où l'on pénètre par une grande porte sur les battants de laquelle sont peints deux mandarins géants autant que rébarbatifs, chargés d'en interdire l'entrée aux mauvais esprits. Çà et là, de petites cours, de petits jardinets bien tranquilles et agréablement ombragés, à l'usage des convalescents.
L'arsenal de l'Est (à 6 kilomètres de Tien Tsin) avait été construit sous le vice-règne de Li Hung Tchang. Il comprend, dans une enceinte de plusieurs kilomètres de tour, des magasins, des poudrières, des casernements, un parc d'artillerie, une machine à distiller, des logements d'officiers, des bureaux, télégraphes, etc., et le lieutenant-colonel Andlauer remplit ici les fonctions très enviables d'un véritable commandant de corps d'armée. Un beau petit corps d'armée, vraiment, car, si nos soldats ne sont pas nombreux, ils sont bons, et, ô prodige! ils sont sportifs aussi. Au jeu bien anglais du _tug of war_, la lutte à la corde, ils battent couramment l'équipe britannique qui, pourtant, est d'une belle force.
L'équipe française de Pékin est particulièrement entraînée à ce sport passionnant et c'est un spectacle très beau que celui de ces énergies physiques et morales obéissant aveuglément aux ordres de leurs chefs. Ce sport mériterait une description qu'il serait trop long de donner ici. Il est encore peu connu, si ce n'est comme jeu de société, mais je vous assure qu'il est très emballant et même angoissant. Il arrive, en effet, quelquefois, que des hommes tombent évanouis au bout de dix ou quinze minutes d'un effort continu et d'une tension formidable de tous leurs muscles et de toutes leurs forces de volonté et de ténacité.
UNE FÊTE SPORTIVE
J'ai tenu à rester à Tien Tsin pour assister à la belle fête que les troupes françaises ont donnée aux résidants européens et dont le programme comportait, outre la lutte à la corde, des courses, assauts, concours et matches variés entre les équipes des divers corps d'occupation. Malgré le véritable intérêt sportif qu'elle présentait, j'ai été séduit, surtout, par l'aspect vraiment curieux et suggestif de la foule des invités.
Figurez-vous le pesage de Longchamp ou de Chantilly, de très jolies femmes, d'élégantes toilettes, des sportsmen venus à cheval ou en auto (il y a beaucoup d'autos à Tien Tsin). Et, par-dessus tout, l'invraisemblable réunion d'uniformes de tous grades des principales nations du monde,--je ne recommence pas l'énumération que je vous ai déjà faite à propos des croiseurs. Il y avait même des Chinois! On peut voir, de temps en temps, dans des fêtes officielles ou des cérémonies, des militaires étrangers en grande tenue, mais ici tout le monde était en blanc ou en kaki, presque en tenue de campagne.
Il a fallu les événements de 1900 et les troubles de février dernier pour amener une telle fusion... apparente. Je m'attendais presque à entendre la musique jouer _l'Internationale_.
M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire en Chine, était venu de Pékin pour assister à cette belle réunion où les Français ont triomphé, non sans peine, de l'équipe anglaise, au _tug of war_.
En revanche, un soldat anglais du régiment de Somerset a brillamment gagné la course de 3 milles. La veille, un autre soldat anglais avait été vainqueur de la course de 42 kilomètres (dite course de Marathon) en 2 heures 50.
Un détachement de notre petit corps d'armée est chargé de la garde du consulat de France à Tien Tsin sous le commandement du lieutenant Dubreuil, en Chine depuis une dizaine d'années, parlant très bien le chinois et connaissant à fond les hommes et les choses de ce pays.
Le détachement qu'il commande est caserne près de notre consulat. J'ai visité les chambres, le salon de lecture, où de nombreux hors texte de _L'Illustration_ couvrent les murs, la cuisine où l'on était en train de confectionner un savoureux et plantureux déjeuner dont voici le menu:
POISSONS FRITS VIANDE FROIDE SALADE DE HARICOTS BOUDIN GRILLÉ FROMAGE ET FRUITS UN QUART DE VIN THÉ A DISCRÉTION.
Dans un coin de la cour, le boy chinois de la compagnie avait la cruauté d'écosser des petits pois sous l'oeil hagard de quelques canards qui devaient, le lendemain, figurer au déjeuner en leur compagnie,
_Fort à l'aise en un plat, honneur dont la volaille_ _Se serait passée aisément,_
comme dit le bonhomme La Fontaine. Le voilà bien, le raffinement des Chinois en matière de, supplices!
OEUVRES CHARITABLES; MILITARISME AMÉRICAIN
A travers les quartiers récemment brûlés de Tien Tsin, nous sommes allés, avec le lieutenant Dubreuil, rendre visite à une jeune Chinoise, miss Chung, sage-femme diplômée en Angleterre.
Cette intelligente et courageuse fille, sous la direction d'une doctoresse, Chinoise comme elle, dont je n'ai pu retenir le nom, se consacre à l'instruction de gardes-malades dans un institut qu'elles ont fondé et qui subsiste grâce aux libéralités des personnes généreuses de la ville. Ces dames charitables reçoivent gratuitement les Chinoises pauvres et enceintes, font les accouchements et donnent aux enfants les premiers soins. Voilà du bon modernisme!
Miss Chung nous a montré une jeune mère sur qui, vingt jours auparavant, on avait pratiqué l'opération césarienne, et qui marchait, maintenant alerte, tenant dans ses bras son enfant, très bien portant, auquel on avait donné le nom de César,--Si Sa, en chinois.
Dans un autre coin du quartier indigène, en une maison fort délabrée, les soeurs de Saint-Vincent de Paul prodiguent leurs soins et leur charité aux miséreux d'alentour. Nous avons trouvé, dans son dispensaire, entourée de haillonneux de tous âges, la mère supérieure en train d'essayer d'arracher une dent à un vieux Chinois qui ne devait pourtant pas les avoir bien solides et qui hurlait d'épouvante chaque fois que l'opératrice faisait mine d'approcher.
Et dire que ce gaillard-là avait peut-être participé, en 1870, au massacre des soeurs, dont dix ou douze petites colonnes de pierre rappellent le souvenir, autour de la maison et de la chapelle, à l'endroit précis où chacune d'elles est tombée sous les coups des assassins!
... J'ai vu, avant mon départ, la parade qui a lieu tous les matins sur le terrain d'exercice, devant la caserne des Américains: je n'aurais jamais pensé que l'armée d'un peuple si neuf, si dénué de traditions, si démocratique et si pratique, pût être, à ce point, le refuge d'un cérémonial qu'on ne trouve guère--et bien atténué--que dans les pays essentiellement monarchiques, où les uniformes somptueux se ressentent encore des splendeurs passées et s'harmonisent parfaitement avec des rites désuets.
Mais ces soldats dont le costume, admirablement confortable, est à peine militaire, ces officiers en chapeau mou, gardant des poses rigides, faisant des gestes solennels, avec des attitudes de prêtres à l'autel, paradant enfin, pendant près d'une heure, d'un air très convaincu, voilà qui est assez inattendu.
Un seul détail donnera une idée de l'extrême correction avec laquelle ces gens exercent leur métier,--j'allais écrire leur sacerdoce: l'officier américain, arrivé à la gauche de son peloton, après l'avoir inspecté, ne regagne jamais son poste de commandement par la diagonale; il revient sur ses pas parallèlement à sa troupe; parvenu à hauteur de l'homme du milieu, il tourne à angle droit et, après avoir compté le nombre de pas réglementaire, s'arrête en faisant demi-tour, face au centre. Ainsi les Américains ont horreur de l'hypothénuse; mais, d'autre part, ils font des choses qui soulèveraient chez nous l'indignation générale: leurs soldats sont munis de lunettes d'auto, car il y a, à Tien Tsin, beaucoup de poussière. Je pars enfin pour Pékin.
L. Sabattier.
_--A suivre.--_
UNE RIVIÈRE DANS UN TUNNEL
Un accident, qui rappelle un peu celui du Loetschberg, vient de se produire au tunnel du Mont d'Or, sur la ligne en construction Frasne-Vallorbe qui évitera le détour de Pontarlier aux trains français se dirigeant vers Lausanne et le Simplon: les sources qui alimentent le Bief rouge, modeste affluent du Doubs, ont envahi la galerie d'avancement. On n'a eu, heureusement, à déplorer aucun accident de personne.
Le tunnel du Mont d'Or, le plus grand souterrain de la nouvelle ligne, a un peu plus de 6 kilomètres de longueur. Il s'ouvre en France à l'altitude de 894 mètres, et descend par une pente régulière de 13 millimètres par mètre pour déboucher en territoire suisse à la côte de 816 mètres.
La galerie d'avancement du côté français est percée sur un kilomètre environ; du côté opposé, on a dépassé le quatrième kilomètre. Il reste donc un peu moins d'un kilomètre à franchir. L'accident s'est produit à 90 mètres du front d'attaque suisse et à environ 1.800 mètres de la tête française.
L'eau, arrivant par le flanc de la galerie, l'a noyée sur une hauteur de 80 centimètres. Le débit fut d'abord de 800 litres par seconde; à la suite de fortes pluies et de fontes de neige, il atteignit, pendant deux jours, 5.000 (cinq mille) litres. Il est ensuite tombé à 400 litres, chiffre qui paraît correspondre au régime normal de la source.
Pendant ce temps, une petite rivière qui a sa source à 5 kilomètres de là, le Bief rouge, cessait de couler, et les usines établies sur ses bords se trouvaient dans l'impossibilité de fonctionner.
Comment a pu se produire l'accident, et quelles peuvent en être les conséquences?
Sur ces deux points, les géologues et les ingénieurs ne sont guère d'accord.
Tel géologue affirme avoir prévu ce qu'il considère comme une catastrophe. Il pense que les ingénieurs ne pourront ici lutter utilement contre les forces naturelles, et il redoute de voir bientôt d'autres rivières, y compris le Doubs, privées d'une partie des eaux qui les alimentent.
Ces craintes sont peut-être excessives. La géologie, la moins précise de toutes les sciences, se leurre fréquemment avec des hypothèses ou des déductions abusives; en n'importe quelle circonstance, il serait difficile de ne pas trouver un savant «ayant prévu ce qui arrive», car il y a toujours au moins un géologue qui, _a priori_, prend le contre-pied de l'opinion de ses confrères. Du reste, nul géologue, nul ingénieur n'a prévu exactement ce qui vient d'arriver.
Le tunnel traverse un terrain calcaire, fissuré; il était donc à peu près certain que l'on rencontrerait de l'eau. On avait situé cette rencontre à 1 kilomètre environ de la tête française: elle se produit à 1.800 mètres. En ce qui concerne le débit des sources contre lesquelles on aurait à lutter, les évaluations variaient de 300 à 1.000 litres par seconde.
Notre croquis schématique montre somment les choses ont pu se passer. Les roches calcaires qui composent le Mont d'Or sont, à une certaine hauteur, traversées par une couche argileuse qui s'infléchit sur le versant français et le couvre d'une sorte de chape descendant jusqu'à la vallée.
Les eaux de ruissellement sont arrêtées par cette couche qui forme le fond d'un réservoir; elles s'amoncellent jusqu'au niveau d'une fissure par où elles s'échappent pour alimenter le Bief rouge.
Cette couche argileuse et la roche sous-jacente présentent évidemment une faille ou une simple poche qu'a rencontrée la galerie d'avancement; dès lors, les eaux du Bief rouge, trouvant le fond de cette poche crevé, tombent dans la galerie et vont, pour l'instant, se déverser en Suisse dans l'Orbe.