L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913
Part 4
On a jadis proposé d'utiliser la souris pour nous éviter l'asphyxie par l'oxyde de carbone. Ce gaz éminemment dangereux est, en effet, peu sensible aux réactifs chimiques, et l'on n'a pas encore trouvé de moyen simple et pratique pour constater sûrement sa présence dans l'air que nous respirons.
M. Burrell a été chargé par le Bureau des mines des Etats-Unis d'étudier l'influence de l'oxyde de carbone sur les petits animaux. Il conclut à la sensibilité extrême du canari:
Voici, d'ailleurs, le résumé de ses observations sur la souris et sur le canari.
Souris: 0,16 d'oxyde de carbone contenu dans l'air, très léger malaise au bout d'une heure; 0,20, malaise en 8 minutes; 0,31, malaise en 4 minutes; 0,46, malaise en 2 minutes; 0,57, malaise en une minute; mort en 16 minutes; 0,77, malaise en une minute, mort en 12;5 minutes.
Canari: 0,09, très léger malaise au bout d'une heure; 0,15, malaise en 3 minutes; tombe de son perchoir au bout de 8 minutes; 0,20, malaise en 1,5 minute; tombe de son perchoir en bout de 5 minutes; 0,29, tombe de son perchoir en 2,5 minutes.
Le serin serait donc l'accessoire hygiénique indispensable de tout poêle à combustion lente.
M. Burrell propose de l'employer pour explorer l'air des mines après explosion.
LA PLUIE À PARIS.
Les météorologistes sont fort divisés au moins sur une question: celle de l'augmentation de la fréquence de la pluie en nos régions. Les uns estiment, avec le bon peuple, qu'il pleut plus en France qu'autrefois; d'autres affirment que la moyenne n'a pas sensiblement changé.
Nous signalions, il y a quelque temps, l'opinion de M. Camille Flammarion à cet égard. Notre éminent collaborateur a fait un relevé des pluies à Paris depuis le règne de Louis XIV; il conclut à une augmentation, augmentation bien marquée surtout depuis le début du dix-neuvième siècle, époque à laquelle ont commencé les mesures pluviométriques bien précises.
M. Angot, directeur du Bureau central météorologique, n'est point de cet avis.
M. Flammarion a pris les chiffres fournis par le pluviomètre de l'observatoire de Paris jusqu'en 1872; à partir de là, il s'en rapporte aux chiffres de l'observatoire de Montsouris, estimant que les conditions restent à peu près les mêmes.
Or, d'après M. Angot, l'augmentation apparente de pluie résulte de ce changement de station. La comparaison des observations faites au cours des trente dernières années montre que la quantité de pluie tombée à Montsouris est d'environ un dixième supérieure à celle recueillie à Paris.
M. Angot établit un relevé de 1806 à 1910 en prenant uniquement les chiffres de l'observatoire de Paris. Ce relevé donne, pour la pluie tombée dans la capitale, une moyenne générale de 510 millimètres par an. Pendant le premier tiers de cette période, la moyenne ressort à 502 millimètres; pendant le second, elle s'élève à 521; pendant le dernier tiers, c'est-à-dire pendant les trente dernières années, elle retombe à 508.
M. Angot conclut que, contrairement aux affirmations de M. Flammarion, il n'y a aucune apparence d'augmentation progressive de pluie à Paris depuis 1880.
Ce désaccord des deux savants sur une question assez simple est un peu troublant. La vérité ne serait-elle pas que, finalement, il ne tombe guère plus d'eau à Paris qu'autrefois, mais... qu'il pleut ou qu'il «brouillasse» plus souvent.
L'ATTITUDE DU DISCOBOLE
La méthode française d'éducation physique préconisée par M. le lieutenant de vaisseau Hébert, que nous avons été des premiers à signaler dans ce journal (numéro du 13 avril 1912). et qui bénéficie aujourd'hui d'une vogue méritée, a donné un intérêt, si l'on peut dire, actuel, à la célèbre statue du Discobole antique: on sait que le «lancer» du disque est un des huit exercices naturels «indispensables» indiqués par cette méthode. Sur l'attitude du Discobole, qu'a reproduite si heureusement le lieutenant de vaisseau Hébert, M. le commandant R. Debax, ancien instructeur à l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont, nous adresse ces lignes illustrées de croquis probants:
Dans le grand dictionnaire Larousse, à l'article Discobole, on lit:
«Discobole lançant le disque, ou Discobole en action, statue antique au palais Massimi, à Berne. Le corps incliné et appuyé sur la jambe droite placée en avant, le Discobole porte la main gauche sur le genou droit et élève en arrière, plus haut que la tête, la main droite qui tient le disque. Cette attitude a été imaginée pour donner au disque la plus forte impulsion possible. Ce n'était qu'après avoir balancé le bras plusieurs fois et lui avoir fait décrire plusieurs tours, presque circulairement, que le Discobole lâchait le disque qui partait en sifflant. En même temps qu'il ramenait ainsi une dernière fois le bras droit en avant il retirait la main gauche et son corps se redressait vivement comme la corde d'un arc détendu.»
A l'appui de son explication, l'auteur de la notice cite des textes latins qui, probablement, sont sujets à controverses. Nous nous garderons bien de le suivre sur ce terrain. Et nous nous fonderons sur l'expérience et sur le mouvement de la statue pour contester cette interprétation.
Si le disque était lancé comme l'indique Larousse, la force de projection serait produite par le mouvement de rotation du bras droit, suivi de l'extension du corps tout entier prenant appui sur la seule jambe droite, extension favorisée d'ailleurs, par une légère rotation du buste de droite à gauche. L'ensemble du mouvement ne paraît pas suffisant pour donner l'impulsion nécessaire au disque, et nous pouvons affirmer que pas un de nos athlètes modernes n'opère de cette façon.
Il est d'ailleurs fort probable que, dans ce cas, le disque devant être lancé en avant de la statue, le Discobole aurait eu malgré lui le regard fixé dans cette direction, c'est-à-dire droit devant lui.
Or, c'est précisément le contraire. Le Discobole a, d'une façon indiscutable, le regard dirigé en arrière de lui.
On a prétendu qu'il regardait son bras droit pour voir si le disque était bien placé dans sa main. Il est bien plus naturel de penser que le Discobole regarde le but et, si l'on admet cette manière de voir, le mouvement de la statue s'explique très facilement et se décompose comme l'indiquent les croquis ci-dessous.
Faisant d'abord face au but ou à la direction (position initiale), le pied gauche en avant, le pied droit en arrière et près du précédent, le bras droit tendu horizontalement, le Discobole pivote ensuite sur le pied droit, fait face en arrière en portant le poids du corps sur la jambe droite, le genou gauche se plaçant contre le droit, le pied gauche ne faisant que se soulever en pivotant sur le gros orteil. En même temps, il se baisse légèrement et exécute un _mouvement de torsion très prononcé du, buste autour du bassin de gauche à droite._ Le bras droit reste tendu et le disque vient se placer à hauteur de l'endroit où il va être abandonné à la fin du mouvement suivant (position de la statue).
Immédiatement après, par un mouvement de réaction, le Discobole, pivotant sur les deux pieds, fait face à la direction primitive en imprimant _au buste un mouvement violent de torsion de droite à gauche_ qui, par l'intermédiaire du bras, donne l'impulsion au disque à la façon d'une fronde. Le disque est abandonné au moment où il se trouve dans la direction. Par suite de l'impulsion communiquée au corps, le pied droit se porte généralement en avant du gauche. Compris de cette manière, le lancement du disque exige une grande coordination dans les mouvements. C'est le triomphe de l'adresse unie à la force et c'est ce symbole qu'a voulu exprimer le statuaire antique.
R. DEBAX.
LA CEINTURE DE PARIS
APRÈS LA DÉMOLITION DES FORTIFICATIONS (_Voir les projets, page 20._)
«A la place des vilaines murailles des fortifications qui entourent Paris, on voyait un beau parc ininterrompu où les arbres, les arbustes et les fleurs faisaient à notre ville une ceinture de santé et de beauté aussi; songez donc, 35 kilomètres de pelouses, avec ponts rustiques, cascatelles et ruisselets, toute une longue série de paysages au pastel; Paris vêtu et couronné de toutes les roses et de toutes les fleurs était salué comme la reine souveraine du monde.
Vivant au milieu de cette belle fête des yeux et de l'esprit, les hommes devenaient meilleurs, les femmes plus jolies.
Si mon rêve vous agrée et si vous voulez en commencer la réalisation, beaux conseillers, ne vous endormez pas.»
Ainsi rêvait, en ouvrant, en 1909, la première session ordinaire du Conseil municipal de Paris, M. Lampué, doyen d'âge de cette laborieuse assemblée où, comme on voit, les soucis budgétaires ou politiques n'ont point atrophié la fibre poétique.
Ce rêve sera bientôt une réalité. Sur le rapport de M. Louis Dausset, récemment élevé à la présidence du Conseil municipal, nos édiles viennent d'approuver le contrat passé entre l'État et la Ville de Paris pour l'aliénation de l'enceinte fortifiée. La sanction législative ne saurait tarder.
Cette convention, dont nous n'avons pas le loisir d'examiner les détails, peut se résumer ainsi:
1° Acquisition par la Ville, en un seul et unique lot, de la totalité de l'enceinte fortifiée, moyennant un prix de 100 millions payables par annuités, par paiements échelonnés;
2° Maintien sur la zone militaire de la servitude non _oedificandi_, pour cause d'hygiène et de salubrité publiques;
3° Expropriation des terrains de cette zone, devenue _zone sanitaire_ en vue de la création d'espaces libres, parcs et terrains de jeux;
4° Annexion à Paris des terrains expropriés.
Il y a plus de trente ans que s'est posée pour la première fois la question de la suppression de l'enceinte fortifiée de Paris; la divergence des intérêts ou même des simples opinions en présence rendait la solution fort difficile. Grâce à l'énergie persévérante de M. Dausset et de son collègue, M. Chérioux; grâce à l'esprit libéral de MM. Klotz et Millerand, la solution intervenue apparaît comme la plus logique et la plus satisfaisante à tous égards. La désaffectation de l'enceinte fortifiée n'est plus considérée, ni par la Ville, ni par l'État, comme un prétexte à spéculations immobilières, on l'envisage avant tout comme un moyen de doter Paris et sa banlieue des champs d'air et de lumière devenus indispensables à leur hygiène et à leur santé.
Nos plans de la page 20, empruntés à un travail de M. Dausset, donnent une idée exacte de la transformation que va subir la ceinture de Paris.
Actuellement, l'espace libre des fortifications et de la zone qui entoure la capitale présente environ 380 mètres de profondeur: 130 mètres de fortifications et 250 mètres de _zone_ frappée d'une servitude _non oedificandi_, c'est-à-dire où les propriétaires du sol ne sont autorisés à élever que des constructions précaires, pouvant être démolies à première réquisition.
Le terrain occupé par les fortifications, après avoir été mis au niveau des boulevards actuels, sera loti pour l'édification d'immeubles de rapport groupés entre deux larges boulevards circulaires, le boulevard extérieur étant flanqué d'un chemin de ronde et d'une grille pour garantir le fonctionnement de l'octroi.
Les terrains de la zone, formant un total de plus de 500 hectares, seront aménagés en espaces libres, tels que parcs publics, pelouses ou terrains de jeux; M. Dausset prévoit onze grands parcs entourés de grilles. «Aucune portion ne pourra être distraite en vue d'y élever des constructions, si ce n'est pour l'établissement des édifices nécessaires à la surveillance et à l'utilisation de ces espaces libres, lesquelles constructions ne pourront, dans leur ensemble, occuper une superficie de plus d'un vingtième desdits espaces et devront être réparties également sur l'ensemble de la zone à aménager.»
On a objecté que la zone n'offre pas une largeur suffisante pour y dessiner des parcs intéressants. Or, le parc Monceau, considéré avec raison comme un des plus beaux spécimens de l'art des jardins, ne mesure pas plus de 250 mètres dans sa plus grande largeur. C'est précisément celle de la zone.
Ajoutons que la Ville de Paris s'est engagée à prélever 4% sur l'ensemble des terrains à provenir de l'enceinte fortifiée, pour les affecter exclusivement à la construction d'habitations à bon marché.
Combien de temps exigeront les travaux destinés à modifier si heureusement l'aspect des abords de la capitale? Il serait téméraire de hasarder des chiffres.
La remise à la Ville, par tronçons successifs, des terrains déclassés; la démolition du mur d'enceinte, le nivellement général du sol, demanderont plusieurs années. L'expropriation des terrains de la zone qui forment une surface de 4.962.000 mètres carrés répartis entre un nombre considérable de propriétaires sera sans doute encore plus laborieuse; on a prévu, pour la mener à bien, un délai maximum de trente-huit ans.
Faisons toutefois crédit à la diligence de l'administration et souhaitons qu'entre les maisons dites «à bon marché» et les immeubles pour pseudo-millionnaire on voie pousser, baignés d'air et entourés de verdure, de modestes mais riants cottages pour simples bourgeois. Et s'il paraît audacieux d'admettre, comme M. Lampué, que la suppression des fortifications rendra les hommes meilleurs et les femmes plus jolies, espérons du moins qu'elle contribuera à enrayer un instant la hausse démesurée des loyers parisiens et, peut-être, aussi, à améliorer les moeurs de messieurs les apaches.
F. HONORÉ.
LA NAVIGATION SUR L'OUED SEBOU
On a dit maintes fois combien il serait important de pouvoir utiliser l'oued Sebou pour les transports de matériel de guerre et de marchandises, de la côte à Fez. Malheureusement, le fleuve est peu navigable, presque à sec par endroits en été, démesurément grossi en hiver, coupé de nombreux seuils. Pourtant, l'an dernier, grâce à des prodiges d'énergie, d'adresse, de persévérance, l'enseigne de vaisseau Le Dantec parvint, en un voyage d'un mois (24 décembre 1911-30 janvier 1912), à le remonter avec un canot automobile jusqu'au pont de Fez, à 5 kilomètres de la capitale chérifienne.
Cette exploration devait donner un résultat pratique, puisqu'elle a amené une compagnie, l'Omnium français, à étudier et à construire un bateau à vapeur spécialement aménagé pour cette difficile navigation.
Le _Sebou_, c'est le nom qu'elle a donné à ce bateau, l'aîné d'une flottille qu'il faut souhaiter de voir devenir nombreuse, effectue en ce moment son premier voyage, et déploie sur l'oued si fantasque le pavillon français. C'est une sorte de canonnière très légère, ne calant pas plus de 80 centimètres à l'arrière, ce qui lui permettra de franchir sans trop de difficultés les hauts fonds. Au 24 décembre dernier, le _Sebou_ était à Bel Ksiri où fut prise la photographie que nous reproduisons. Il a depuis continué, et, aux dernières nouvelles, avait atteint Souk el Djema, à 120 kilomètres environ de Méhédya.
Un ingénieur, M. Turgan, est à la tête de cette entreprise. Le directeur technique de la navigation, le «capitaine d'armement» si l'on veut, est M. Le Peillon, à qui une longue pratique des rivières indo-chinoises a donné une expérience précieuse.
UNE MÉDAILLÉE DE LA GUERRE
C'est un document émouvant, évocateur d'une époque déjà lointaine, que cette photographie d'une famille de soldats, prise quelques années après la guerre. Celle qui y figure aux côtés de son mari et de ses enfants, Mme Gombert, vient de recevoir la médaille de 1870, à Rodez, dans une touchante cérémonie, comme il y en a eu tant en France ces temps derniers, qui réunissait d'anciens combattants de l'Année terrible, Mgr de Ligonnès, évêque de. Rodez, alors capitaine des mobiles de la Lozère, le contre-amiral et le général Boisse, le général Joubert, et, leur doyen à tous, un beau vieillard de quatre-vingt-sept ans, M. Vidal.
Mme Gombert, qui portait crânement l'uniforme de cantinière, fit la campagne avec son mari, soldat au 3e bataillon de chasseurs à pied; elle emmenait dans sa voiture ses trois enfants en bas âge, qu'elle n'avait pas voulu quitter. Blessée sur le champ de bataille de Rezonville, la courageuse femme fut recueillie à l'hôpital de Metz; elle y demeura jusqu'à la reddition de la place, et partagea ensuite la captivité de l'armée. Le bel exemple d'énergie française qu'elle a donné devait avoir sa récompense. Il ne manque désormais à cette vaillante, femme et mère de soldats--ses deux fils ont été retraités comme adjudants--que la médaille militaire.
THÉÂTRES
L'Opéra s'est honoré en remontant avec des soins exceptionnels le grand drame lyrique de M. Vincent d'Indy, Ferval. Créé à la Monnaie de Bruxelles en 1897, il avait eu, l'année suivante, une série de représentations à l'Opéra-Comique; on ne l'avait pas rejoué depuis. M. Vincent d'Indy a choisi son héros parmi ceux qui empruntent à la légende et aux anciennes traditions nationales leurs valeurs symboliques (car, fidèle au principe wagnérien, il a lui-même composé le livret de ses oeuvres); il a enveloppé son poème d'une musique qui est d'un raffinement, d'une richesse, d'une habileté, d'une beauté technique extraordinaires. M. Muratore et Mlle Bréval ont brillamment tenu la tête d'une interprétation remarquable. M. Messager lui-même, aux premières représentations de cette reprise, s'est fait un devoir de conduire l'orchestre.
Signalons, à la Comédie-Royale, une comédie--fort légère--de MM. André Sylvane et Mouezy-Eon: _les Samedis de monsieur_, et une piquante petite revue de M. Jean Bastia: _Ce qu'il ne faut pas taire_.
LES CENTENAIRES DU CONSCRIT, par Henriot.