L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Ce numéro contient deux suppléments:
1° L'Illustration Théâtrale avec deux pièces: LES PHARES SOUBIGOU, de M. Tristan Bernard, et DOZULÉ, de M. André Picard;
2° Le 7e fascicule d'UN DOUBLE AMOUR, par Claude Ferval.
Prix de ce Numéro: Un Franc. SAMEDI 11 JANVIER 1913 71e Année.--N° 3646.
UNE ATTITUDE DE CONQUÉRANT
NOS SUPPLÉMENTS
THÉÂTRE
_Le prochain numéro de_ L'Illustration _contiendra_: Faust, de GOETHE, _traduction et adaptation, en trois parties,_ _de_ M. EMILE VEDEL _(Odéon)._
_Paraîtront ensuite:_
Bagatelle _de_ M. PAUL HERVIEU _(Comédie-Française);_
Kismet _de_ M. EDWARD KNOBLAUCH, _texte français de_ M. JULES LEMAITRE _(Théâtre Sarah-Bernhardt, direction Lucien Guitry);_
La Prise de Berg-op-Zoom _de_ M. SACHA GUITRY _(Vaudeville);_
Les Flambeaux _de_ M. HENRY BATAILLE _(Porte-Saint-Martin);_
La Femme seule _de_ M. BRIEUX _(Gymnase);_
L'Homme qui assassina _de_ M. PIERRE FRONDAIE, _d'après le roman de_ M. CLAUDE FARRÈRE _(Théâtre Antoine, direction Gémier);_
L'habit vert _de_ MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLEVET _(Variété)._
ROMAN
_Après une nouvelle série de Récits de Guerre, du général Bruneau (récits d'Algérie cette fois, et qui comprendront aussi des récits de chasse), nous commencerons, le 1er mars, la publication d'une importante oeuvre inédite de_ M. MARCEL PRÉVOST:
Les Anges gardiens.
COURRIER DE PARIS
LE COSTUME
C'est un mot à moitié mort, que l'on ne dit guère qu'au passé... Il n'est plus d'aujourd'hui. Et pourtant... Le costume!... Aussitôt voilà des soies, des satins, des velours, de la dentelle et du fer. Vous palpez des tissus et vous remuez des couleurs... Vous ramassez des pourpoints ballants et vous secouez des jupes vides. Ah! le joli mot, puissant et avantageux, de prompte élégance, qui pare, pince à la taille et plaque si bien! Quand on le prononce, on regarde sa manche. Il donne le même plaisir qu'à enfiler une culotte dont la craquante étoffe se casse et chatoie comme il faut, dont la boucle d'acier brille et pique au coin du jarret. Le costume! et l'on se redresse avec le regret de ne plus avoir à le porter! Le costume! et l'on se toise dans la glace, en face et de côté, par-dessus l'épaule. Le costume! et le bras s'arrondit, la jambe se tend, le pied se cambre en se faisant plus étroit, plus long, et plus pointu. Le costume! et l'on se sent tout de suite agile ou imposant, souple, aimable, ou aimé, plus jeune et plus fier... Le costume! il vous monte du courage, de l'esprit, de l'arrogance... l'air est tout rafraîchi par des souffles de plumes et des passages de chapeaux... Les traînes balaient le parquet... Les épées barrent les hanches... Le mollet triomphe, et les talons sont hauts, de maroquin blanc, ou de laque rouge. Le costume... et c'est la cour et la ville, les carrosses, les grands chevaux, la chaise à porteurs, les laquais... et les femmes diaprées, en tenue de bal éternel, et les tableaux fameux, et les galas et les batailles, et les mariages royaux, les fêtes populaires, et c'est toute l'histoire... que peint d'un coup, dans une fresque immense et d'alerte bigarrure, ce vieux mot fringant et français de costume!
Après quoi, quand il a bien produit son effet, il retombe dans une flasque tristesse, avec la nonchalance d'un manteau quitté, retenu, avant de choir, par le bras du fauteuil.
* * *
Tel nous apparaît-il, de temps à autre, quand les circonstances le mettent par hasard sous nos yeux, à notre époque où il n'est plus question que de «vêtement» et «d'habit». Or un vêtement n'a rien de commun avec un costume. C'en est l'antipode. Le costume nous est rappelé et rendu seulement par l'art. Il n'existe à présent que dans les musées, sur la toile où les peintres en sont demeurés les tailleurs prestigieux, les immortels couturiers. Là, nous nous repaissons de ce luxe oublié, de ces somptuosités ordonnées et choisies qui recouvraient et atténuaient les ennuis journaliers des hommes d'autrefois, qui ornaient leurs joies en les étourdissant. On devait--si galamment et brillamment traité par les rares tissus--se comporter avec plus d'entrain, aimer et se battre mieux, vivre dans une expansion plus large et plus reconnaissante. Un costume était un bain de velours tiède où l'on restait plongé, d'où l'on ne sortait que pour se jeter dans celui du lit, des draps et du sommeil. Un costume était un autre «soi-même» que l'on pouvait créer et composer à son image et à sa ressemblance, aux couleurs de son esprit, à la marque et aux galons de son coeur, à la façon de son désir, à la nuance de son rêve, à la livrée de toute sa personne... C'était un ami, un confident, un valet qui vous désignait franchement, de loin, par sa coupe, les détails et l'originalité de sa tournure, qui vous faisait reconnaître à cent pas, qui vous signait et vous obligeait comme une noblesse extérieure. C'était votre ombre, lumineuse, qui, réfugiée en vous, et s'y confondant, était cependant toujours prête à s'en écarter pour aller répéter sur la toiture, la muraille ou le sol, votre silhouette magnifique, vos gestes exaltés, déclamer la prestance exquise et incomparable de votre personnage. Qui de nous n'a fréquemment soupiré devant un tableau de Porbus ou de Vélasquez, de Largillière ou de Van Loo, de n'être pas en état de fournir aux pinceaux de ce temps une aussi vaniteuse matière, un modèle aussi opulent? Et cette désolation s'accroît encore, lorsque, au cours des battues et des chasses que nous risquons dans les broussailles du passé, il nous arrive de rencontrer le costume... le vrai costume lui-même, surprenant, émouvant, inouï, et nous donnant--frais encore ou ravagé--par la vue incomplète de ce qu'il est, l'image en pied de ce qu'il fut. Ah! l'habit Louis XV, tombé en avant, culbuté d'amour, comme s'il avait été percé d'un coup d'épée, et renversé sur le dos d'une bergère, dans le magasin plein des débris et de la poussière d'autrefois!... La robe à fleurs d'une marquise, accrochée par le cou à la clef d'une porte vitrée! Les culottes à raies bleues et roses que l'on tire à genoux avec effort, en les arrachant, du tiroir bourré de la commode!... Les gilets aux aisselles rousses, les corsets rompus où ne bat plus rien, le soulier glissé d'un pied fondant... les bas qui pendent comme une peau morte,... les gants aux doigts mous, les gants sans mains... les chapeaux sans tête,... que tout cela parle et nous fait souvenir des jours, qu'avant d'être nés à nouveau, nous avons vécus! Ces loques sont aussi impressionnantes que des portraits. Elles ont enveloppé des corps, accoutré des âmes, dont elles ne sont plus que les suaires frivoles. Elles ont gardé les plis de l'habitude et des passions, les plis imposés qui en s'accusant sont devenus leurs rides. Elles survivent aux anciens vivants qui les occupaient, leur donnaient l'air d'être quelque chose, les remplissaient, les animaient, les fatiguaient, les ont menées partout, dont il ne reste plus rien, car elles durent souvent plus que les os qui en étaient l'armature apparente, la fragile solidité. N'est-il pas dès lors coupable et d'un cruel manque de sensibilité artistique et humaine de les abandonner, de se détourner d'elles, de dédaigner le méritoires effort qu'elles font pour résister aux morsures de la destruction et se prolonger plus que des cadavres? Quand ils viennent s'échouer dans nos mains qui leur en rappellent d'autres, pensez que toujours les vieux costumes du temps passé nous demandent la vie, la seule qu'il nous soit possible de leur accorder, une vie de repos, de collection et de musée.
* * *
Le musée du costume!... On en parlait depuis des années. Il était toujours sur le point de se faire et ne se faisait jamais, en dépit de l'obstiné dévouement que mettaient à le préparer et à le construire, à travers tous les obstacles, ses parrains désignés et naturels, le peintre Leloir et le dessinateur Vallet, et beaucoup d'autres artistes acharnés, comme ces deux vaillants, à la réussite de l'idée. Et voici que tout à coup, grâce à la généreuse décision testamentaire de Detaille, le beau projet est virtuellement réalisé. Nous aurons un musée du costume. Bien mieux, nous en aurons deux, qui, quoique séparés et distincts, se complétant et s'achevant l'un par l'autre, n'en feront qu'un, pour la joie instructive de tous ceux qui en seront les visiteurs assidus et familiers. L'État aura le musée Detaille, musée du costume militaire, et la Ville de Paris, le musée du costume civil, tous les deux sous la direction d'une même pensée artistique et éducatrice. Et vraiment il était incroyable, quand presque toutes les capitales d'Europe ont leur rétrospective de la parure, que nous n'eussions pas même un modeste local affecté à l'histoire documentaire de notre habillement. Les beaux vieux habits de soie, les robes à paniers ne savaient plus depuis des centaines d'années où se mettre. Elles n'avaient pendant longtemps trouvé asile que chez les peintres et les costumiers de théâtre. Mais bientôt ceux-ci eux-mêmes les méprisèrent, comme inutiles ou hors d'usage. Les pauvres hardes, éclatantes ou fanées, s'en furent alors chez l'antiquaire qui avait grand'peine à les placer, qui ne consentait à les admettre dans son bric-à-brac que parce qu'elles faisaient, jetées çà et là, un joli effet de pittoresque décoratif... Et puis, quand la mode vint peu à peu de les acheter, ce ne fut que pour les détruire, pour en recouvrir des fauteuils, en employer l'étoffe à la confection de mille objets, pour les coupasser et les déshonorer dans ces innombrables petits massacres que l'on appelle «des travaux de dames». Ils finissaient donc, ils allaient disparaître,... quand le bon Detaille et son ami Maurice Leloir leur ouvrirent ensemble et toute grande la porte des hôtels et des salons hospitaliers où ils vont enfin, dans des décors d'époque, cesser d'être dépaysés et se retrouver entre eux, en bonne compagnie... ayant de quoi parler, disant tout bas les choses qu'ils ont vues, auxquelles ils ont participé et qu'hélas! nous ne saurons jamais. Si nous pouvions connaître seulement le quart de ce qui leur est arrivé, nous serions fous...
HENRI LAVEDAN. _(Reproduction et traduction réservées.)_
LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE
Un décret présidentiel signé mardi dernier, 7 janvier, en conseil des ministres, a définitivement fixé au 17 courant la réunion du Sénat et de la Chambre des députés en Assemblée nationale, afin de procéder à l'élection du président de la République.
Aucune candidature nouvelle n'a officiellement surgi depuis que M. Raymond Poincaré et M. Alexandre Ribot ont si courageusement fait connaître leur résolution de se présenter aux suffrages du Congrès, se jetant, de propos délibéré, en proie aux polémiques inévitables. Mais, comme nous l'indiquions en présentant, la semaine dernière, ces deux candidats nettement déclarés, ils auront des concurrents: il est certain, dès à présent, comme nous l'avons dit, que M. Antonin Dubost, président du Sénat, et M. Paul Deschanel, président de la Chambre, seront avec eux sur les rangs. Toutefois, l'un comme l'autre, sollicités de faire connaître leurs intentions à cet égard, se sont défendus de faire aux journalistes aucune confidence. M. Paul Deschanel, soumis à la réélection comme président de la Chambre à la rentrée, le 14 janvier, a estimé que les convenances, un sentiment de déférence vis-à-vis de ses collègues, lui interdisaient «de porter ses regards au delà de cette date». Pour les mêmes raisons M. Antonin Dubost déclare vouloir observer pareille attitude. Et cette réserve s'explique parfaitement. Entre la réunion des Chambres et celle de l'Assemblée nationale auront lieu, d'ailleurs, maints conciliabule, parlementaires d'où peut surgir plus d'une candidature encore.
LA CEINTURE DE PARIS APRÈS LA DÉMOLITION DES FORTIFICATIONS: DEUX EXEMPLES
LES GRECS DEVANT JANINA
Sans y attribuer le même prix, peut-être, qu'ils attachent à la conservation d'Andrinople, les Turcs tiennent fermement à garder aussi Janina, que les Grecs ne convoitent pas moins ardemment Et la lutte autour de cette place forte se poursuit avec un acharnement égal de part et d'autre. Notre collaborateur, M. Jean Leune, continue d'en suivre les phases, partageant toujours avec Mme Jean Leune les fatigues comme les sentiments des assiégeants, toujours pleins de foi patriotique et débordants de _furia_ dans l'action. Et sa sympathie, son admiration pour ses compagnons d'armes, on peut bien employer ce mot, n'ont point faibli.
Il apparaît bien, toutefois, dans ses dernières lettres, que Janina est une proie plus difficile à saisir qu'on ne l'avait cru au premier abord, puisque l'entrain, la résolution, la vaillance des soldats hellènes sont, jusqu'à présent, et depuis un grand mois, tenus en échec par des forces supérieures en nombre sans doute, mais animées d'une conviction pareille et d'un courage égal.
Quoi qu'il en soit, cette lutte prolongée nous vaut, de M. Jean Leune, d'excellentes photographies, commentées par d'intéressantes notes que nous allons résumer ici.
Le cadre demeure le même, à Philippias, au Hani Imin Aga ou à Pentepigadia (les Cinq-Fontaines). C'est un pays abrupt dont la rudesse, elle seule, constitue aux assiégés une solide défense, et, d'autre part, dans plus d'un cas, les gêne, car la configuration de ce terrain montagneux, en tout sens hérissé de crêtes, creusé de ravins, permet à leurs adversaires d'abriter parfaitement leurs batteries.
Mais aussi, pour les Grecs, quelles difficultés, quand il s'agit d'établir des canons sur l'une quelconque de ces collines escarpées!
Ils ont trouvé un emplacement admirable, en avant d'Imin Aga: «Pour en permettre l'accès, écrit notre correspondant, le génie a dû, sous la pluie, dans la boue, tailler à flanc de coteaux un chemin en zigzags, d'un mètre, au plus, de large. Avec des poutres et des planches, on avait fait une série de solides brancards. Puis on a démonté, les uns après les autres, canons et caissons, et l'on a lié leurs parties séparées, pièce, affût, frein pneumatique, etc., sur les brancards, que sapeurs et canonniers ont ensuite placés sur leurs épaules. Il avait plu toute la nuit. Le chemin de fortune établi par le génie était couvert d'une boue gluante, où la moindre glissade d'un seul devenait périlleuse pour l'équipe entière. Il fallait marcher à pas lents, rythmés à la cadence que marquait un sous-officier.
» Pour porter le seul canon, vingt hommes étaient nécessaires; pour une roue, deux; et deux autres pour un demi-bouclier. Le transport des munitions s'effectua à raison de deux obus par homme. Et il y avait 2 kilomètres à parcourir ainsi. Tous allaient gaiement, montrant toujours leur inaltérable belle humeur. Là-haut, les pièces remontées étaient remises en batterie à la corde, avec le même allant.» Après quoi, les duels d'artillerie se poursuivent, sans autres interruptions que celles que nécessitent d'aussi difficiles manoeuvres. A de certains moments, c'est jour et nuit qu'on se bat, et l'on va dans un fracas d'enfer, où la voix grave des grosses pièces soutient en basse les crépitements de la fusillade, qui fait comme des pizzicati, et le ronflement mécanique des mitrailleuses. Pour ceux qui vivent ces journées, le spectacle du coup de canon doit commencer à devenir banal. Il donne de bien curieux clichés: au départ, à la gueule de la pièce, un petit nuage blanc, qui, en un dixième de seconde, se dissipe, dissous dans l'air. Et puis le bruit fusant du projectile, qui disparaît bientôt derrière la crête la plus prochaine.
A l'arrivée--et c'est sur les obus ennemis qu'on peut le mieux l'observer--une boule de vapeur, soyeuse, jolie comme un éclat de fusée, et la pluie des balles répandues par le shrapnell, ou encore un nuage de poussière.
A ces visions désormais monotones, banales, une diversion de temps à autre: un aviateur part en reconnaissance. C'est un événement.
Un beau jour, le lieutenant Montoussis prend son vol, de Nicopolis, sur son Maurice-Farman, et, d'un élan, gagne l'altitude de 1.600 mètres. Or, les forts de Pisani, qu'il doit survoler, sont à 800 mètres. Il peut donc voir et repérer admirablement l'emplacement des ouvrages. Seulement, il se trouve aussi à bonne portée, et les Turcs ne manquent pas de diriger sur lui un feu nourri. Il riposte en lançant quatre bombes qui--on l'apprendra plus tard de prisonniers--causent de graves dommages. En revanche, une balle atteint l'un des montants de son appareil. Ce n'était rien, et peu après, le vaillant aviateur atterrissait sur un minuscule terrain, tout bosselé, près d'Imin Aga, était accueilli par le général Sapoundsakis qui l'emmenait en hâte dans son automobile, afin de recueillir de sa bouche les renseignements qu'il rapportait. Car désormais, adieu, pour tout de bon, «le cheval blanc que César éperonne», et c'est d'une confortable limousine que le commandant en chef d'une armée bien organisée préside à la victoire.
A quelques jours de là, le lieutenant Montoussis renouvelait le même exploit et s'en retournait reconnaître les positions turques devant Janina. Cette fois, c'étaient des obus qui le saluaient au passage. Il fut près de sa perte. Un shrapnell éclatant au-dessus de sa tête creva en plusieurs points les ailes de l'appareil et blessa légèrement le pilote à la main. Enfin, voici, pour finir, des visions non moins glorieuses et plus émouvantes encore, quelque chose comme le revers d'une sévère médaille: «Sous la pluie battante, des blessés sont amenés de la ligne de feu, étendus sur des brancards que portent avec infiniment de peine et de précautions des soldats dont la boue glissante fait la lourde marche très dangereuse. Ils vont cependant une heure, deux heures durant, par les sentiers rocailleux ou la plaine inondée coupée de ruisseaux. Et les blessés, sous la couverture qui les couvre tout entiers laissent à peine échapper de temps à autre: «O Panagia mou!» (O Vierge sainte!)
»Un evsone très grièvement blessé, qu'on transportait ainsi, s'est tout à l'heure évanoui. Dès qu'il s'en aperçut, un des brancardiers lui fit avaler du cognac et le fit revenir à lui. «Merci, » petit frère, dit l'evsone d'une voix douce. J'ai 10 lepta (10 centimes) dans ma poche, prends-les pour le cognac!...»
»...Des blessés ainsi arrivent toujours... Aussitôt pansés, on les évacue sur Philippias, dans des voitures à deux roues, sur des petits chevaux, sur les camions automobiles ou dans les automobiles mêmes de l'état-major. L'horrible spectacle que le rassemblement, au bord de la route, de toutes ces misères, de toutes ces souffrances, de ces hommes, hier encore joyeux, pleins de vie et d'entrain, aujourd'hui brisés, mutilés, couverts de sang, se traînant encore, ou étendus sur des brancards! Pas une plainte, cependant, ne s'échappe de leurs lèvres. A peine des crispations de leurs mâles visages trahissent leur souffrance...
» Quelques-uns meurent en chemin, ou dans les ambulances provisoires. Alors, des camarades, des frères, s'en vont non loin, dans un champ, creuser une fosse. On y couche la triste dépouille. Puis, bien vite, de la terre la recouvre. Une croix et des pierres sur le petit monticule... et c'est tout. Cela dure quelques minutes poignantes. Un héros obscur dort là, maintenant, pour toujours, après avoir rempli son devoir... «Pour la patrie!»... Et, quand l'armée aura quitté ces bords, que la paix sera revenue sourire sur ce pays aujourd'hui saccagé, le soldat, au fond de son étroite couche, demeurera tout seul, oublié, inconnu de ceux qui fouleront sa tombe, tandis que là-bas, en Grèce, la patrie, la mère pour laquelle il se sacrifia dans quelque petit village, une place à jamais sera vide à un foyer.»
Et à lire, selon l'expression du poète, «la rude attaque et la fière défense», on se rend compte qu'au jour des négociations de paix, la lutte diplomatique, évidemment, ne sera pas moins âpre entre les représentants de vainqueurs et de vaincus également héroïques, tous aussi violemment férus d'amour patriotique pour Janina!
LE VOYAGE DU TSAR DES BULGARES A SALONIQUE
Avant d'arriver à Salonique, le 19 décembre dernier, et d'avoir, avec le roi des Hellènes, cette rapide et utile entrevue dont on n'a peut-être pas assez souligné l'importance, le roi Ferdinand avait traversé, sans hâte, à petites étapes de son train spécial, comme en tournée d'inspection, les régions de la Thrace côtière et de la Macédoine occupées, de Dimotika à Salonique, par ses troupes victorieuses.
De Drama, où on lui présenta quelques fameux comitadjis, le souverain s'en alla visiter le port de Kavala qui, au pied du Pangée et en face de Ihasos, sera le prochain débouché bulgare sur l'Égée. Kavala, c'est l'antique Néopolis qui fut le port de Philippe», la capitale reconstruite par le grand roi macédonien, et dont les ruines, à moins de quinze kilomètres de là, sont un but d'excursions traditionnelles. Le roi Ferdinand, qui joint au souci des réalisations présentes un goût assez vif pour les reconstitutions symboliques du passé, dut certainement songer, tandis que ses bottes foulaient les vestiges millénaires des anciennes fortifications de Kavala, qu'il renouait, lui premier roi chrétien depuis la catastrophe byzantine, les traditions oubliées de l'Occident victorieux. Pouvait-il ne point évoquer, à quelques lieues de là, ce fameux champ de bataille de Philippes, où César, maître de l'Occident, et entraînant avec lui les légions européennes, triompha de Brutus et de Cassius, qui, maîtres de l'Orient, revenaient, avec leurs soldats asiatiques, par la route ordinaire des invasions?...