L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913

Part 3

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Ce fut le dimanche 24 novembre que se déchaîna le cyclone. Pendant la moitié de la nuit il fit rage. Les frêles baraques de bois et de tôle qui constituent là-bas la plupart des habitations furent, en un clin d'oeil, découvertes, renversées, broyées, comme paille. Les maisons même plus solidement construites, les bâtiments administratifs, ne furent pas épargnés non plus. Les habitants, blottis dans les abris les plus invraisemblables, passèrent d'effroyables heures, attendant d'un moment à l'autre la catastrophe suprême.

Quand, enfin, vers minuit, le vent diminuant de violence, les plus vaillants se hasardèrent, sous la pluie torrentielle, à sortir de leurs gîtes, quels désastres ne constatèrent-ils pas: pour la plupart, leur pauvre bien anéanti, la maisonnette péniblement édifiée, les meubles, tout perdu; c'était la ruine totale. Le jour levant éclaira les plus tragiques scènes.

L'administration, en cette circonstance, usa de tous les moyens en son pouvoir pour mettre fin à cette situation critique.

Naturellement, le phénomène n'avait pas limité son action dévastatrice à la terre.

Le paquebot _Salazie_ avait quitté Diégo-Suarez la veille de la catastrophe, se rendant à Tamatave. Il rencontra le cyclone à 100 milles en mer, dans le sud. Après avoir lutté pendant plusieurs heures, il fut jeté, dans la soirée du 24, vers 8 heures, sur l'îlot de corail Nosy Ankomba.

On eut à déplorer la mort d'un des lieutenants, mais les passagers purent être débarqués. Pendant trois jours, ils demeurèrent sous des tentes improvisées, dans une situation pénible, avec des vivres, mais fort peu d'eau. Le cyclone ayant détruit toutes les lignes télégraphiques, ce fut un indigène qui, à pied, apporta à Diégo-Suarez la nouvelle du naufrage. Immédiatement fut envoyé au secours de ces malheureux le cargo _Eugène-Orossoz_, de la Compagnie Havraise Péninsulaire, emmenant à son bord 20 marins de l'État sous le commandement de l'enseigne de vaisseau Le Voyer, de l'aviso transport _Vaucluse_. Il ramena les naufragés à Diégo-Suarez, beaucoup très éprouvés, tous dans le dénûment le plus complet. Quant au _Salazie_, il est perdu.

LES «CENT»

C'est le dernier club dont on parle: vieux de quelques mois à peine, il a déjà conquis la notoriété. A vrai dire, il a grandi sans tapage, et ses débuts dans le monde furent mystérieux comme ceux d'une association secrète. Son nom d'abord, murmuré _sotto voce_, éveilla, retint l'attention; et ce fut, si l'on peut dire après Basile, «un bruit léger, rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage...» On savait bien qu'ils étaient cent: mais quel dessein les avait réunis? et quelle grande entreprise menaient-ils silencieusement dans l'ombre?

La chronique s'empara de l'affaire. Et l'on apprit bientôt, par la voix de la presse, que la cuisine française, cette gloire nationale, était en danger, et que ses bonnes, ses succulentes traditions se perdaient de plus en plus. Tout concourait à précipiter son déclin: la hâte de notre vie moderne, qui nous fait négliger la chère délicate et les vins choisis, la concurrence de la cuisine étrangère, qui s'installe en maîtresse sur nos fourneaux, et jusqu'aux funestes progrès de la science, auxquels il faut imputer les conserves, les produits concentrés, les aliments artificiels, et toutes les impostures de la table. «On se nourrit, proclamait un choeur de gourmets attristés, mais on ne mange plus; on se désaltère, mais on ne boit plus. Hélas! où sont les repas d'antan?»

C'est afin d'arrêter l'affligeante décadence de notre art culinaire, de le protéger, de le défendre, non point par de vains discours, mais par des actes, que s'est fondé le nouveau club: tous ceux en qui sommeille l'âme d'un Brillat-savarin se réjouiront de cet alléchant programme. Pour le réaliser, les «Cent», militants infatigables du goût français, font merveilles. Tous fervents de l'automobile, ayant roulé leurs pneus sur les routes de toutes nos provinces, passé dans bien des hôtels, ils ont résolu de mettre en commun leur expérience acquise au hasard des voyages, et, pour leur plus grand profit, de s'indiquer généreusement les bons endroits. Tel qui, dans une petite ville, a été traité à souhait s'empresse d'en avertir le club, auquel il envoie une note mentionnant les spécialités de la maison, les plats qu'il convient de demander au maître queux, les vins particulièrement appréciables, et jusqu'aux moindres détails du service. N'importe-t-il point de savoir qu'ici le patron possède un «tour de main inouï pour la sauce mousseline», et que là les petits marmitons sont des «anges de propreté»? Il n'est pas moins nécessaire d'être avisé qu'il faut fuir telle localité comme «la peste et le choléra», et que, dans telle autre, il sied de préférer à l'hôtel où se fabrique une «triste cuisine», le simple «restaurant de cochers»...

Consignés sur des feuillets mobiles dont l'assemblage forme le plus secret des répertoires de poche, ces précieux renseignements sont transmis aux autres membres, pour leur usage exclusif. Mais il ne leur est pas interdit, tout au contraire, de faire connaître, autour d'eux, les bonnes adresses. «Nul ne mangera bien, hors nous et nos amis», pourraient-ils dire. Et c'est ainsi que, pour le plaisir des vrais gastronomes, ils constituent patiemment, petit à petit, une sorte de dictionnaire de la bonne chère, à la façon dont l'Académie élabore, par un choix judicieux des mots, le dictionnaire du bon langage.

Un club qui compte des amateurs de la vieille cuisine française ne saurait s'abstenir d'agapes collectives: il donnait, l'autre semaine, son premier dîner. Ce fut, pour son aimable président, M. Louis Forest, et pour les hommes de lettres, les artistes, les parlementaires, les sportsmen, les industriels qui le composent, une occasion d'affirmer, fourchette en main, la délicatesse de leur goût. Sont-ils cent en vérité, ces nouveaux chevaliers de la Table ronde? Eux seuls le savent. Mais qu'importe: ils sont «les Cent». Et ils s'étaient adjoint, pour la circonstance, quelques amis, et de très gracieuses Parisiennes. Afin de ne point marquer de préférence entre tant d'établissements qui se seraient honorés de les recevoir, ils avaient sagement décidé que la fête aurait lieu dans un restaurant toujours fermé en hiver, comme le music-hall qui l'avoisine: il avait, pour ce seul soir; entr'ouvert ses portes, par grâce spéciale de son propriétaire, membre lui-même du club,--le plus répandu des surintendants de nos plaisirs, celui qui connaît, entre tous, la recette exacte du succès, et l'exploite aussi bien aux Champs-Elysées que sur la côte normande. Nul lieu ne pouvait être mieux choisi pour une réunion--sinon d'ambassadeurs--du moins de gourmets.

Après s'être, comme il convenait, régalés de mets exquis, les convives descendirent dans les caves du restaurant,--véritable Bibliothèque Nationale des bouteilles, où tous les grands crus sont représentés par leurs échantillons les plus suaves. Et l'on savoura parmi les tonneaux poudreux, dans un des carrefours du vaste cellier, l'arôme incomparable d'une «fine Champagne» centenaire.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

LA MALADIE DU PLOMB.

Cette maladie n'a rien de commun avec l'asphyxie qui frappe parfois certains travailleurs nocturnes, on avec les troubles si douloureux qui frappent les ouvriers peintres. C'est une altération progressive spéciale au plomb, comme la _maladie de l'aluminium, celle de l'étain et celle de l'acier_ sont spéciales à ces divers métaux. Elle a été étudiée récemment sur l'initiative du conservateur du musée de Cluny qui voyait avec désespoir certains objets d'art anciens en plomb s'oxyder progressivement et tomber finalement en poussière, alors que d'autres objets de même métal n'éprouvaient aucune altération.

Les recherches faites semblent avoir démontré que la cause déterminante de la maladie des objets en plomb est la présence, dans le métal, de chlorures et en particulier de sel marin. On a pu, en effet, constater la présence constante de chlorures dans le plomb _malade_ et l'on a réussi, d'autre part, à provoquer la maladie dans un objet sain en le chlorurant artificiellement. On a pu démontrer ainsi que le sel marin, excellent pour a conservation de la viande, était détestable pour celle des objets en plomb.

Le remède est assez difficile à trouver, car, s'il est relativement facile de faire disparaître par un _lavage_ des traces superficielles de chlorure, il est impossible de supprimer le chlorure incorporé au plomb. Tout au plus peut-on chercher à atténuer le mal, comme on doit se contenter de le faire dans la plupart des maladies humaines. On enduit à cet effet les objets malades que l'on veut protéger d'un vernis transparent imperméable, à base de _fulmicoton_. Le vernis, supprimant à peu près complètement l'action de l'air, ralentit dans une notable mesure la maladie qui sévissait jusqu'ici sur les objets d'art en plomb de nos musées. On peut même espérer qu'une étude plus complète de ce mal permettra de le supprimer définitivement.

LES PROGRÈS DE L'ALCOOLISME AU MAROC.

Le docteur Remlinger vient de dénoncer le danger que présente le développement grandissant de l'alcoolisme au Maroc.

De 1909 à 1910, l'importation des boissons alcooliques, dans ce pays, a doublé, et le nombre des débits s'est multiplié dans des proportions fantastiques. Ainsi Casablanca, qui ne comptait que 5-6 débits en 1907, en compte maintenant 161.

La progression du nombre des débits ne donne, au surplus, qu'une idée incomplète de la marche de l'alcoolisme au Maroc. En effet, ce n'est pas, en général, dans les cafés que les indigènes, les musulmans en particulier, viennent boire ou même se fournir. Ils préfèrent s'alcooliser discrètement chez eux et s'approvisionner tout aussi discrètement chez l'épicier ou chez tout autre fournisseur. Ainsi, à Mazagan, il n'est pas jusqu'aux marchands de tissus qui ne tiennent du genièvre ou du whisky.

Les alcools de dernière qualité--véritable camelote allemande--débarqués à Saffi en provenance de Hambourg s'infiltrent jusque dans l'Atlas, où, après les avoir aromatisés de diverses façons, particulièrement avec de l'anis, on les consomme en grande quantité; et les femmes se sont mises à boire comme les hommes.

Il faut remarquer, d'ailleurs, que si l'Européen en général boit pour le plaisir de boire, malgré l'ivresse qui peut en résulter, l'Arabe ne boit jamais ou presque jamais par goût. C'est l'ivresse qu'il recherche. On le voit parfois vider d'un trait une copieuse ration d'alcool pur, puis, comme s'il s'était agi d'une médecine, faire suivre cette ingestion d'un grand verre d'eau, afin d'en chasser le goût. Son idéal serait plutôt de pouvoir être ivre sans boire.

Une des causes qui favorisent le plus les progrès de l'alcool au Maroc, c'est son bon marché. Chose à peine croyable, alors que toute marchandise importée paie un droit de 12,50% _ad valorem_, les boissons alcooliques ne paient que 7,50%. Et il n'en coûte guère à un Marocain que 20 à 30 centimes pour obtenir l'ivresse désirée.

LA MARCHE À QUATRE PATTES ET LA DIGESTION.

Les remèdes préconisés pour les maladies ou pour les simples paresses d'estomac sont fort nombreux et, parfois, en apparence contradictoires. Tantôt, par exemple, on recommande un exercice normal après le repas; tantôt on prescrit le repos absolu dans la position horizontale. Dans le premier cas, la flexion des cuisses sur l'abdomen produit un massage qui facilite la digestion stomacale; dans le second cas, la position de l'estomac est modifiée de façon à éviter la formation au-dessous du pylore d'une poche où s'arrête la masse alimentaire.

S'il faut en croire le docteur Léon Meunier, la marche à quatre pattes réunirait les avantages des deux procédés. Car, en même temps que l'estomac prend la position horizontale, la flexion des cuisses, et, par conséquent le massage qui en résulte, se fait au maximum.

A l'appui de sa théorie, l'auteur cite des expériences sur trois sujets différents condamnés respectivement, après un repas toujours identique, à marcher normalement, à garder le repos horizontal, et à marcher à quatre pattes.

Ce dernier exercice fut le plus salutaire. Le volume digéré par l'estomac variait de 42 à 62% du repas ingéré, après la marche normale; de 48 à 72% après le repos horizontal; de 70 à 88% après la marche à quatre pattes.

Si le remède manque d'élégance, il paraît, du moins, sans danger, et facile à essayer.

LES PROGRÈS DE LA VITESSE SUR LE P.-L.-M

En signalant, au cours du dernier été, les améliorations apportées par l'administration des chemins de fer de l'État à la marche du rapide Paris-Trouville, nous faisions remarquer que la réduction du temps de trajet d'un express n'est point toujours due à une augmentation effective de la vitesse du train. Elle s'obtient souvent par une exploitation plus serrée visant à supprimer les pertes de temps qu'impliquent les arrêts fréquents, la multiplicité des manoeuvres, le tracé défectueux de certaines sections de la voie, etc.

Mais il est des solutions différentes, et le réseau P.-L.-M., qui vient de remettre en marche son train extra-rapide de Paris à Nice, le «Côte d'Azur», nous offre à cet égard un exemple intéressant.

Le premier des deux tableaux suivants montre les progrès réalisés depuis trente ans dans le trajet Paris-Nice et Paris-Marseille par les trains rapides n'admettant que les voyageurs de première classe.

Ainsi, de 1882 à 1912, la vitesse maxima des rapides ordinaires Paris-Marseille et Paris-Nice a passé (en chiffres ronds) de 70 kilomètres à 91 kilomètres. La vitesse commerciale, c'est-à-dire la vitesse effective, arrêts compris, s'est élevée respectivement de 58 et de 53 kilomètres à 73 et 68 kilomètres. En même temps, le poids du train et, par conséquent, le nombre de places disponibles a augmenté dans: de sérieuses proportions.

Si nous considérons la dernière décade, 1902-1912, nous constatons dans la marche des trains récents extra-rapides de la Riviera un progrès aussi important quoique en apparence moins accentué.

Ces trains extra-rapides ne sont point des trains de luxe. Accessibles aux porteurs de billets ordinaires de première classe, ils ne se distinguent des autres rapides que par la limitation du nombre de places. Cependant, la charge qu'ils remorquent a presque doublé, et elle est peu inférieure à celle des rapides ordinaires. Ceci demande une explication.

En fait, le nombre des places pouvant être offertes dans un express est toujours limité; mais, en cas d'affluence, on dédouble le train. Le train dit «à nombre de places limité» ne peut pas être dédoublé.

Avec le développement incessant du nombre de voyageurs, on doit chercher à réduire au minimum les dédoublements, cause d'encombrement sur des lignes déjà fort chargées. Aussi, à chaque progrès réalisé par ses machines, l'administration du P.-L.-M. sut presque toujours résister à la tentation d'augmenter uniquement la vitesse. Elle a préféré consacrer une partie de la puissance gagnée à l'accroissement de la capacité des trains.

Comme il ressort du premier tableau, le nombre et la durée des arrêts n'ont joué pour ainsi dire aucun rôle dans l'augmentation de la vitesse commerciale. Au point de vue des arrêts, le P.-L.-M. se trouve, en effet, dans une situation particulière très différente de celle du Nord, par exemple, qui détient, avec le rapide Paris-Calais, le record de la vitesse. De Paris à Nice, on rencontre de grandes villes qui exigent des stationnements assez longs; après Saint-Raphaël, le rapprochement des gares desservies interdit les grandes vitesses; la manoeuvre des voitures directes pour des lignes d'embranchement (voitures de plus en plus nombreuses) prend un temps relativement considérable, etc.

Notre second tableau montre qu'un progrès encore plus considérable a été réalisé dans la marche des trains Paris-Marseille et Paris-Nice à voitures de toutes classes.

En outre, contrairement à ce que nous faisions remarquer plus haut en ce qui concerne les rapides de première classe, la réduction du nombre des arrêts a contribué dans une mesure appréciable à l'augmentation de vitesse des rapides à toutes classes.

LES THÉÂTRES

Semaine peu chargée.

Aux Bouffes-Parisiens, une comédie-vaudeville en quatre actes de MM. Mouezy-Eon et Nancey, _la Part du feu_, a obtenu un fort joli succès; elle est composée selon la meilleure tradition du genre, rajeuni avec beaucoup d'esprit, et fournit à Mlles Ariette Dorgère et Praince, Victor Boucher, Hurteaux et Lefaur l'occasion d'être, une fois de plus, applaudis.

Au Théâtre Michel, une petite comédie également «bien parisienne» de MM. Pierre Veber et Claude Roland: _les Bonnes Relations_, a été, aussi, favorablement accueillie.

UNE ACTRICE FRANÇAISE AUX ÉTATS-UNIS

Notre correspondant de New-York, M. François de Tessan, nous envoie un curieux portrait de Mme Simone (Mme Claude Casimir-Perier) accompagné de l'intéressants note suivante:

«Mme Simone a décidé de conquérir les États-Unis et, ce que femme veut, Dieu le veut, surtout lorsque c'est une Française... Déjà l'hiver dernier elle avait donné une très remarquable série de représentations en anglais. Elle avait interprété des adaptations de _la Rafale_, du _Voleur_, du _Retour de Jérusalem_, de _la Princesse lointaine_, de _Froufrou_. Cette saison elle a poussé la gageure plus loin. Elle a voulu créer directement une pièce anglaise. M. Louis N. Parker a donc écrit à son intention _The Paper Chase_ (la Chasse aux petits papiers), comédie légère qui se passe au temps de Marie-Antoinette. L'intrigue roule autour d'un pamphlet écrit par le duc de Richelieu pour discréditer «l'Autrichienne» et dont s'est emparée la baronne Bettina de Schomberg, confidente de la reine. Richelieu cherche naturellement à rentrer en possession de ses papiers et déploie à cet effet une astuce digne du policier le plus adroit. Mais la baronne déjoue toutes ses intrigues et se sert de son arme pour ramener dans le droit chemin et le loyalisme le marquis de Belange dont elle est devenue amoureuse. Au fond, elle ne tient pas à causer un terrible scandale, mais plutôt à confondre les ennemis de Marie-Antoinette et à détacher des dangereuses conspirations le galant marquis. Vous devinez qu'elle triomphe aisément. Elle ne détruit le manuscrit que lorsque, après maint marivaudage et des péripéties sans nombre, elle tient définitivement Belange sous le charme. Alors elle termine la comédie par un mariage ainsi qu'il sied dans tout roman de ce genre.

»Autour de ce sujet si menu, M. Louis N. Parker a su adroitement multiplier les incidents amusants, les bons mots, les élégants badinages tout à fait dans le ton de l'époque. Mme Simone, dans ce rôle de la baronne de Schomberg, a trouvé l'occasion d'une création pimpante, infiniment spirituelle où elle joue la grande coquette avec autant d'aisance que les rôles poignants auxquels elle nous avait habitués jusqu'ici.»

LES ÉLÈVES DE LOÏE FULLER

A L'ODÉON _(Voir la gravure de double page,)_

Si Ton peut considérer le génie, sous l'un de ses aspects, comme «de l'ingéniosité au service d'une grande cause», il faut reconnaître ce don particulier à M. Antoine, pour les mille ingéniosités dont il a entouré la présentation scénique de la nouvelle version des deux _Faust_ de Goethe.

Le spectacle tient du prodige par la richesse de ses enchantements,--et aussi par leur variété. M. Antoine a très habilement mis à profit ce principe qu'il est bon de faire s'opposer des émotions contraires,--et de ménager, au cours d'une action dramatique, quelque reposante clairière où le spectateur se délassera d'émotions plus vives.

C'est ainsi qu'aux conversations sarcastiques et glaciales que, dans le jardin fleuri, le diable échange avec dame Marthe, nous entendons succéder, par un ingénieux balancement régulier d'allées et venues, et répondre, comme répondent les violoncelles en échos douloureux à l'ironie des cuivres, les doux, tendres, aveugles propos d'amour que Faust murmure à Marguerite...

Et c'est ainsi surtout qu'après la très belle scène de la prison d'où s'élève l'horreur d'une intense suggestion tragique, nos yeux ont la joie reposante de voir s'exécuter, dans un décor miraculeux de calme et de jeune verdure, la ronde exquise que les Sylphes dansent autour de Faust endormi. On connaîtra par l'image que publie _L'Illustration_ quelle charmante poésie se dégage à première vue de ce palpitement d'ailes de gaze sur l'accablement du Héros. Les jeunes élèves de Loïe Fuller ont réalisé avec la plus grande saveur ce merveilleux enchantement. Elles ont juste la candeur qu'il faut, le lyrisme instinctif, la grâce fragile,--et la science qu'une glorieuse direction leur a très habilement inculquée.

Cette danse de petites filles revêt une nouvelle, étrange et haute signification si l'on approfondit les paroles par lesquelles Méphistophélès la provoque autour de Faust. Ils deviennent alors, ces Sylphes légers, l'emblème des puissances occulte: de la terre, des émanations du printemps, des fleurs, des parfums, de tout ce qui doit ramener Faust, par des routes de joie, vers le plaisir divin de vivre.

Et le drame s'enrichit par là d'un autre contraste: n'est-il point touchant que de si petites filles entreprennent de guérir une si grande blessure que leur âge ignore, et que ce soit sur d'aussi frêles épaules qu'un instant repose la lourde tâche d'anéantir les remords et les nostalgies de Faust et de ramener dans son coeur l'amour de Marguerite?

Loïe Fuller était naturellement désignée pour apporter à de tels desseins le concours précieux de sa jeune école.

Après des tableaux dont quelques-uns rappellent la grandeur effroyable de Rembrandt ou la beauté de Scheffer, elle devait faire tourner, dans un cadre idyllique, la ronde des petites joies, pour nous rappeler la guirlande des anges dont Reynolds a suggéré les traits en touches divinement imprécises.

Avec ce commentaire de danses et celui, soutenu, d'une musique heureusement choisie, Faust réalise un spectacle complet d'où l'on sort plus riche et charmé.

DIDIER DEBRAUX.

UN MONUMENT A ADÉLAÏDE RISTORI

Adélaïde Ristori, la célèbre actrice italienne, l'émule de notre Rachel, aura bientôt sa statue dans sa ville natale, à Cividale, près d'Udine, dans le Frioul. Ses compatriotes ont voulu honorer dignement la mémoire de celle qui, par son art et sa beauté, sut conquérir un universel renom.

Il y a quelques mois, la municipalité de Cividale, désireuse de consacrer un monument à la gloire de l'illustre tragédienne, ouvrait, à cet effet, un concours entre tous les sculpteurs italiens. Nombre d'entre eux se mirent au travail, et leurs ébauches, d'inspirations très diverses, furent récemment exposées à Rome. A l'unanimité, le jury chargé d'élire une oeuvre parmi toutes celles qui lui étaient soumises, a désigné le projet d'un jeune artiste romain, M. Antonio Marrini.