L'Illustration, No. 3279, 30 Décembre 1905
Part 2
Notre seconde étape nous conduira à Luxor, l'ancienne Thèbes, où sont les merveilleuses ruines du temple de Karnac et les fameuses tombes royales, puis de là à Assouan, située à la première cataracte, sur la frontière de la Nubie et où se trouve l'immense réservoir qui contient un milliard de mètres cubes des eaux du Nil, eaux qui, pendant les périodes de sécheresse, donnent la vie à l'Égypte et à son agriculture.
Comment nous rendrons-nous du Caire à Luxor et à Assouan?
Le «confortable» ira simplement parle train. Une nuit seulement jusqu'à Luxor, dans de superbes wagons-lits appartenant à la _Compagnie Internationale_. C'est un des plus beaux et des plus luxueux trains que je connaisse. Deux jours à Luxor dans l'un ou l'autre des excellents hôtels (Grand ou Karnac), appartenant à un Français, M. Pagnon. Huit heures de chemin de fer entre Luxor et Assouan. Dans cette dernière ville, nos «luxes» trouveront deux admirables palaces hôtels, le _Cataract_ et le Savoy, de 20 à 40 francs par jour.
Le moyen le plus agréable, mais aussi le plus dispendieux de se rendre à Luxor et à Assouan, est par le Nil même sur l'un des magnifiques bateaux _Touristes_. Il y a deux Compagnies: _Thos. Coolt and Son_, la plus importante, et _The Anglo-American_. Ces bateaux sont d'un luxe vraiment incroyable, et les cabines, la table, le service, sont parfaits. Partout où il y a quelque chose d'intéressant à visiter, ils s'arrêtent le temps nécessaire, et les voyageurs trouvent des guides, des ânes, des chaises à porteurs qui les attendent. Tout cela est compris dans le prix du billet qui est de 1.250 francs. Le voyage aller et retour dure vingt et un jours, y compris trois jours à Luxor et trois jours à Assouan.
MM. Cook ont un autre service appelé _Bateaux-Express_, qui font le même trajet avec presque les mêmes arrêts en vingt jours. Ils sont un peu moins grands, un peu moins luxueux, mais le prix du billet est seulement de 550 francs.
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D'Assouan, nous entreprenons notre troisième étape, de la première à la deuxième cataracte, c'est-à-dire jusqu'à Wadi-Halfa. Le Nil, aussi large que la Loire à Orléans, coule superbe et majestueux à travers le pays des Barbarins et la Nubie. Nous entrons en pays noir. Trois lignes de bateaux à vapeur, chacune offrant tous les conforts modernes, font le service d'Assouan à Wadi-Halfa. Les bateaux du gouvernement du Soudan accomplissent le trajet en moins de deux jours, avec arrêt de quelques heures aux fameux temples d'Abou Simbel, que l'impératrice Eugénie vint visiter en 1869 et, de nouveau, l'hiver dernier. Le prix du billet aller et retour revient, avec la nourriture, à 350 francs. Les bateaux de la _Compagnie Anglo-Américaine_ et de la _Compagnie Cook_ font de plus nombreuses escales et mettent trois jours et demi pour se rendre à Wadi-Halfa. Le prix des billets est plus élevé par ces lignes: 575 francs, aller et retour.
Wadi-Halfa est la tête de ligne du fameux chemin de fer soudanais qui, traversant les grands déserts de sable, nous conduit en vingt-sept heures jusqu'à Khartoum.
Construite par lord Kitchener lors de la campagne contre les derviches en 1898, cette ligne militaire a rendu d'incalculables services.
En dehors des express et des trains ordinaires, il y a, trois fois par semaine, un «train de luxe limité», composé de wagons-lits et d'un wagon-restaurant.
Les cabines sont d'une grandeur inconnue en Europe et contiennent, outre deux lits, une grande table, une chaise et un grand fauteuil. Les repas sont excellents et les menus écrits en français. Grand choix de vins et de liqueurs; lumière électrique et, dans toutes les cabines, un grand éventail électrique qui assure la fraîcheur de l'air. C'est une sensation étrange que de se sentir entraîner à travers les déserts soudanais tout en mangeant un repas aussi bien cuit et aussi bien servi que dans un grand restaurant du boulevard.
Le train de luxe quitte Wadi-Halfa à 8 heures du soir et, le lendemain matin, à 7 heures, il s'arrête à Abu Hamed. On peut imaginer la surprise du voyageur quand on le réveille en lui disant de se dépêcher, _car son bain l'attend_! S'enveloppant de son pardessus ou de sa robe de chambre, il descend du train et se trouve dans un grand établissement de bains, construit expressément pour les voyageurs. Il n'y a pas de ville, pas d'hôtel, simplement l'établissement au milieu du désert et des pompes puissantes qui y amènent l'eau du Nil. Des domestiques nègres vous ouvrent les portes, et chaque personne se trouve dans une immense salle de bains, avec une grande baignoire, un lavabo à l'anglaise, de grosses serviettes éponges, eau bouillante et froide à volonté.
Le train s'arrête une heure afin de donner tout le temps nécessaire à une toilette des plus complètes.
Pendant ce temps, le wagon-restaurant est nettoyé à fond; quand vous sortez de votre salle de bains, vous allez vous asseoir aux tables toutes préparées et le train repart.
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Nous voici enfin à Khartoum, la capitale du Soudan.--C'est ici que Gordon fut massacré par les troupes du Madhi. Celui-ci, après sa victoire, détruisit la ville de fond en comble et s'installa, en face, sur l'autre rive du Nil Blanc, à Ombdurman, grande ville arabe et nègre et l'un des plus importants marchés de l'Afrique.
Après la victoire de l'armée anglo-égyptienne et la défaite finale des derviches, il y a six ans, Khartoum fut reconstruite sur les ruines de l'ancienne. C'est aujourd'hui une fort jolie ville avec de belles maisons, de gracieuses villas, de charmants jardins. Le palais du gouverneur est superbe et les ministères spacieux. Il y a un Grand Hôtel et enfin un collège très important, le «Gordon Collège».
Je n'essayerai pas de décrire toutes les attractions de Khartoum et son merveilleux climat en hiver. L'espace me manque, mais je dirai qu'il n'y fait, de décembre à février, ni chaud, ni froid, simplement bon, et qu'il n'y tombe jamais une goutte de pluie en hiver.
Le gouverneur général, sir Reginald Wingate, et lady Wingate, ainsi que la plupart des officiers du gouvernement et du palais, parlent admirablement le français et reçoivent de la façon la plus gracieuse les étrangers qui leur sont recommandés.
La tranquillité la plus parfaite règne aujourd'hui au Soudan et un service mensuel de bateaux à vapeur sur le Nil Blanc relie Khartoum à Gondokoro dans l'Ouganda. Il faut vingt-huit jours pour accomplir le voyage aller et retour et les bateaux s'arrêtent à El-Duem, Melut, Fachoda, Tanfikia et Lado (Congo belge). Ce voyage est fort intéressant; les bateaux sont confortables; mais, les arrêts étant très courts, je ne puis les recommander aux personnes qui désirent chasser. Le temps manque absolument.
Au-dessus d'El-Duem, le Nil est rempli d'hippopotames et les berges sont couvertes d'énormes crocodiles; il y en a des centaines et des milliers: les premiers, seuls ou par groupe, s'ébattant dans l'eau, les autres se chauffant paresseusement au soleil. C'est un spectacle inoubliable. Le pays est boisé et jusqu'au confluent du Nil Blanc avec la rivière Sobat, on y trouve en très grande abondance, des lions, des éléphants, des buffles, des antilopes, des gazelles, etc. Le Nil lui-même est couvert de millions de canards, d'oies sauvages, de pélicans et d'une variété infinie d'immenses oiseaux.
[Danseuses soudanaises.]
C'est incontestablement le paradis du chasseur!
La question se pose: comment y parvenir de Khartoum? J'y répondrai en indiquant d'abord la manière dont, avec six amis, parmi lesquels trois dames, nous nous y prîmes. Nous louâmes au _Département des bateaux et steamers du gouvernement du Soudan_, un magnifique steamer appelé _Abbas-Pacha_. Celui-ci avait trois ponts. Sur le pont d'en bas, nous avions à l'arrière une grande salle à manger; le milieu était occupé par les machines; l'avant abritait nos cuisines, l'office, les magasins à provision et une véritable étable où étaient installés des poulets, pigeons, dindons, des moutons, et une vache afin d'avoir du lait frais. A fond de cale, nous avions 300 kilos de glace, et différents bateaux remontant le Nil nous en apportèrent. Nous n'en manquâmes qu'une demi-journée pendant tout le voyage.
Sur le deuxième pont nous avions dix magnifiques cabines à deux couchettes, deux salles de bains avec baignoires et douches froides et chaudes, un salon et, au milieu du pont, dans toute sa largeur, au-dessus des grandes roues, un endroit ouvert formant un grand «hall», meublé de tables, de fauteuils et de canapés.
Enfin, le troisième pont, tenant toute la longueur et toute la largeur du bateau, était pour la promenade. Ponts, cabines et salons étaient éclairés à l'électricité. Nous payâmes pour la location seule de ce bateau 500 francs par jour au gouvernement. Nous nous entendîmes avec la maison Angelo Capato, de Khartoum, qui nous fournit cuisiniers, domestiques, provisions fraîches, conserves, vins, liqueurs, bières, eaux minérales, glace, etc., etc. Une véritable cave et un magasin d'épicerie et de conserves avaient été installés à bord et tout ce dont nous ne nous servîmes pas fut repris.
Dans les différents villages, notre cuisinier acheta de la volaille, des poissons, des oeufs, des légumes.
Pour sept personnes, les frais revinrent à environ 200 francs par jour, qui, joints aux 500 francs de location du bateau, firent 100 francs par jour et par personne. La dépense par tête serait naturellement plus élevée pour moins de personnes, et moindre, au contraire, pour plus. L'_Abbas-Pacha_ peut recevoir dix passagers en en mettant un seul par cabine et vingt en occupant tous les lits. Le prix de location serait le même pour cinq ou dix voyageurs.
On ne peut se figurer le charme d'un voyage sur le Nil Blanc dans ces conditions de confort. Il serait impossible d'être mieux installés en France que nous l'étions. On va naturellement où l'on veut et l'on s'arrête oit pour chasser, soit pour visiter les villages des nègres quand on le désire.
Nous remontâmes ainsi non seulement le Nil Blanc mais la Sobat (vers l'Abyssinie), où nous visitâmes les villages des Shilouks, une race de géants (les alliés du colonel Marchand), qui se vêtent simplement d'un beau bracelet d'ivoire, d'un petit collier--et c'est tout!
Ce voyage est pour le «grand luxe». Le «luxe moyen» peut obtenir de MM. Angelo Capato, à Khartoum, de grands bateaux plats à voiles sur lesquels on installe une grande cabine et une cuisine. Les domestiques couchent à fond de cale.
Le meilleur moyen est de prendre deux bateaux, l'un pour soi et trois ou quatre domestiques, l'autre pour des chameaux, des ânes et des tentes. On peut, de cette façon, s'arrêter et entreprendre des excursions de chasse à l'intérieur. Pour _deux personnes_, le coût serait 1.000 francs par semaine, _tout compris_. Les vents d'hiver permettent de remonter le Nil très rapidement et sans aucun danger de panne. Redescendre est plus long, les vents étant contraires, mais on peut se faire remorquer par les bateaux du gouvernement faisant des services réguliers.
Enfin, notre «simple confortable» suivra l'exemple de deux Rouennais qui vinrent à Khartoum l'hiver dernier et louèrent un seul bateau. MM. Capato le leur fournirent avec un cuisinier, six domestiques ou matelots, et la nourriture de tout ce monde, pour 500 francs par semaine.
Un permis de chasse est nécessaire. Le gouvernement en vend deux--le petit pour 50 francs, le grand pour 500 francs.--Le premier donne le droit de tuer les lions, les crocodiles, les gazelles et quantité de gibier à plumes et à poils, mais défend de toucher aux éléphants, aux hippopotames, aux buffles et aux antilopes.
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En résumé, le voyage reviendrait pour deux personnes à:
1° _Simple confortable: Prix Durée en francs en jour
Paris au Caire et retour, 1re classe, _Bibby line_ 1.800 13 7 jours an Caire, à 30 francs (hôtels _Nil_ ou _Victoria_) 420 7 Caire à Assouan et retour (_train de luxe_). 450 2 2 jours à Luxor et 2 jours à Assouan; à 30 francs 210 4 Assouan à Wadi-Halfa et retour (_Bateaux du gouvernement_) 750 4 Wadi-Halfa à Khartoum et retour (_train de luxe_) 1.200 3 Khartoum, 4 jours (_Grand Hôtel et excursions_) 330 4 3 semaines partie de chasse à 500 francs par semaine 1.500 21 Petit permis de chasse 100
Total 6.810 58
Soit 3.405 francs par personne. Il est évident qu'avec 4.000 francs par personne, le voyage se ferait très confortablement et le voyageur pourrait rapporter de nombreux et intéressants souvenirs.
2° _Luxe moyen_:
Prix Durée en francs en jours
Paris-Caire et retour (_Messageries Maritimes_) 2.500 13 7 jours au Caire (_Continental ou Angleterre_), à 50 francs 700 7
Caire à Assouan (_bateaux express Cook_, y compris séjour dans ces deux villes). 1.200 20 Assouan à Wadi-Halfa (_bateau anglo-américain_) 1.100 7 Wadi-Halfa à Khartoum (_train de luxe_) 1.200 3 Khartoum, 6 jours à 50 francs 600 0 3 semaines partie de chasse à 1.000 francs. 3.000 21 Grand permis de chasse 1.000
Total 11.300 77
Soit 5.650 francs par personne.
3° _Grand luxe_:
Prix Durée en francs en jours
Paris-Caire, retour avec escale à Naples (_Lloyd_ de Brème) 2.500 13 15 jours au Caire, à 100 francs (_Savoy, Ghesireh_ ou _Shepheards_) 3.000 15 Caire-Luxor-Assouan (_bateaux Touristes_). 2.700 21 Assouan à Wadi-Halfa (_bateaux Cook_). 1.500 7 Wadi-Halfa à Khartoum (_train de luxe_). 1.200 3 8 jours à Khartoum et excursions. 1.000 8 20 jours bateau à vapeur à 600 francs par jour 12.000 20 Grand permis de chasse 1.000
Total 24.900 92
Soit 12.450 francs par personne pour un voyage de plus de trois mois. Il est évident qu'en ce qui concerne le «grand luxe», le prix de revient du bateau à vapeur étant presque le même pour deux ou pour dix personnes, le coût du voyage serait beaucoup moindre pour plusieurs personnes. Il ne serait que de 10.000 francs par tête pour cinq amis voyageant ensemble, et de 8.000 francs seulement s'ils étaient dix.
A.-B. DE GUERVILLE.
UNE CHASSE ROYALE, AU «COTO» DE LA VENTA DE LA RUBIA, PRÈS DE MADRID
UNE CHASSE ROYALE
Le roi d'Espagne, passionné, comme on sait, pour les sports, a pris l'habitude d'aller chasser, une fois par semaine, sur le terrain de la société dont le comte de Pena Ramiro est le président. Le mercredi, en compagnie de quelques personnages de la cour, notamment de son futur beau-frère, le prince Ferdinand de Bavière, qui va épouser dans peu de jours l'infante Marie-Thérèse, il se rend au «coto» de la Venta de la Rubia, situé près de Carabanchel, à 10 kilomètres de Madrid. Là, les exploits cynégétiques du jeune souverain se partagent entre le lièvre et le cerf. A la vérité, si ce terrain est fécond en lièvres, il ne possède point de cerfs; mais on en fait venir tout exprès du domaine royal d'El Pardo, où on les a pris au filet: transportés dans une sorte de fourgon, ils sont lâchés au moment opportun, puis forcés suivant les règles. Ainsi, chevauchant en costume classique, Alphonse XIII, sans s'éloigner beaucoup de sa capitale, peut se procurer fréquemment le plaisir et les émotions de la grande chasse à courre.
STATUES DE NEIGE
Ce n'est pas d'hier qu'on a constaté combien la neige agglomérée et comprimée se laisse aisément façonner: quel écolier n'en a fait l'expérience? Qui de nous n'a coopéré à la confection du traditionnel «bonhomme»? Mais, d'une exécution généralement sommaire, cette grossière image n'est rien auprès des résultats auxquels peut atteindre une facture plus soignée et plus habile.
Tous les ans, dans une petite ville de l'Allemagne du Sud, à Duderstadt, s'ouvre un concours de statues de neige; la plupart des habitants y prennent part; un jury, composé des conseillers municipaux et des notables, décerne des prix importants aux auteurs des oeuvres les plus méritoires. Le concours de cette année a été particulièrement remarquable, tant par la qualité que par la quantité, ainsi qu'en témoignent les curieux spécimens reproduits ici, certains concurrents se sont montrés artistes consommés en leur spécialité, ne craignant pas de s'attaquer aux sujets les plus compliqués, les plus difficiles, modelant de main de maître personnages, animaux, accessoires.
Est-il besoin de le dire? cette exposition unique, en pleine rue--véritable Salon d'hiver--a le privilège d'attirer à Duderstadt une foule de visiteurs empressés à contempler un genre de sculpture beaucoup moins durable que le marbre, le bronze et même le plâtre.
UN CONCOURS DE STATUES, DE NEIGE A DUDERSTADT (ALLEMAGNE)
LES SABOTS DE NOËL A L'OPÉRA
_Les bals masqués du carnaval ont été supprimée à l' Opéra. Mais notre Académie nationale de musique a ouvert cependant ses portes dans la nuit du 24 au 25 décembre, pour un bal dit des Sabots de Noël. Des sonneries de carillon célèbres alternaient avec les danses. Une immense cheminée était dressée au fond de la salle: au milieu de la fête, Mlle Zambelli et les artistes du corps de ballet en sortirent pour danser la «Sabotière» de_ la Korrigane _Mais d'autres surprises étaient réservées aux spectatrices: elles étaient invitées à passer sous la cheminée et à désigner, d'une baguette, un des innombrables sabots rangés sur des étagères; on leur remettait aussitôt le sabot choisi qui contenait un cadeau._
LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS
OUVRAGES ILLUSTRÉS
_Archéologie._
Deux de nos distingués collaborateurs du numéro de Noël, M. Georges Cain, le conservateur du musée Carnavalet, et M. F. Hoffbauer, l'artiste bien connu, viennent de publier, chacun, un intéressant livre d'art que nous sommes heureux de signaler à nos lecteurs:
Les _Coins de Paris_ (Flammarion, 7 fr. 50), que nous présente M. Georges Cain, sont, pour une grande part, la réédition d'un ouvrage, _Croquis du Vieux Paris_, publié, en 1904, à un très petit nombre d'exemplaires. Le travail primitif, remanié et augmenté, forme, aujourd'hui, un luxueux volume, qu'accompagnent de multiples reproductions de tableaux, de dessins, d'eaux-fortes, de lithographies, empruntés à des collections particulières, à des musées, à des bibliothèques privées. L'auteur, dans son introduction, se défend d'avoir voulu refaire un «guide de l'étranger dans Paris». Point n'était utile de nous rassurer là-dessus. Nous savions que M. Georges Cain, négligeant de parti pris le trop décrit, le trop connu, se serait attaché seulement au rare, sinon à l'inédit, et nous devinions, dès le titre, qu'il avait désiré simplement nous associer à ses flâneries d'artiste amoureux de la vieille cité: «Notre but, dit en effet M. Georges Cain, serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous reste du précieux Paris d'autrefois, la série des documents dessinés ou gravés que renferme le musée Carnavalet.» Tous les artistes voudront suivre, par des itinéraires peu usités, le précieux cicerone dans tous les endroits où l'on trouve encore d'anciennes maisons et de vieux aspects. Ils verront ressusciter à leurs yeux le Paris de Louis-Philippe, ce Paris qui était encore «la province» et dans lequel M. Victorien Sardou, le spirituel préfacier de l'ouvrage, jouait au cerceau autour de l'Eléphant de la Bastille.
M. Hoffbauer, lui, nous transporte à Borne et nous ramène à des âges beaucoup plus reculés. Il vient, en effet, d'entreprendre la reconstitution, par l'image, des aspects de la Ville Éternelle à travers les siècles. L'idée est heureuse. Depuis les récentes découvertes de M. Boni, on se méfiait des descriptions un peu conventionnelles, inspirées par la reconnaissance aux bénéficiaires de la civilisation latine. Une revision s'imposait et nul mieux que M. Hoffbauer n'était désigné pour ce travail. La première partie de l'étude, consacrée au _Forum_ (Plon, 20 fr.), est ornée de 4 aquarelles, de 2 gravures hors texte et de 52 dessins dans le texte. Sur un récit sobre et nerveux de M. Thédenat, de l'Institut, qui nous retrace les phases mouvementées de la vie politique et religieuse de Borne, M. Hoffbauer a échelonné la série de ses merveilleuses illustrations. Successivement les monuments de la Ville Éternelle, fidèlement restitués d'après les documents authentiques, se dressent à nos regards. Oh! la prestigieuse évocation! le rappel impérieux de tous nos souvenirs classiques! Voici le temple de Janus, le collège et les statues des Vestales, la Curia hostilia, le Comitium, la prison, le Tullianum, les hideuses gémonies, le grand cloaque; puis, sous la République, la Curie, le Senaeulum, les temples de Saturne et de la Concorde, les tribunaux, les basiliques; puis encore, sous l'empire, les arcs de triomphe, les statues et les temples des empereurs, la Voie Sacrée...; enfin, après le christianisme, les premières églises... C'est toute la vie romaine, sous ses formes successives, qui, de ces pierres, de ces arcs et de ces colonnes, surgit exacte et saisissante.
Après les _Peintres modernes_, les _Pierres de Venise_ constituent l'ouvrage le plus considérable de Buskin. Que fut Buskin? Un archéologue ou un artiste? Ni l'un ni l'autre. Buskin fut un _sourcier_, c'est-à-dire un de ceux qui découvrent, partout où elles se trouvent, des sources de vie. Sous les pierres amoncelées par les foules et que travaillèrent des milliers d'artistes, il a entendu murmurer des voix que l'histoire officielle n'a pas su percevoir. Ainsi parlent--et mieux que d'autres--les _Pierres de Venise_. L'ouvrage, traduit par Mlle Mathilde P. Crémieux (H. Laurens, 12 fr.) et magnifiquement illustré, est préfacé par M. Robert de la Sizeranne.
_Beaux-Arts._