L'Illustration, No. 3278, 23 Décembre 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3278, 23 Décembre 1905
Avec ce Numéro: L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE CONTENANT LA GRANDE FAMILLE
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Suppléments de ce numéro: 1° L'ILLUSTRATION THEATRALE contenant la GRANDE FAMILLE, par Arquilliere. 2° Le 5e fascicule du roman de J.-H. Rosny: LA TOISON D'OR.
L'ILLUSTRATION _Prix de ce Numéro: Un Franc._ SAMEDI 23 DÉCEMBRE 1905 63e Année--N° 33278.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
... Et les revoilà! Brusquement, en quelques heures, elles ont reparu, les frêles baraques du nouvel an, bien alignées, de la Madeleine à la Bastille, et toujours telles que se les rappelle ma mémoire d'enfant. Les baraques du nouvel an n'ont pas changé. Elles ne changeront jamais. Une sorte de tradition sacrée les défend contre les caprices de la mode. Elles sont, une fois par an--dans l'immuable simplicité de leur architecture--quelque chose de la physionomie de Paris; naïvement, elles expriment un peu de sa vie et de sa joie. Un an déjà! Il me semble que c'est hier que, redevenue Parisienne au moment où s'ouvrait l'année neuve, je les ai vues se vider de leurs richesses, se disloquer tout d'un coup, s'éparpiller sur les voitures à bras qui emportaient je ne sais où, pour douze mois, leurs maigres carcasses démolies. Et, de nouveau, c'est elles! Elles n'ont pas l'air d'avoir vieilli d'un an. Je les retrouve aussi pimpantes, aussi joyeusement encombrantes que toujours, entourées du même tapage et d'aussi ardentes curiosités.
On dirait que, du jour au lendemain, toute l'attention de Paris s'est concentrée sur elles; et quels mystères, en effet, vont-elles nous révéler? Car elles ont des mystères à nous révéler, cela est sûr. Leurs carcasses de bois sont les boîtes à surprises d'où va sortir la trouvaille imprévue: le bibelot «bien parisien», l'ustensile ingénieux qui fait la joie des ménages et, enfin, le «jouet de l'année».
Délicieux soucis qui, pour un temps trop court, effacent tous les autres. A partir d'aujourd'hui, il n'y a plus d'élection présidentielle, il n'y a plus de _Livre jaune_, il n'y a plus rien. Il y a les petites baraques; et, autour d'elles, il y a les magasins à la mode, où la foule élégante ne commencera à s'écraser sérieusement que dans quelques jours, et les étalages de librairie devant lesquels s'attroupent, concupiscents, les écoliers. Je m'y suis attardée aussi cette semaine, plusieurs fois, et avec plaisir. Assurément nos éditeurs sont en progrès. Ils commencent à s'apercevoir qu'un «livre d'étrennes» ne doit pas forcément consister en quelque historiette puérile, dorée sur tranches, et présentée à l'enfant sous la parure voyante d'une reliure écarlate à bon marché. Sans doute il y a encore beaucoup de cette pacotille-là aux devantures des libraires; mais, tout de même, il semble qu'elle ne s'y étale plus aussi tyranniquement qu'autrefois; qu'elle y est de plus en plus remplacée par le vrai bon livre,--qui n'a point été formellement composé en vue du Jour de l'An, et que pare une reliure discrète, propre à décorer de façon gentille, sans tapage, une bibliothèque d'écolier pauvre. Il est probable que ces cartonnages étincelants, mirifiques, qui furent trop longtemps l'obligatoire livrée de nos livres d'étrennes et de prix, feront sourire d'étonnement nos petits-fils. Ils ne comprendront pas que, chez un peuple qui se pique de donner des leçons de goût à l'univers--et qui lui en a donné, en effet, de si précieuses--une mode si niaise ait tant duré.
C'est que le goût n'est point une vertu spontanée à laquelle s'ouvre naturellement l'âme des foules. Abandonnées à leur instinct, les foules n'ont pas de goût. Comme les enfants, ou comme les sauvages, elles aiment ce qui brille; elles sont séduites par l'emphase des formes et l'abus des couleurs;--par toute cette lamentable contrefaçon du vrai luxe, et cette vulgarisation de la pacotille où triomphent nos industries, et grâce à quoi sont mises à la portée de toutes les bourses tant d'horreurs. Et c'est pourquoi sans doute les foules ne viennent que si lentement à l'intelligence et au désir de la beauté. Elles n'y atteignent que par étapes, comme dirait M. Bourget; à mesure que leurs yeux ont vu, compris, comparé plus de choses. Et un jour vient où, sans qu'on sache pourquoi, le vase à couleurs criardes, la chromo coloriée et sucrée comme une confiserie de fête foraine, le Jules Verne trop doré et trop rouge, agacent les mêmes yeux que naguère ces dorures et ces coloriages amusaient... On dirait bien que cette évolution a commencé de s'accomplir parmi le peuple de Paris; j'en trouve la trace un peu partout: non seulement aux devantures des libraires, mais partout où s'offre l'étalage de l' «étrenne» à bon marché, celle qui fera le plus d'heureux...
* * *
En attendant qu'ait sonné l'heure de distribuer les étrennes, les gourmands du village et les «fêtards» des villes voient avec joie s'approcher celle du réveillon. Mais fête-t-on nulle part la Noël aussi poétiquement qu'en nos villages de Petite-Russie?
Je revois le cortège (il y a bien une dizaine d'hivers!); cela se passait près d'Odessa. Une nuit claire; à perte de vue la plaine blanche, et des étoiles plein le ciel. En tête du cortège, une étoile aussi, mais énorme, celle-là, en papier doré, et portée au bout d'une perche par un enfant. De petits cierges, disposés autour de l'étoile en papier doré, la font briller sur l'obscurité du chemin. D'autres enfants suivent, portant: l'un une sorte de niche en bois où s'évoquent les scènes de la Passion, que représentent de naïves marionnettes; l'autre un saucisson; un autre un plat, un autre un sac... Ils chantent, en marchant, des cantiques. Aux maisonnettes, des lumières brillent, et voici que, sur le passage du cortège enfantin, une fenêtre s'est ouverte. Le Bonhomme Noël de France, c'est, là-bas, «Koliada»; et c'est au nom de Koliada que les bambins font leur quête. Elle est fructueuse partout et les plus pauvres ménages ont quelque chose à donner à Koliada: un saucisson, des gâteaux au fromage, quelques kopecks. Les maîtres du logis, en donnant leur offrande à Koliada, ont crié: «Que le Seigneur vous bénisse, petits enfants!» Puis la fenêtre s'est refermée, et tandis que s'assemble, pour le repas du réveillon, la famille autour de la nappe propre où le père a posé le manche d'une charrue (simulacre d'une nouvelle offrande à Koliada, moyennant quoi on espère que les récoltes seront préservées des rongeurs), la petite troupe remercie en chantant et continue son chemin, gaiement, vers d'autres portes:
Koliada! Koliada! Il est arrivé Koliada, A la veille de Noël!
Je ne sais si d'aussi jolies coutumes que celles-ci se sont conservées dans la province française; mais je sais qu'à Paris le réveillon est une fête qui s'entoure de plus de tumulte que de poésie. J'imagine même qu'on étonnerait fort mes compatriotes petits-russiens en les amenant, une nuit de Noël, en cette ville-ci. Ils y verraient d'étranges choses: les boulevards encombrés d'une foule en fête; les boutiques des pâtissiers, des charcutiers, les étalages des marchands de gibier et des marchands d'huîtres assaillis par une clientèle turbulente, et comme follement avide de mangeaille; les music-halls, les théâtres envahis,--si profanes qu'en soient; les programmes; les terrasses des cafés pleines de vacarme; les tables des cabarets à la mode--retenues depuis un mois--prises d'assaut dès le coup de minuit sonné... Ils demanderaient: «Que signifie tout ce tapage? Pourquoi ces jeunes gens s'agitent-ils si frénétiquement, et pourquoi tant de demoiselles, élégamment vêtues et visiblement libérées de toute tutelle familiale, mènent-elles tant de bruit parmi la cacophonie des orchestres et des vaisselles remuées? Qui fête-t-on?»
Nous leur répondrions qu'on fête Koliada, ou, plus exactement, que Paris est en train de célébrer l'anniversaire de naissance d'un Dieu; et ils penseraient que Paris a une façon singulière de pratiquer sa religion...
Il est vrai qu'on pourrait aussi leur montrer d'antres spectacles, et d'où se dégage une leçon meilleure: on les pourrait conduire aux églises où ils verraient se presser, s'entasser une foule non moins ardente à prier que ne l'est la foule du boulevard à applaudir la _mattehiche_ et à manger du boudin; on leur pourrait montrer, au seuil de beaucoup de cheminées, beaucoup de petits souliers qui paisiblement attendent, dans le bon silence de la maison endormie, la visite de Koliada; et, dans tous les hôpitaux, les hospices, les patronages, les asiles où la charité recueille et soigne nos petits déshérités, des arbustes verts dressés, où pendent des joujoux. Elle est touchante, cette oeuvre du _Joyeux Noël_, et digne, en sa beauté toute simple, des femmes de cour qui l'ont créée. Elles ont voulu que le Bonhomme Noël, en cette nuit de réveillon, n'oubliât pas les maisons où il y a des enfants sans mère, des bambins pauvres et qui souffrent, et elles ont guidé le Bonhomme Noël vers ces maisons-là (1).
Note 1: JOYEUX NOËL.--L'oeuvre charmante que signale notre Collaboratrice Sonia date de huit ans déjà, et ne saurait être, en effet, trop chaleureusement recommandée à l'attention et aux sympathies de tous. Son programme est simple: distribuer chaque année, à la date de Noël, des jouets _neufs_ aux enfants pauvres, aux enfants malades, à tous les petits déshérités qu'ont recueillis nos établissements--officiels ou libres--d'assistance.
Mais ce sont là les bonnes actions dont Paris n'aime point à se vanter. Paris a cette pudeur, ou cette coquetterie singulière: il est frivole avec bruit et vertueux sans tapage. Il étale ses fredaines et ne semble redouter que l'aveu du bien qu'il fait...
SONIA.
NOTES ET IMPRESSIONS
Toutes les questions philosophiques et sociales ont été posées et isolément résolues par le dernier siècle, le plus puissant qu'ait vécu l'humanité; il reste à coordonner les réponses.
PAUL MEURICE.
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Pour juger les créateurs, il faut les envisager en eux-mêmes et à leur date, et ne pas retourner contre eux les progrès qu'ils ont suscités.
L. LIARD.
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Toutes les Utopies, les Arcadies, les Salentes, les Eldorados n'ont rien d'enivrant: tant nous sommes impropres même à imaginer le bonheur.
JULES LEMAITRE.
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Comment ne pas croire à l'éternité de la guerre? Eternels sont les intérêts et les passions qui en sont les causes, éternelle la justice qui lui sert de prétexte.
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Il faut du temps pour avoir de l'ordre; il faut de l'ordre pour avoir du temps.
G.-M. VALTOUR.
L'oeuvre a pu faire participer, l'an dernier, _trente-neuf_ établissements à ces distributions: hospices, hôpitaux, sanatoriums, asiles, maisons de charité, patronages. _Onze mille_ enfants pauvres ont reçu de l'oeuvre du «Joyeux Noël» des jouets neufs. Des livres, des provisions de chocolat, des vêtements chauds, ont été également distribués.
Présidée avec un inlassable dévouement par Mme Louis Grandeau, l'oeuvre n'est administrée et gérée que par des dames et des jeunes filles appartenant à la société parisienne. Elle reçoit avec reconnaissance, outre les dons en nature, tous les dons en argent. Ce sont ces dons en argent qui lui permettent de compléter ses paniers de Noël et de satisfaire, un peu plus largement chaque année, aux besoins de son intéressante clientèle.
Hélas! le sort de telles oeuvres est d'avoir continuellement, quoi qu'elles fassent, plus de besoins que de ressources; et c'est pourquoi nous appelons l'attention de nos lectrices sur l'oeuvre du «Joyeux Noël». Leurs dons peuvent être adressés au siège du comité: 4, avenue de La Bourdonnais.
DEUX CRÉSUS AMÉRICAINS
Dans les journaux américains, parmi des informations sensationnelles, des réclames abracadabrantes, des «canards» phénoménaux destinés à l'exportation, on trouve parfois des renseignements fort intéressants et fort instructifs. Ainsi, dernièrement, ils publiaient un relevé des dividendes de la Standard Oil Company--le Trust du pétrole--et tout de suite, sous l'apparente aridité d'un tableau de statistique, les chiffres alignés en colonnes s'imposaient avec leur particulière éloquence à l'attention des lecteurs les plus étrangers, les plus indifférents aux choses du négoce et de la spéculation.
En effet, de ce relevé comprenant huit années, de 1898 à 1905, il résulte que les dividendes forment un total de 317.370.000 dollars, sur lesquels la modeste part de M. Rockefeller, président de la Compagnie, est de 105.780.000, soit en moyenne un revenu annuel de 12 millions de dollars. Si l'on s'en tient à ce document suggestif, l'éminent accapareur posséderait donc, au bas mot, la bagatelle de 60 millions de francs de rente environ, ce qui lui permettrait, sans écorner son capital, une dépense de 5 millions par mois et de plus d'un million par semaine. Ce serait là déjà une assez jolie aisance; mais nous sommes bien loin de compte: la totalité des capitaux accumulés entre les mains de ce ploutocrate extraordinaire s'élève approximativement à 5 milliards, représentant, au taux de 4%, un revenu de 200 millions! Aussi, sur l'échelle des grandes fortunes qu'un statisticien vulgarisateur se plut à dresser, M. John Rockefeller occupe-t-il le premier échelon supérieur, d'où il domine ses célèbres compatriotes, les Carnegie, les Astor, les Vanderbilt, les Pierpont-Morgan et d'autres seigneurs d'importance. Il n'est pas seulement le roi du pétrole, il est le roi des rois, l'empereur des milliardaires; bref, en jargon sportif, il détient le record de la richesse aux États-Unis et, de ce fait, il a droit au titre de «champion du monde».
En trouvant dans son berceau sa première mise, il aurait manqué à la règle générale, d'après quoi, en Amérique, tout milliardaire, voire tout simple multimillionnaire de la bonne école, doit être d'humble origine et avoir débuté comme gardeur de bestiaux ou crieur de journaux. Donc, John Rockefeller naquit en 1839, à Richford (État de New-York), d'un fermier, quelque peu maquignon, guérisseur et vendeur de spécifiques. D'abord, il partageait les travaux de la ferme paternelle; à seize ans, il devenait commis de magasin; puis il entreprenait ce commerce à plusieurs branches, fleurissant dans les petites localités et où l'enseigne de l'épicier couvre toute espèce de marchandises. Le voilà lancé dans la carrière des affaires. Il y est entré par une barrière étroite, sans fracas; mais qu'importe? Désormais sa marche progressive ne s'arrêtera plus; sa volonté implacable ne connaîtra pas d'obstacles; pour arriver à ses fins, l'élasticité d'une conscience dépourvue de scrupules lui laissera le libre recours à tous les moyens: la violation des lois, la corruption, la spéculation effrénée, l'accaparement à outrance; ses bras, tels les tentacules de la pieuvre, s'étendront sur d'innombrables sociétés ou compagnies dont il sera le maître absolu. Pour le seul Trust du pétrole, il aura entièrement à sa disposition 200 steamers, 70.000 wagons, à sa merci une armée d'ouvriers et d'employés. Et, malgré les violentes campagnes de presse dirigées contre lui, malgré des procès retentissants d'où sa réputation sortira fort endommagée, du sommet vertigineux de sa paradoxale fortune, édifiée sur des ruines, il planera au-dessus de la misérable humanité, type achevé du _self made man_, de l'homme qui s'est fait lui-même...
Aujourd'hui, à soixante-six ans, le roi du pétrole est un vieillard d'aspect fragile, auquel son visage glabre et marqué donne l'air d'un «Trente ans de théâtre» ayant joué les «financiers». Et, cruelle ironie de la destinée, ce crésus qui, suivant l'expression populaire, a une pièce d'un demi-million à manger par jour, «jouit» d'un mauvais estomac: il ne peut plus digérer que du lait!
Trait curieux à noter: John Rockefeller a des talents de prédicateur. Or, un jour, à New-York, adressant un sermon à des jeunes gens réunis dans l'église baptiste de la Cinquième Avenue, il prononça ces paroles significatives:
«Qu'appelle-t-on réussir? Gagner de l'argent? Mais est-ce bien là le succès? L'homme le plus pauvre que je connaisse est celui qui n'a que de l'argent. Si j'avais à choisir aujourd'hui, je préférerais ne rien posséder ou peu de chose, et avoir un but dans la vie...»
On crut à une annonce de sa retraite prochaine. Il y a de cela six ou huit ans; Rockefeller n'a pas dételé: il mourra probablement à la peine, sous le harnais.
Tant il est vrai que les conseils de la philosophie ne sauraient prévaloir contre la force de la passion et de l'habitude.
D'ailleurs, chez les transatlantiques, la toute-puissance de l'argent n'est pas exclusivement du côté de la barbe. Si Rockefeller y personnifie au suprême degré le _business man_, l'Amérique se flatte de compter une _business woman_ tout à fait remarquable en Mrs. Hetty Green, la femme la plus riche des États-Unis. Ce n'est point une milliardaire, ce n'est qu'une multimillionnaire, mais d'une valeur peu commune, puisqu'on lui attribue en bloc un avoir de plus de 300 millions.
Fille unique d'Edw. Morton Robinson, de la secte des Quakers, du jour où lui est échu l'héritage paternel, son unique souci a été de l'arrondir par de fructueuses opérations. Rien ne l'en a détourné, ni le mariage qu'elle contracta vers la trentaine, ni la maternité (elle a un fils et une fille); les facultés de son cerveau, véritable machine à calcul, n'ont jamais eu d'autre sujet d'application: gagner, thésauriser; car sa parcimonie égale son âpreté au gain.
Figure originale, excentrique, connue dans Wall street comme le loup blanc, ses allures masculines, son dédain de la toilette, son éternel sac de cuir, son infatigable activité, sont, de longue date, légendaires à New-York. Cette redoutable amazone, terreur des banques, capable de révolutionner le marché, et devant la souveraineté de qui, à la Bourse, s'inclinent les financiers les plus huppés, fait encore, à soixante et onze ans, toutes ses courses à pied! Cette propriétaire de tant de maisons dans les villes de New-York et de Chicago habite--seule depuis son veuvage--un appartement meublé d'un loyer modique, au faubourg d'Hoboken, se lève à l'aube, prépare elle-même son déjeuner et, sa journée bien remplie, se couche à 8 heures, à la lueur économique d'une bougie!
Ces fortunes colossales, monstrueuses, la façon dont en usent, en abusent ou les immobilisent leurs possesseurs, offrent ample matière à philosopher. Mais à quoi bon répéter des lieux communs? Là-dessus, tout a été dit par la sagesse des nations, par les économistes, les moralistes, les fabulistes,--par les poètes, le plus souvent réduits aux richesses de la rime, qu'ils assaisonnent quelquefois d'un grain de raison.
EDMOND FRANK.
LE MARIAGE DE MISS ALICE ROOSEVELT, FILLE DU PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE.
LE MARIAGE DE MISS ALICE ROOSEVELT
On vient d'annoncer officiellement les fiançailles de miss Alice Roosevelt, fille du président des États-Unis, avec M. Nicolas Longworth, membre du Congrès, où il représente la première circonscription de Cincinnati (État de l'Ohio).
Le bruit de ce projet d'union avait couru maintes fois et, malgré les démentis, diverses raisons y donnaient créance, notamment la présence de M. Longworth parmi les personnes de l'entourage de miss Roosevelt lors de son récent voyage aux Philippines, au Japon et en Chine. Au cours de ces excursions, tous deux ne cessèrent d'entretenir les relations de libre sympathie autorisées par les convenances américaines; tous deux même, on s'en souvient, furent de compagnie les héros de quelques anecdotes qui ne laissaient guère de doute sur le caractère des assiduités du jeune député.
La fiancée est âgée de vingt et un ans. Le fiancé en a trente-six; intéressé dans de grandes entreprises de mines, d'huiles et de chemins de fer, il possède une grosse fortune. Le mariage aura probablement lieu vers le milieu du mois de février.
Ajoutons que la soeur de M. Longworth, ayant épousé le comte de Chambrun, est la belle-soeur de la comtesse de Brazza, veuve du célèbre explorateur.
RAPATRIEMENT DES PRISONNIERS RUSSES
Le rapatriement des prisonniers russes internés au Japon se poursuit, non sans incidents. On n'a pas oublié sans doute les mutineries qui se sont produites à bord de quelques-uns des navires qui ramenaient à Vladivostok des marins et des soldats du tsar. Ces révoltes, qui semblaient comme une répercussion des troubles qui désolent l'empire, ont été parfois graves à ce point qu'on a vu les chefs russes obligés, pour rétablir l'ordre parmi les hommes qu'ils convoyaient, de faire appel aux baïonnettes et aux revolvers des Japonais. La photographie qu'on voit ici a été prise à bord d'un transport chargé de prisonniers, au départ de Yokohama. Les uniformes sombres des hommes de l'armée de terre s'y mêlent aux chemises blanches des matelots.
UN SAINT-CYRIEN CHINOIS
Notre École spéciale militaire, on le sait, admet exceptionnellement certains étrangers. Assez souvent, on a eu l'occasion de remarquer, sous le coquet uniforme du saint-cyrien, des élèves d'origine visiblement exotique, entre autres des Japonais; mais, jusqu'à présent, le Céleste-Empire n'avait compté aucun de ses sujets dans les rangs du bataillon d'élite. Le principal titre de Dan Pao-Tchao à la notoriété, c'est qu'il est le premier Chinois entré à Saint-Cyr. Fils d'un très haut mandarin, il faisait partie d'un groupe de jeunes gens envoyés, il y a trois ans, en Europe par les vice-rois, afin d'y parfaire leur instruction en s'initiant aux institutions de l'Occident. A cette époque, pas un d'eux ne parlait notre langue; sous le patronage de Soueng-Pao-Ki, ministre de Chine à Paris, ils ont poursuivi leurs études avec succès.
Dan Pao-Tchao se propose, au sortir de l'École, de retourner dans son pays pour quelque temps et de revenir ensuite faire un stage dans l'armée française.
LA QUESTION MAROCAINE: M. ROUVIER A LA TRIBUNE