L'Illustration, No. 3277, 16 Décembre 1905
Part 3
C'est une opinion généralement admise en province, et même à l'étranger, qu'il n'y a pas de ville où, pour passer agréablement le temps, on dépense plus d'argent qu'à Paris. Quelle erreur! Je me souviens d'un amusant inventaire auquel procéda, il y a une dizaine d'années, dans le supplément littéraire du _Figaro_, un jeune homme plein d'esprit, qui débutait alors dans les lettres, M. Jules Chancel. Il y énumérait et décrivait l'infinie série des «plaisirs gratuits» qu'offre Paris. Il y en a de toutes sortes, et pour tous les goûts, et l'écrivain nous démontrait bien spirituellement qu'il n'existe point à Paris de ridicule, de travers, de vice ou de vertu qui ne se puisse, en une certaine mesure au moins, satisfaire gratuitement. Paris ne possède pas seulement des jardins publics où l'on peut flâner délicieusement, apprivoiser de petits oiseaux et, la belle saison venue, former son goût dans la fréquentation des orchestres militaires; Paris n'a pas seulement des musées merveilleux où il fait chaud pendant l'hiver et des églises où il fait frais pendant l'été; des bibliothèques publiques, des conférences où l'on est à l'aise pour digérer; des salons d'hôtel où, sous prétexte d'attendre l'ami qui ne vient pas, on peut lire tous les journaux, feuilleter tous les illustrés des deux mondes et faire sa correspondance sur papier de luxe; des buffets de maisons de nouveautés où l'on peut se rafraîchir et se restaurer gratis, et des mairies où l'on trouve, de temps en temps, des mariées ravissantes à embrasser; Paris possède une Sorbonne dont toutes les portes, ou presque toutes, sont, huit mois sur douze, ouvertes à tout le monde, et où se donnent rendez-vous, en la plus pittoresque des promiscuités, toutes les curiosités, nobles ou futiles, toutes les coquetteries, tous les snobismes, toutes les activités, toutes les paresses...
Et c'est l'attrait suprême et l'originalité unique de ce lieu: l'homme sérieux s'y instruit, la femme frivole ne s'y ennuie point et le philosophe y jouit--comme le dessinateur--de petits spectacles où il est sûr de s'amuser beaucoup. C'est donc une grave affaire pour Paris que de savoir, à chaque retour d'hiver, ce que sera l'affiche de la Sorbonne. Quels professeurs y rencontrera-t-on et de quoi parleront-ils? Et à quels jours? Et à quelles heures? Dans la clientèle féminine de la maison ce détail est d'importance. Car, si l'on consent à orner son esprit de connaissances nouvelles, on ne peut pas tout de même, pour cela, désorganiser sa vie, changer «son jour», se lever ou déjeuner à des heures ridicules, renoncer à l'agrément de certaines visites à faire ou à recevoir et du thé de cinq heures.
Il y a aussi, en dehors de la Sorbonne, quelques cours où se porte volontiers la curiosité des amateurs, et il est intéressant de savoir, au moment où la Sorbonne va s'ouvrir, si telles conférences données par X... à l'École du Louvre ou par Y... au Collège de France, et qu'on ne veut point manquer, n'auront pas lieu à l'heure précise où Z..., de la Faculté des lettres, professera le cours très attendu qu'on a résolu de suivre aussi...
Les amateurs «sérieux» ont eu, cette année, le regret de ne point trouver sur l'affiche de la Sorbonne quelques-uns des noms qui les y attiraient d'ordinaire. M. Lavisse n'enseigne plus; M. Boutroux, M. G. Monod, M. Buisson, ont provisoirement quitté l'affiche. Mais le répertoire de l'hiver a tout de même de quoi satisfaire les curiosités des plus gourmands; et, si les noms des «célébrités» y sont plus rares, les compétences les plus variées et les plus notoires talents y figurent. Six maîtres y enseignent la philosophie; treize, la géographie et l'histoire; treize, les lettres et la philologie.
La troupe des amateurs se disperse autour de ces chaires en groupes très inégaux. Cette année, elle semble négliger un peu les philosophes, et nous sommes loin des belles années où c'était un brevet de distinction, pour une Parisienne, que d'être vue--très attentive et le crayon d'or à la main--aux leçons de Caro. La parole charmante de M. Brochard eût été digne de les attirer; mais M. Brochard consacre, cet hiver, son élégante érudition au «Néoplatonisme alexandrin», et ce n'est pas de quoi réjouir des imaginations de femmes. Quelques-unes vont entendre M. Dumas, qui leur parle des «Emotions et des passions», mais de si honnête manière! M. Séailles parle de «l'Idée de Dieu et des méthodes philosophiques» devant un auditoire attentif, et M. Lévy-Bruhl a vu se lever vers lui, depuis un mois, quelques jolis yeux: des yeux de graves étudiantes que tourmente le besoin de savoir ce que c'est au juste que la «Philosophie de Descartes». Les autres fréquentent de préférence les cours de lettres. Il y en a, cette année, d'amusants. Le plus suivi de tous est, comme l'an dernier, celui de M. Faguet, qui traite des «Poètes français du temps du premier Empire». M. Faguet a tout ce qu'il faut pour intéresser un auditoire de femmes: il est académicien, il a de l'esprit, il sait à fond les choses dont il parle, et il ne parle que de choses qu'on voudrait savoir. Il est, avec cela, le plus fécond des journalistes, et il exerce la critique dramatique au rez-de-chaussée du plus vénérable de nos journaux. C'est ce qui vous explique pourquoi on voit fleurir autour de sa chaire de si jolis chapeaux et briller l'or de nuques si jolies: ce sont les nuques et ce sont les chapeaux de comédiennes qui, ayant lu les feuilletons de M. Faguet, se sont dit que les leçons qu'il professe à l'amphithéâtre Richelieu ne devaient pas être ennuyeuses... Elles ne le sont pas, en effet. Non plus que celles de M. Lanson, qui a pris pour sujet, cet hiver, «l'Histoire du goût littéraire en France au dix-huitième siècle». Ici, moins d'élégances. Un auditoire où domine l'élément «professionnel»: des étudiants des deux sexes, des institutrices,--beaucoup d'institutrices. M. Lanson est un professeur influent et bien en cour; il est fort en littérature et il a, en politique, des opinions hardies; c'est un maître qu'il est intéressant de suivre et avantageux d'avoir suivi.
C'est au cours de M. Santayana que nous retrouvons les mondains--et les mondaines--de Sorbonne. Professeur à l'université d'Harvard, M. Santayana fait, sur la «Philosophie contemporaine en Angleterre et aux États-Unis», un cours où affluent les jolies femmes... car la colonie américaine est riche en jolies femmes, et ce sont elles surtout qui viennent, deux fois par semaine, applaudir leur savant compatriote et continueront de lui faire cortège jusqu'en mars.
Est-ce à dire que MM. Santayana, Lanson et Faguet méritent seuls la vogue qui s'attache cet hiver à leur enseignement? Point du tout; n'oubliez pas que la Sorbonne compte parmi ses maîtres un des hommes les plus savants et les plus spirituels de ce temps-ci, M. Gebhart; que les noms de MM. Croiset, Collignon, Martha, Cartault, Thomas, Henry, Gazier, Lichtenberger, Beljame, Haumant, Dejob, s'inscrivent à l'affiche de 1906. Mais quoi! la vogue ne va pas au talent seul; elle va aux hommes qui ont «une histoire» et aux sujets qui l'amusent; or, M. Croiset n'a pas d'histoire; quand M. Collignon lui parle de «l'Art grec au quatrième siècle», la foule des amateurs fait la grimace, et, si elle néglige un peu M. Gebhart, c'est que M. Gebhart lui tient, sur la «Chronique de Fra-Salimbene», des discours qui ne la divertissent point follement.
Quelques auditrices pourtant restent fidèles à ces graves leçons et c'est, pour l'habitué de Sorbonne, un amusement que ces rencontres inattendues: l'auditrice guindée que sa femme de chambre accompagne et qui échange avec elle des réflexions qu'on voudrait connaître...; l'élève du Conservatoire, échouée là par on ne sait quel hasard, qui s'est trompée de porte ou de jour et qui, croyant entendre M Faguet, demeure comme médusée devant les explications que M. Luchaire lui fournit sur «Innocent III et la question d'Orient».
M. Aulard intéresse davantage. M. Aulard est un peu, du côté des historiens, ce qu'est M. Lanson du côté des professeurs de lettres. C'est un militant, dont les idées ont fait du bruit. Il nous explique, cet hiver, la «Méthode des principaux historiens de la Révolution». Auditoire d'étudiants, d'institutrices, de rentiers graves. Le rentier fréquente volontiers, en Sorbonne, les cours d'histoire. Et il n'a que l'embarras du choix. L'histoire ancienne le tente-t-elle? MM. Leclercq et Grébaut la lui enseigneront. Celle de l'art byzantin lui plaît-elle davantage? M. Diehl est là pour la lui raconter. Est-il friand «d'actualité»? Voici les cours où M. Revon, très entouré, traite de «l'Évolution morale du Japon», et M. Augustin Bernard du Maroc, et M. Denis de «la Russie depuis Paul Ier». M. Vidal de la Blache, M. Marcel Dubois, lui enseigneront, s'il veut, toutes sortes de géographies; M. Lemonnier, l'«Histoire de l'art»; M. Romain Rolland, celle de «l'Opéra, de Lulli à Gluck». Et je m'en voudrais enfin d'oublier le docte cours de psychologie de M. Egger, et celui de M. Espinas sur les «Vues sociologiques de Voltaire et de Rousseau». Le rentier de Sorbonne est le plus respectueux des auditeurs. Il prend rarement des notes. Ancien commerçant, fonctionnaire ou vieux militaire retraité, sa fonction est de se reposer. Il écoute, simplement, et quelquefois il s'endort. Interpellé par un avocat qui s'irritait de le voir dormir depuis le commencement de sa plaidoirie, un vieux juge osa répondre que le sommeil était quelquefois «une opinion».
Le mot est spirituel, mais ne vaudrait rien si on l'appliquait aux dormeurs de Sorbonne. Car leur sommeil, à ceux-là, ne veut pas dire: «Vous êtes ennuyeux», mais le plus souvent: «Vous êtes, monsieur le professeur, un peu trop fort pour moi». Et cela est tout à l'honneur de nos maîtres. Ils ne cherchent pas à plaire quand même à l'auditoire qui les écoute; ils l'appellent à eux; ils ne descendent point à lui; ils savent résister, parlant au public, à la tentation de se faire courtisans. C'est une des vertus que le Palais-Bourbon pourrait envier à la Sorbonne.
ÉMILE BERR.
LE POPE GAPONE A PARIS
Le pope Gapone, principal instigateur du mouvement populaire de Saint-Pétersbourg qui aboutit, le 22 janvier dernier, à la fusillade du Palais d'Hiver et aux scènes tragiques qui ensanglantèrent les faubourgs de la capitale russe, avait pu s'enfuir et éviter la répression. Au mois d'octobre dernier, quoique le gouvernement eût refusé de le comprendre dans l'amnistie, il était rentré clandestinement en Russie. Mais, traqué par la police à laquelle il n'échappa que grâce au dévouement de ses amis, il dut de nouveau prendre la fuite. C'est à Paris, où il est venu chercher un asile, qu'a été prise la photographie que nous publions de lui, et qui le représente sous le costume laïque. Un de nos confrères du _Matin_ l'a interviewé. D'après ses déclarations, il apparaît sinon découragé du moins inquiet de la tournure qu'ont prise les événements.
«AU JARDIN DE PARIS», TABLEAU DE TOULOUSE-LAUTREC
La Société des Amis du Luxembourg s'est constituée dans le but d'enrichir notre musée des artistes contemporains. Or, la première oeuvre qu'elle songea à lui offrir, dès que ses ressources le lui permirent, fut le tableau que nous reproduisons ici: _Au Jardin de Paris_, oeuvre du peintre Henri de Toulouse-Lautrec, mort il y a quelques années. Présentée d'abord au Comité consultatif des musées, l'oeuvre fut agréée. Le Conseil supérieur des musées, par contre, quand elle arriva devant lui, la repoussa. Des polémiques s'engagèrent, au cours desquelles l'éminent président du Conseil supérieur, M. Léon Bonnat, déclara n'avoir gardé aucun souvenir que cette toile eût été examinée par le Conseil. Elle vient donc de lui être soumise de nouveau, et une faible majorité lui a refusé une seconde fois l'entrée du Luxembourg.
LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS
LE PRIX GONCOURT DE 1905: «LES CIVILISÉS», PAR CLAUDE FARRÈRE.
Les hésitations ont été longues à l'Académie Goncourt. Parmi la masse, plus nombreuse que jamais, des livres présentés pour le prix, aucun ne semblait attirer les suffrages des nouveaux et jeunes immortels. Presque au dernier moment, quelqu'un du cénacle a mis en avant un volume auquel personne ne songeait: _les Civilisés_ (Ollendorff, 3 fr. 50), d'un jeune officier de marine qui avait déjà publié, sous le même pseudonyme de Claude Farrère: _Fumées d'opium_. Ces messieurs de l'Académie Goncourt ont le goût des impromptus; ils aiment à prendre des décisions rapides et à couronner les pages de la dernière heure. N'ont-ils pas pareillement le dessein de tromper le public et de choisir le favori que l'on ne soupçonnait pas?
_Les Civilisés_, qui viennent de réunir la majorité des voix, méritaient-ils tant d'honneur? Nous avons, dans la vie, rencontré des êtres, hommes ou femmes, qui nous attirent dès le premier abord. A peine la porte s'ouvre-t-elle devant eux et apparaissent-ils, qu'ils conquièrent tout le salon. Ils ont des manières si engageantes, un tel sourire sur les lèvres, une telle contenance, qu'on est pris et disposé à tout accorder sans réfléchir davantage. Ainsi en est-il des Civilisés. La phrase en est vive et à la fois caressante, avec des mots neufs et éclatants, avec un réalisme qui se voile sous des couleurs très poétiques, à la Loti.--L'auteur de _Mon frère Yves_ semble avoir marqué toute la marine littéraire.
Au bout d'un certain temps, et après quelque examen, on aperçoit bien quelques défauts dans l'inconnu séduisant, mais on reste malgré tout, sous le charme de la première impression.
Trois personnages principaux remplissent presque tout le livre de M. Farrère: un médecin, Mévil; un ingénieur, Torral, et un officier de marine, Fierce. C'est à Saigon qu'ils se rencontrent et qu'ils mènent la vie de civilisés, dans cette ville étrange, facile, où les plaisirs sont sous la main et où rien ne retient plus de ce qui constitue les préjugés de la vieille Europe. Se rappelle-t-on le serpent noir de Nietzsche que notre éducation et notre atavisme nous ont attaché à la gorge et dont nous ne pouvons facilement nous défaire? C'est l'ensemble de lois morales, de conventions mondaines et sages, par lesquelles nous sommes tenus. M. Farrère, sous le vocable de «civilisés», comprend ceux qui ont rompu avec les principes anciens, avec les prétendues superstitions morales pour se livrer uniquement à leur fantaisie et se procurer le maximum possible de jouissances. «Ils vivent en marge de notre vie conventionnelle; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions. L'éclosion de pareils hommes n'était possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve...; il y fallait la corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il y fallait l'humidité brûlante de Saigon où tout se fond au soleil et se dissout,--les énergies, les croyances et le sens du bien et du mal.»
Tandis que Nietzsche prêche la suppression du serpent noir, pour donner plus de vigueur à l'homme, pour exalter son orgueil, pour écarter de lui ce qui l'empêche de devenir un surhomme, les civilisés de M. Farrère n'élèvent pas si haut leurs pensées et ne visent qu'à la satisfaction de leurs moins nobles instincts. Les trois Européens de Saïgon se dépouillent de toute croyance pour se précipiter dans la vie la plus ignominieuse et la plus débilitante. Ah! les viles orgies où les entraîne leur scepticisme! A trente ans, le docteur Mévil n'est plus qu'une loque humaine, amollie et annihilée par les basses voluptés, par le vin et par l'opium. En vain essaye-t-il de se raccrocher à une branche de salut, à un amour pour une jeune fille pure. Mais elle rejette, méprisante, sa vieillesse prématurée. La branche se soustrait à sa main. Il meurt misérablement sur une route, un matin, après une nuit honteuse. Fierce a été sur le point de se relever et d'épouser la ravissante Sélysette; peu s'en est fallu qu'il ne quittât les civilisés pour rentrer parmi les barbares. Mais, surpris, en une débauche, par sa fiancée, il perd tout espoir et se fait tuer dans une lutte maritime avec les Anglais. Pour éviter le service militaire, Torral, avant les hostilités, avait déserté.
Ainsi finissent lamentablement les civilisés, victimes de leur scepticisme et de leur révolte contre les vieilles lois et les vieilles coutumes. Malgré la hardiesse des peintures, la crudité fréquente des mots, les _Civilisés_, par leur conclusion, se présentent comme une oeuvre morale. Peut-être l'auteur--il est assez artiste pour le faire--aurait-il pu atténuer certains détails, nuancer quelques couleurs. Peut-être aussi aurait-il pu, à la fin, ne pas se transporter dans l'avenir, en pleine guerre maritime contre l'Angleterre. Cette conception nuit à la vraisemblance du récit. Mais ne soyons pas trop pédants devant la beauté; n'écartons pas le rayonnement d'art qui enveloppe _les Civilisés_ et qui en dérobe si heureusement toutes les légères taches.
E. LEDRAIN.
POUR LES BIBLIOPHILES
La «Société normande du Livre illustré» vient d'éditer luxueusement un curieux recueil: _Chansonnier normand_ (chez Carteret, suce, de Conquet; 125 exemplaires à 150 fr.) En forme de préface, une notice historique sur la chanson normande, par M. Joseph L'Hôpital, ouvre le volume. M. Joseph L'Hôpital n'est pas un inconnu pour les lecteurs de _L'Illustration_: il a publié ici même un exquis roman, _Rêve d'enfants_, et une saisissante nouvelle, _la Dame verte_. Sa présentation du _Chansonnier normand_ débute par de bien jolies généralités sur la chanson:
«La chanson est aussi vieille que le monde. Du jour où l'homme a commencé à traîner sur la terre l'éternel fardeau de ses pensées et de ses douleurs, elle s'est mise en marche avec lui sur la route de la vie; elle en a poétisé les sanglants détours, en a fleuri les dures étapes d'espérance, en a pleuré et exalté tour à tour les mauvais pas et les riants passages: chanson de guerre, chanson de prière, chanson de deuil, chanson de joie, chanson d'amour.
» Ainsi s'est formé le grand concert que le passé donne au présent et que le présent à son tour enrichit de sonorités nouvelles. Car la route n'est pas finie; l'homme marche toujours; il a toujours besoin que sa compagne la chanson lui redise les paroles qui ont donné des jambes et du coeur à ses pères tombés avant lui sur ce chemin sans fin; et il lui demande à toute heure des chants pour lutter, pour aimer, pour jouir et pour souffrir...»
Un court fragment de la _Chanson de Roland_ ouvre le recueil: la «Société normande» a voulu ainsi manifester que, malgré toutes les démonstrations de M. Gaston Paris, elle s'en tient à l'opinion de M. Léon Gautier, qui voyait dans l'auteur de la vieille épopée un compagnon de Guillaume le Conquérant. Mais le premier chansonnier normand incontesté qu'on nous présente est Richard de Sémilly, baron d'Aunay, qui nous chante une chanson d'amour:
J'aime la plus sade rien (1), qui soit de mère née, En qui j'ai trestout mis, âme et cors et pensée. Plus est blanche que noif (2), comme rose vermeille.
Note 1: La plus gracieuse personne.
Note 2: Neige.
Voilà comme un Normand chantait au douzième siècle. Et voici comme un autre Normand chante au vingtième:
Messieurs, grâce au gouvernement Dont nous jouissons à l'heure actuelle Le pays vit dons l'enchant'ment D'une félicité perpétuelle. Au dedans, point d'agitations; Le gâchis simplement, rien autre. A l'extérieur, quoi? des nations Messieurs! étrangers à la nôtre! Enfin, chose extraordinaire! --A quoi c'la tient-il? J'n'en sais rien-- Nous ne sommes pas même en guerre! Tout va bien, messieurs, tout va bien! Et zim la boum!... Vive la République!
L'auteur de ce couplet--que beaucoup d'autres couplets accompagnent--est M. Jacques Ferny, qui naquit à Yerville (Seine-Inférieure), et qui dit chaque soir lui-même ses _Chansons immobiles_ dans les cabarets de Montmartre.
On voit combien est éclectique l'anthologie chansonnière de la «Société normande». Entre le douzième et le vingtième siècle, entre Richard de Sémilly et Jacques Ferny, nous rencontrons successivement: Marie de France, qui écrivit des lais pour le roi Henri d'Angleterre, en pure langue normande; Alain Chartier, né à Bayeux; Olivier Basselin et ses compagnons du Vau de Vire:
L'amour de moy sy est enclose Dedans ung iolly jardinet, Où croist la rose et le muguet, Et aussi faict le passerose.
Et puis c'est Jean Marot, père de Clément; Gringoire; Jean Le Houx, qui chanta le cidre... et aussi le vin; Vauquelin de La Fresnaye et son fils Vauquelin des Yvetaux; François de Malherbe, dont tant de stances furent mises en musique de son temps et depuis; Gaultier Garguille; le grand Corneille lui-même; Madeleine et Georges de Scudéry... Et, plus près de nous: Malfilâtre, Casimir Delavigne, Louis Bouilhet, Barbey d'Aurevilly, Guy de Maupassant... Enfin, nos contemporains: Charles Frémine, Eugène Le Mouel, Paul Harel le bon poète-aubergiste, Henri de Régnier, enfin Louis Beuve, qui écrit en patois ses chansons.
Cette sélection est le résultat de longues et érudites recherches. Les lecteurs du _Chansonnier normand_ trouveront dans la remarquable préface de M. Joseph L'Hôpital l'exposition claire et brillante des faits généraux qui rattachent les uns aux autres les auteurs cités.
Mais pourquoi ces lecteurs doivent-ils être si peu nombreux? Cent vingt-cinq exemplaires à cent cinquante francs: que les bibliophiles sont égoïstes! Certes, ce prix est justifié par la beauté de la présentation typographique et par la richesse harmonieuse des vignettes en couleurs de Giraldon, gravées sur bois par Quesnel, qui encadrent chaque page. Cependant, ne pourrait-on maintenant faire une édition plus modeste d'un ouvrage que beaucoup de simples lettrés, qui n'ont pas les moyens d'être bibliophiles, seraient heureux de mettre, eux aussi, dans leur bibliothèque?
QUELQUES BEAUX LIVRES ILLUSTRÉS
De nos jours, on pardonne assez facilement au Vésuve ses crimes d'autrefois, d'abord parce que ces méfaits sont atteints par une prescription deux fois millénaire, ensuite parce que la science s'est fort heureusement accommodée de leurs résultats. Assurément, lorsqu'il réunissait les documents de son livre, _Pompéi_ (Emile Gaillard, éditeur), M. Pierre Gusman, dans un bel égoïsme de lettré et d'artiste, ne devait pas éprouver des sentiments très hostiles au redoutable ensevelisseur. Plutôt, il lui savait gré d'avoir préservé les cités mortes contre l'inévitable profanation des hommes et d'avoir rendu possible, pour les exhumateurs d'aujourd'hui, la reconstitution minutieuse de la vie romaine d'il y a deux mille ans.