L'Illustration, No. 3274, 25 Novembre 1905

Part 2

Chapter 23,459 wordsPublic domain

En temps normal, cette soupape reste ouverte pour livrer passage au seau qui remonte les déblais, et, dans le sas privé de toute communication avec le dehors, se tiennent un surveillant et un ouvrier. S'agit-il de faire entrer quelqu'un: on ferme la soupape et l'on ouvre l'échappement à l'air libre pour vider le sas de son air comprimé. On ouvre ensuite la porte extérieure, puis, les ouvriers entrés, on la referme et l'on procède à l'éclusage, c'est-à-dire on fait rentrer progressivement l'air comprimé. Une fois l'égalité de pression rétablie entre le sas et la cheminée, on rouvre la soupape et les ouvriers descendent dans la chambre de travail. Pour la sortie, on écluse en sens inverse. Chaque éclusage dure environ une minute. Un système de soupapes commandées par un embrayage automatique permet d'évacuer continuellement les déblais sans établir de communication entre le sas et l'extérieur. Un système analogue est appliqué aux «bétonnières» par lesquelles on versera le béton.

_Dans la chambre de travail_.--Descendons dans la chambre de travail. Nous voici d'abord dans le sas, toutes portes fermées; une dizaine de personnes peuvent y tenir sans aise au milieu d'une atmosphère brumeuse qu'éclaire vaguement la lumière du jour arrivant par la lentille du plafond. Pendant que l'air comprimé entre en sifflant, les «voyageurs» se pincent le nez et avalent leur salive pour contre-balancer les premiers chocs de l'air comprimé sur le tympan. L'équilibre s'établit, le sifflement cesse, et la soupape s'ouvre. L'oeil plonge dans un trou noir, au fond duquel apparaît, à une vingtaine de mètres, le disque blafard que dessine la lumière de la chambre de travail. Nous prenons les échelons. Le froid extérieur était assez vif; à mesure que nous nous enfonçons dans l'eau, la température augmente. Un dernier échelon, et nous sautons dans la chambre de travail. L'aspect est assez lugubre. Un immense rectangle d'environ 35 mètres sur 7, haut seulement de 1m,80, où des lampes Edison éclairent un brouillard pénétrant. Une photographie prise à la lumière du magnésium eût montré ce chantier, toujours plongé dans une demi-obscurité, d'une façon fort inexacte; le dessin de M. Kupka en donne, au contraire, une impression saisissante. Notre collaborateur est le premier artiste qui ait jamais travaillé en pareil endroit, puisque, jusqu'à ce jour, les ingénieurs n'avaient pas encore imaginé d'introduire un caisson sous l'eau par fonçage vertical direct.

LES ÉTAPES DE L'IMMERSION ET DU PONÇAGE DU CAISSON DANS LE LIT DE LA SEINE (SCHÉMAS TRANSVERSAUX)

1. Le caisson inachevé flotte comme un bateau.--2. Revêtu de son enveloppe de béton, et ses quatre cheminées terminées, il s'enfonce davantage.--3. Il repose sur le fond de la Seine. 4. L'air comprimé refoule l'eau et met à sec la chambre de travail.--5. Le caisson est entièrement lesté d'eau pour annihiler la poussée ascensionnelle de l'air comprimé.--6. En place définitive, à un mètre environ sous le fond de la Seine.--7. On bétonne la chambre de travail et les tronçons de cheminée traversant les parois du caisson. On démonte la partie supérieure des cheminées et l'on comble la tranchée creusée dans le lit de la Seine. L'eau intérieure du caisson sera épuisée soit par le haut, au moyen d'un tuyau posé par un scaphandrier; soit par le bas, après raccordement du caisson avec le tunnel ordinaire.

Jour et nuit, trente ouvriers spéciaux, dits _tubistes_, reconnus par un médecin exempts de toute affection cardiaque, débitent au pic un sol qui se compose de marne et de roches en formation. Parfois des bancs durs obligent de recourir à la mine; on emploie une poudre sans fumée, mais l'explosion, dans cette «boîte», a quelque chose de sinistre. Les déblais sont remontés dans un seau.

Après avoir creusé une rigole d'approche à une certaine distance des parois, on entaille verticalement contre la paroi même, sur tout le pourtour, en laissant, de distance en distance, une étroite travée de sol. Les ouvriers attaquent ensuite ces derniers soutiens, tous ensemble, et, en quelques minutes, le caisson descend de 5 ou 6 centimètres. On abaisse alors la partie centrale du sol jusqu'au niveau du caisson et l'on commence une nouvelle attaque. On enfonce ainsi, en moyenne, de 30 centimètres par jour. Actuellement, il reste environ 2 mètres à creuser. La pression, qui atteint deux atmosphères, ne produit aucune sensation de gêne; et, grâce à la porosité du terrain, l'air comprimé, en s'y infiltrant, entraîne les déchets de la combustion respiratoire. Il règne, néanmoins, dans ce chantier, une chaleur humide et lourde. Nous remontons, la soupape se ferme, et, après un nouvel éclusage, nous nous retrouvons à l'air libre. Un dernier détail: l'infrastructure de la ligne numéro 3 est revenue à environ 2.250.000 francs le kilomètre; pour les 1.100 mètres compris entre le carrefour de la rue des Halles et de la rue de Rivoli, et le carrefour du boulevard Saint-Germain et de la rue Danton, on a prévu une dépense de 15 millions.

JEAN CERVIN

_L'antre mythologique où forgeaient les cyclopes, les grottes mystérieuses où peinaient les Niebelungen, apparaîtraient comme des décors puérils et démodés auprès de cet atelier souterrain, lentement descendu à 8 mètres sous le fond de la Seine. Quand, par la longue cheminée qui relie l'atmosphère libre à la chambre de travail, où de puissantes machines compriment un air lourd aux poumons, on pénètre dans cette galerie métallique, sous une pression incommodante, la sensation qu'on éprouve est étrange. Au rayonnement des lampes électriques, une trentaine d'ouvriers travaillent, s'escriment du pic et du marteau, à coups rythmés, avec un bruit assourdissant, creusent peu à peu le sol où s'enfonce le caisson, tandis que les «glaiseurs» attentifs, comme celui qu'on aperçoit à gauche, au premier plan du dessin, s'appliquent à boucher avec de l'argile les fissures du terrain par où se perdrait trop vite la charge d'air comprimé. Les beaux gestes harmonieux des travailleurs sont plus lents, plus pénibles qu'au grand soleil; leurs poitrines halètent plus fort. Pourtant, ils accomplissent leur labeur du même air tranquille et sûr, ainsi séparés du monde, reliés seulement avec les camarades du haut par un fil téléphonique et par cette cheminée qui leur livre passage et leur envoie l'air nécessaire, calmes comme si leur vie n'était pas à la merci d'une valve qui se dérangerait._--Voir l'article technique aux pages précédentes.

UN ATTERRISSAGE DE BALLON DANS L'ESTRAMADURE

_Nous donnions ici-même, il y a trois semaines, avec des photographies à l'appui, le récit du beau voyage en ballon fait par M. Jacques-Faure et le comte Rozan_ des Tuileries aux Karpathes. _Voici aujourd'hui le récit non moins curieux de l'ascension que le comte Henry de la Vaulx, participant à un concours aérostatique organisé à Madrid à l'occasion du voyage de M. Loubet, fit à bord de l'_Elfe, _avec M. Paul Tissandier, et de leur aventureux atterrissage en pleine montagne, dans l'Estramadure._

27 octobre: le parc du Royal Aéro-Club d'Espagne, prosaïquement situé près d'une usine dont les gazomètres noirs et enfumés ne le cèdent pas en laideur à ceux de la banlieue parisienne, fourmille de monde; tout ce que la Société madrilène compte d'illustrations et de beautés s'est donné rendez-vous autour des bulles légères de soie qui bientôt vont planer par-dessus les montagnes de la Castille. C'est en effet un spectacle inédit dans ce pays qui: le départ de ces douze ballons joyeusement enrubannés aux couleurs franco-espagnoles. Je monte avec mon ami Paul Tissandier _l'Elfe_, géant de 1.800 mètres cubes. Le départ nous est donné à midi précis et il est bientôt salué par les applaudissements d'un essaim de jeunes et jolies personnes.

Nous montons à 500 mètres et découvrons derrière nous Madrid, tandis que dans le sens de notre marche s'étendent à perte de vue de grandes plaines dénudées, pelées, sans la moindre végétation, parsemées de-ci de-là de villages à l'aspect désolé. A droite, une longue chaîne de montagnes barre l'horizon: c'est le Guadarrama.

Nous montons doucement et marchons à l'allure fantastique de 8 kilomètres à l'heure.

La température est douce et nous déjeunons confortablement installés dans le fond de notre nacelle pendant qu'autour de nous, à des altitudes différentes, d'autres aérostats emportent d'autres êtres humains qui se livrent à la même occupation et font sans doute les mêmes réflexions sur la monotonie et la tristesse des plaines de Castille.

Mais voici qu'un ballon à reflets d'argent descend avec rapidité; sa forme s'allonge démesurément; il touche terre et se dégonfle en une seconde... Que s'est-il passé? Nous l'ignorons. Nous continuons notre voyage et reconnaissons au pied du Guadarrama l'Escurial, la résidence perpétuelle des souverains d'Espagne, qu'ils soient vivants ou morts.

Le jour baisse; un automobiliste lancé à notre poursuite nous crie que nous allons vers Avila, c'est-à-dire en pleine montagne. En effet, bien qu'à 750 mètres d'altitude, notre guide-rope traîne bientôt sur les premiers contreforts; je jette du lest; nous nous équilibrons à 3.000 mètres et pénétrons franchement dans la montagne. Quelquefois notre guide-rope, touche presque le sol; nous franchissons des pics qui dépassent 2.500 mètres.

Tout à coup Tissandier qui fait le quart me réveille brusquement. Derrière nous, presque sous nos pieds, s'étend une mer immense; sur la rive un feu rouge clignote.

Il n'y a pas à hésiter, il faut descendre.

L'Océan nous barre impérieusement la route. Je tire de toutes mes forces sur la corde de soupape... _L'Elfe_ touche terre; Tissandier jette l'ancre, je manoeuvre le panneau de déchirure et notre ballon repose sur le sol à moitié dégonflé... Il est 5 heures du matin.

Avec nos jumelles, nous inspectons la mer et nous nous réjouissons d'être descendus à temps.

Le jour se lève, nous distinguons très nettement les flots dont le bruit parvient jusqu'à nous... Puis il nous semble que le rivage s'éloigne comme si progressivement, telle une fée armée de son bâton magique, la terre empiétait sur le domaine des eaux, et l'Océan fuit de plus en plus rapidement bien que le bruit des vagues monte toujours aussi distinctement à nos oreilles.

Serions-nous le jouet d'une hallucination? Quelle peut être cette marée diabolique qui transforme ainsi le lit des flots? Le soleil se lève derrière les hautes montagnes, son disque ensanglanté apparaît à l'horizon et les côtes s'éloignent encore... Nous braquons nos jumelles... hélas! il n'y a plus de doute, la mer a disparu. Nous avons été le jouet d'un mirage extraordinaire et dans la vallée, comme pour se rire de nous, les cascades d'un torrent simulent le déferlage des vagues.

Nous sommes furieux, car nous avions encore dans notre nacelle le lest suffisant pour nous maintenir toute la journée dans les airs.

Mais il faut bien nous résigner et aller tout d'abord chercher du renfort pour descendre notre ballon au fond de la vallée; en effet, dans notre précipitation à regagner la terre et par la nuit noire, nous avons atterri au haut d'une montagne.

Un village nous apparaît en contre-bas; nous nous y rendons aussitôt.

Ah! quel village, et comme il a sa couleur locale de saleté! Mais, en revanche, les habitants, fidèles à leurs vieux principes d'hospitalité, y sont charmants et serviables. Un vieillard, don Felipe Alonso Garcia, qui paraît avoir la haute main sur tout le Torno (c'est le nom du village), nous dit que tous vont aider à la descente du matériel. Je parle de rétribution, mais le vieillard réplique que personne ici n'acceptera d'argent, car, ajoute-t-il, il ne faut pas que jamais l'on puisse dire qu'un étranger venu au Torno réclamer de l'aide et du secours ait dû payer pour cela.

Une demi-heure après, le «pueblo» tout entier, hommes, femmes, enfants, gravit la montagne de «Fuente Lengua» et c'est bientôt, à travers les escarpements et les rochers, de longues théories de paysans espagnols en pittoresques costumes portant sur leur dos le ballon et tous ses agrès.

Le tout est descendu jusqu'à l'une des maisons du village et demain, car le trajet est long, _l'Elfe_ rejoindra par les mêmes moyens, avec l'adjonction de quelques mules de charge, le bas de la vallée. C'est en ce point que passe la route qui mène à Placenzia, petite ville de l'Estramadure dotée d'un chemin de fer et surtout célèbre dans toute l'Espagne par l'internement volontaire de Charles-Quint au couvent de Saint-Just, après son abdication.

Le soir de ce premier jour, un grand banquet nous fut offert. Je n'ose pas dire que le menu me plut en tout point, culinairement parlant, mais il était donné de bon coeur et avec une grande fraternité; la fraternité était même si complète que nous buvions tous le vin du pays à même une grosse cruche circulant à la ronde; on se servait aussi beaucoup des assiettes de ses voisins et l'on jetait ses os par terre, si bien que le carrelage de notre chambre à coucher (car c'était dans notre chambre qu'avait lieu le banquet) ressemblait, à la fin du repas, à un véritable charnier.

Au dessert, le médecin du village nous porta un toast et termina en buvant à la Liberté, à l'Égalité, à la Fraternité, au grand Dogme de la République française.

Sans nous en douter, nous étions descendus au milieu d'un foyer de républicanisme perdu en pleine Estramadure; des _Viva la Republica_ sont gravés sur les cruchons, sur les assiettes et même sur les fruits du jardin. Bien plus, tous les habitants du village sont francs-maçons et notre ami Felipe Alonso Garcia pousse la coquetterie jusqu'à avoir des cartes de visite en forme de triangle avec son nom écrit de la même manière.

Et le docteur Casimiro Garcia Lopez y Garcia nous dit au moment du départ: «C'est au nom de l'humanité que nous vous avons reçus: ne sommes-nous pas tous frères?»

Heureux républicains dignes des antiques Spartiates!

Comte HENRY DE LA VAULX.

HAAKON VII, ROI DE NORVÈGE

Par le plébiscite des 12 et 13 novembre, que le Storthing, dans sa séance solennelle du 18, a ratifié à l'unanimité, la Norvège vient de se donner un roi: environ 80% du nombre des votants (exactement 259.563 contre 69.624) se sont prononcés en faveur de la monarchie.

Les élections se sont effectuées de la façon la plus calme: rien n'a troublé les opérations du scrutin dans les salles de vote bien aménagées, aux abords desquelles se tenaient de paisibles distributeurs de bulletins, les _ja_ (oui) très demandés, les _nei_ (non) en grande quantité laissés pour compte.

Suivant les prévisions (voir L'Illustration du 11 novembre), le chef de la nouvelle dynastie est le prince Charles de Danemark, petit-fils du roi Christian. Il a déclaré qu'avec la permission de son illustre grand-père il acceptait son élection, en prenant le nom de Haakon VII et en donnant à son fils celui d'Olaf, noms portés par d'anciens rois norvégiens. Le souverain, la reine Maud, le jeune prince héritier Alexandre, n'ont donc plus qu'à ceindre leur front des couronnes toutes prêtes.

LE PLÉBISCITE DU 12 NOVEMBRE EN NORVÈGE (259.563 OUI--69.624 NON)

AU CIMETIÈRE CHRÉTIEN DE SÉBASTOPOL.--Funérailles des manifestants tués en voulant forcer les portes de la prison pour délivrer les prisonniers politiques.--_Photographie d'un correspondant._

APRÈS L'ÉMEUTE DE CRONSTADT.--Au milieu des ruines des maisons incendiées: une arrestation.--Photographie de notre correspondant, C.-O. Bulla.

LES TROUBLES EN RUSSIE: DE LA MER NOIRE A LA MER BALTIQUE

LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS

DEUX LIVRES SUR LAMARTINE ET ELVIRE(1).

Note 1: _Lettres inédites d'Elvire à Lamartine_, par René Domine (Hachette, 3 fr. 50).--_Lamartine, de 1816 à 1830; Elvire et les Méditations_, par Léon Séché. (Mercure de France, 7 fr. 50).

Nous savions depuis longtemps que toutes les lettres d'Elvire à Lamartine n'avaient pas disparu et que la famille du poète en conservait quelques-unes. Mme Valentine de Lamartine, sur laquelle Mme Émile Ollivier a écrit un livre exquis, s'en était ouvert à quelques amis. A ces reliques était joint, placé sous verre, le fameux mouchoir baigné des larmes de Graziella. Qu'est-il devenu? Les épîtres, du moins, ne sont pas égarées. M. de Montherot, petit-neveu de Lamartine, les a tirées de ses papiers de famille et Communiquées à M. Doumic qui s'est empressé de les publier dans la _Revue des Deux-Mondes_. Il a réuni en plaquette ses pages de la _Revue_, en y ajoutant plusieurs lettres du docteur Alin et d'Aymon de Virieu sur la fin d'Elvire.

Le plus documenté des historiens et des critiques, M. Léon Séché, donnait presque en même temps au _Mercure de France_ des études sur Lamartine et sur son grand amour. Ces jours-ci paraissent en volume, et fort augmentés, les articles de M. Séché, qui s'est livré à des recherches infinies et minutieuses sur les origines, sur l'existence et sur la famille d'Elvire.

Née à Paris en 1784, d'une mère créole, Elvire, c'est-à-dire Françoise-Julie Bouchard des Hérettes, appartenait par son père à la région nantaise; sa famille maternelle habitait la Touraine. Quelles furent son enfance et sa première jeunesse? Elle passa quelques années à Saint-Domingue, fut élevée en France dans un pensionnat dont nous ne savons pas le nom, et habitait à Saint-Paterne, près de Tours, chez son oncle, M. de Bergey, une fort belle propriété, la Grange-Saint-Martin, quand le physicien Charles la demanda en mariage. D'une grande réputation scientifique, de manières charmantes, d'une tournure encore agréable, Charles n'était pas précisément le vieillard accablé par l'âge que représente la légende. Il avait cinquante-huit ans et Julie vingt quand ils s'unirent à la mairie et à l'église de Saint-Paterne, le 25 juillet 1804.

La miniature de Julie par le peintre Elouis, qui appartient à M. Léon Séché et dont il a donné en tête de son livre une reproduction, nous la peint extrêmement séduisante, sous son chapeau de soie rose. L'apparence est enfantine; le corps frêle, les lèvres minces, le nez droit; le visage est éclairé par deux grands yeux qui semblent l'absorber tout entier. Il y a là, dans ces deux lumières trop brillantes, quelque marque du mal profond qui devait, tout emporter et que l'on pressentait déjà au moment du mariage. Elle avait vingt-cinq ans quand elle posa devant Elouis.

Ce fut en juillet 1816, à Aix, en Savoie, où elle était allée soigner sa santé, qu'elle rencontra Lamartine. La maladie ajoutait à sa séduction. Le futur poète, lui, ressemblait pour la beauté à un jeune dieu. «La poésie, écrit Brifaut, dans ses _Mémoires_, se jouait sur son front; ses grands cheveux bouclés lui donnaient quelque ressemblance avec l'Apollon du Belvédère; il paraissait la réalisation vivante de cet idéal jeté en marbre. S'il prenait par les yeux, c'était bien autre chose quand ses paroles d'or tombaient avec un bruit délicieux dans l'oreille.» C'est à peu près à l'époque où il vit Julie pour la première fois, à vingt-six ans, que l'aperçut Brifaut, et avant les _Méditations_, Elvire en avait trente-deux. _Raphaël_ nous a retracé les enchantements de ces jours d'été, passés au bord du lac du Bourget. Mais que ces heures furent courtes! Vers le milieu de septembre, la jeune femme dut regagner Paris, ramenant avec elle non seulement son mal ancien, mais la souffrance nouvelle de l'amour et de la séparation.

Le matin de Noël 1816, Lamartine, inquiet, tourmenté, débarquait à Paris, n'ayant qu'un désir et qu'un but: revoir Elvire. Jusqu'à la fin d'avril 1817, il l'entretint tous les jours, soit chez elle, le soir, dans l'appartement que Charles occupait à l'Institut, soit en des promenades sur les quais. La légende nous les montre surtout près du Louvre, au jardin de l'Infante, tout ensoleillé en hiver et à l'abri du nord. Il ne leur suffisait pas de converser ensemble et de s'épancher en de longs tête-à-tête; ils s'écrivaient presque quotidiennement. De là ces lettres d'Elvire, dont trois seulement ont survécu. Elles sont passionnées. Nous avons les pages que Julie envoya à Lamartine le 26 décembre 1816, et qu'elle avait tracées, la veille, à onze heures et demie, après l'apparition du jeune homme d'Aix. «Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens se jetter dans mes bras?... Quoi, Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous habitons le même lieu!» Exagérant la différence d'âge qui les sépare, elle l'appelle son fils, elle prend à son endroit le nom de mère.

Les deux autres lettres publiées par M. Doumic ont été écrites, l'une, le soir du 1er janvier 1817, l'autre, le 2 au matin et expédiées ensemble. Peut-être n'ont-elles pas la même exaltation, la même flammé mystique. Julie entretient Lamartine des Mounier, de M. de Bonald, dont elle admire le talent. Cependant, quelles effusions encore! Quelle tendresse pour son enfant!

Mais Lamartine, s'imaginant que le diapason avait baissé, que Julie n'était plus au même ton, qu'elle était moins exclusivement occupée de lui, dut se plaindre amèrement et menacer de s'éloigner de Paris. Aussi le soir même du 2 janvier--les choses vont vite en amour--Julie lui envoie-t-elle une double épître éplorée, débordante de désespoir et lui jetant un appel suprême: «Je reviens à moi, cher enfant, et c'est pour souffrir encore. Vous avez éprouvé un affreux ébranlement, vous voulez partir malade. Vous allez voyager avec le doute dans le coeur, vous voulez donc mourir et me tuer?... Regarde-le, Alphonse, ce coeur que tu calomnies. Vois la plaie que tu lui as faite, vois-la saigner et accuse-moi après si tu le peux.»

Cependant le mal de Julie la minait de plus en plus. En vain, pendant l'été, Lamartine l'attendit-il auprès du lac adoré, elle ne vint pas; elle était couchée tout épuisée dans une maison de Viroflay.

Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir.