L'Illustration, No. 3271, 4 Novembre 1905
Part 3
On a dit du fécond écrivain qu'il était le «Jules Verne anglais», mais Jules Verne lui-même, qui avait une grande admiration pour son jeune confrère, a fort bien marqué les différences qui les séparent et M. Ch.-V. Langlois, de la Sorbonne, écrivait dans la _Revue de Paris_: «Tout le monde a lu les livres de H. G. Wells, le nouveau Jules Verne anglais, dit-on, mais un Jules Verne mieux informé, d'une fantaisie plus puissante, et philosophe.» Et ce qui a assuré le grand succès de Wells, en Angleterre et en Amérique comme sur le continent, c'est que tout le monde peut le lire et que tout le monde le lit de plus en plus. Le savant professeur qui discute les prestigieuses _Anticipations_ de Wells prend un plaisir extrême à ses plus fantastiques récits; l'adolescent le suit, l'imagination éblouie, dans les temps à venir et dans l'âge de pierre, dans la lune ou à travers de plus lointains espaces; les lectrices moins vagabondes sont émues par les amours de M. Lewisham ou les tribulations de _la Merveilleuse Visite_, et les gens graves, les sociologues, les hommes de science, ou de toutes les sciences, s'émerveillent de ses audacieuses hypothèses, de ses prédictions déconcertantes qui influencent puissamment le mouvement des idées universelles. Et cet écrivain, ce penseur prodigieux a d'exquis moments de gaieté souriante, pendant lesquels il révèle _la Vérité concernant Pyecraft_ ou narre tel autre conte facétieux ou burlesque.
ALPHONSE ALLAIS
Alphonse Allais est mort subitement, samedi dernier, à l'âge de cinquante-deux ans. Fils d'un pharmacien d'Honfleur, il était venu tout jeune à Paris pour étudier les sciences; mais, comme il arrive assez fréquemment, sa réelle vocation n'avait pas tardé à l'entraîner dans une voie bien différente, où il devait, d'ailleurs, trouver le succès et conquérir la réputation.
Après d'heureux débuts au _Tintamarre_ et au _Chat-Noir_, la publication de monologues fort goûtés, même au-delà de Montmartre, berceau de sa notoriété, il collabora au _Gil Blas_, devint rédacteur attitré du _Journal_, puis rédacteur en chef du _Sourire_. Il aborda en outre le théâtre, en collaboration avec Alfred Capus et y réussit. C'est surtout la _Vie drôle_, cette série de chroniques, d'une fantaisie si particulière, d'une forme si originale, qui lui avait valu la faveur durable du public; la clientèle de lecteurs fidèles qu'il s'était faite se grossissait de nouveaux contingents quand il réunissait ces feuillets épars en des volumes dont les seuls titres, répétés comme des formules typiques, assuraient la vogue: _A se tordre, On n'est pas des boeufs, le Parapluie de l'escouade_, etc.
La verve par où Alphonse Allais s'était classé au premier rang des «auteurs gais» n'avait rien de banal ni de grossier; sa «blague» de pince-sans-rire était d'un observateur sagace, d'un fin satiriste, d'un humoriste du bon coin. Estimé du monde des lettres, il excella et sut rester égal à lui-même dans un des genres les plus difficiles à soutenir.
LIVRES NOUVEAUX
Romans.
On nous a conté souvent les exploits des «fils à papa». Ce sont des «fils à maman» que M. René Boylesve, l'auteur de _l'Enfant à la balustrade_, met en scène dans son nouveau et délicieux roman: _le Bel Avenir_ (Calmann-Lévy, 3 fr. 50). Les «fils à maman» de l'ingénieux écrivain ne sont pas de bien grands caractères. Mais leurs mères: Mme Dieulefait d'Oudart, Mme Chef-Boutonne et Mme Lapoiroux, quelles héroïnes! Quels efforts pour assurer à leurs fils le «bel avenir» de tous les rêves maternels! Quel ressort, quels rebondissements après les échecs! Et surtout quelles habiletés raffinées--chez les deux premières--pour sauver la face dans les passes critiques! La fierté spéciale, l'amour-propre indomptable des mères de fils unique ont été finement observés par M. René Boylesve. Son livre est ironique sans malveillance. Celui qui le lit se surprend à sourire aux bons passages: et il y a de bons passages à tous les chapitres.
--M. Marcel Batilliat est de ceux qui poursuivent un dessein quand ils l'ont formé. Matériellement, il avait entrepris d'écrire une série de trois romans sous le titre général: _le Règne de la Beauté_. Après _la Beauté_ et _Versailles-aux-Fantômes_, il nous donne aujourd'hui _la Joie_ (Mercure ne France. 3 fr. 50). Il annonce maintenant le _Règne de l'Action_ et _le Règne de la Sagesse_. C'est un beau programme d'écrivain. Faut-il tenter de résumer en quelques mots le sujet de _la Joie_? Ce serait aller contre le désir d'un auteur qui s'exprime ainsi dans un curieux avant-propos: «Les jeunes femmes qui figurent, avec de rares comparses volontairement effacés, les seuls personnages de _la Beauté_, de _Versailles-aux-Fantômes_ et de _la Joie_, ne tiennent leur raison d'être ni de leurs aventures, ni de leurs crises sentimentales. Le milieu social où elles évoluent demeure strictement assez précis pour qu'elles semblent vivre de notre vie et de notre temps; leurs actions, dégagées de toute intrigue romanesque, se résument aux phases essentielles et nécessaires de leur existence. Geneviève de Ceyneste, Cillette Tynanges, Marie Nuaillère et leurs quelques amies ignorent des contingences tout le relatif et le momentané: elles ne sont étudiées que dans leurs rapports avec le cadre de nature qui les entoure et les influence, et selon l'instinct éternel qui les émeut et les dirige... Les romans du _Règne de la Beauté_, comme ceux du _Règne de l'Action_ et du _Règne de la Sagesse_ qui paraîtront ensuite, ne prétendent ni analyser ni décrire; mais concréter et résumer le plus d'humanité possible dans les attitudes naturelles de quelques jeunes femmes symboliques,--semblables pourtant, par leur mentalité et leur évolution, à beaucoup de jeunes femmes de cette époque. Ces livres sont donc l'essai et l'expression première d'un art qui veut s'efforcer avant tout vers une interprétation _harmonieuse_ et _décorative_ de la nature, de la pensée moderne et de la vie.» C'est un peu obscur, mais il n'y a qu'en citant un écrivain que l'on soit sûr de ne pas le trahir.
_Questions d'actualité._ Après M. Gabriel Veyre, qui publiait récemment: _Au Maroc: dans l'intimité du sultan_ (Librairie Universelle, 3 fr. 50), voici qu'un autre collaborateur de _L'Illustration_, M. Jean du Taillis, qui accompagna l'hiver dernier à Fez la mission Saint-René-Taillandier, publie à son tour un volume très abondamment et luxueusement illustré sur _le Maroc, pittoresque_ (Flammarion, 10 fr.). Dans une lettre-préface, M. Marcel Saint-Germain, sénateur d'Oran, constate que ce livre est fait «d'actualité, d'observations précises et judicieuses, de choses vécues». C'est le plus bel éloge qu'on puisse adresser, en peu de mots, à l'auteur d'un ouvrage de ce genre.
--Comme les livres sur le Maroc, les volumes sur les États-Unis se multiplient. Viennent de paraître coup sur coup: _l'Empire du travail (la vie aux États-Unis)_, par Anadoli (Plon-Nourrit, 3 fr. 50), et _le Vol de l'aigle (de Monroe à Roosevelt)_, par Joseph Ribet (Flammarion, 3 Fr. 50). Tous deux étudient, l'immense développement économique et politique de la grande république nord-américaine au dix-neuvième siècle. Et tous deux se préoccupent de voir déborder sur notre vieux continent cette force toujours croissante.
LES THÉÂTRES
Nous publierons prochainement _la Marche nuptiale_, l'émouvante pièce de M. Henry Bataille que le Vaudeville vient de représenter et qui excite vivement l'intérêt du public. C est un de ces problèmes passionnels auxquels se plaît le talent hardi et profondément original de l'auteur. Mme Bertille Bady, MM. Dubosc et Janvier interprètent avec un rare talent les rôles principaux de la pièce.
Signalons à l'Odéon une très bonne reprise de _la Souris_, de Pailleron: Mlle Lély y remporte un grand succès dans le rôle créé jadis par Mlle Reichenberg.
Le théâtre Molière passe volontiers d'un extrême à l'autre; le programme de son nouveau spectacle comprend un assassinat en un acte, _les Parias_, de MM. R. Vancouver et Ch. Duflo, et cette pièce sans prétention littéraire est immédiatement suivie d'une légère et aimable comédie de MM. A. Germain et R. Trébor, _Fred_, parfaitement interprétée par Mlle Marguerite Caron et MM. A. Dubosc, H. Lamothe et Pouctal.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LA PÊCHE DE L'OR AU MOYEN D'ÉPONGES.
Après l'Anglais qui annonce un procédé industriel secret pour extraire l'or de la mer, voici un Belge qui nous dévoile pour s'enrichir à la même source un procédé tout à fait familial. Il suffit de plonger dans la mer ou dans les marais salants des éponges mordancées avec des sels d'étain suivant les méthodes pratiquées en teinturerie. Quand une tonne d'eau, soit 1.000 litres, aura passé sur l'éponge, de 32 à 64 milligrammes d'or valant de 11 à 22 centimes s'y seront déposés sous forme de pourpre de Cassius qu'un bain chimique très simple transforme en cyanure d'or. Et l'éponge peut resservir! On peut, d'ailleurs, lui substituer de vieilles robes de soie, des chaussettes de laine et n'importe quel produit mordancé comme il convient. Malheureusement, ce petit jeu est interdit aux enfants qui pataugent sur les plages, car le procédé est breveté. La pêche la plus fructueuse qu'on puisse en attendre nous paraît être celle des actionnaires.
LE CENTENAIRE DE BRIGNOLES.
La petite ville de Brignoles (Var) vient de fêter le centenaire d'un de ses habitants les plus universellement considérés, M. Auguste Bourgogne, né le 13 octobre 1805.
Président du tribunal de commerce de Brignoles pendant trente ans, doyen des fabricants tanneurs de France, M. Bourgogne s'est retiré des affaires il y a plus de cinquante ans. Il est le cadet d'une famille de quatorze enfants qui dépassèrent tous la quatre-vingtième année; sa soeur est morte à quatre-vingt-dix-sept ans.
Notre gravure le représente dans son jardin, entouré de son fils, de sa fille et de ses deux arrière-petits-enfants; elle atteste la verdeur de ce vieillard encore assez alerte pour avoir pu, le jour de son centenaire, se rendre à pied à l'église, puis à la salle de banquet et, de là, rentrer chez lui, ce qui représente un peu plus de deux kilomètres.
Depuis l'année 1621, où mourut dans cette ville une femme âgée de cent trente-quatre ans, on n'avait pas vu de centenaire à Brignoles.
LES EXPORTATIONS D'AUTOMOBILES.
L'importation en France de vélocipèdes, de motocycles et de pièces détachées, a été de près de 6 millions en 1904, au lieu de 5.670.000 francs en 1903, et celle des automobiles, venant pour le plus grand nombre du Wurtemberg, est passée de 1.267.000 à 3.836.000 francs.
Mais notre exportation a subi un accroissement beaucoup plus considérable, passant de 64.405.000 francs en 1903 à 85 millions 250.000 francs en 1904.
L'Angleterre, à elle seule, nous a acheté pour près de 40 millions d'automobiles.
Ainsi, en cinq ans, l'industrie automobile française a augmenté de 62 millions ses exportations.
L'exportation des vélocipèdes, motocycles et pièces détachées, est maintenant de plus de 6 millions et demi.
EN ANGLETERRE.--Le lord-chief-justice et le lord-chancellor se rendant à la Chambre des lords après la cérémonie religieuse annuelle de l'abbaye de Westminster.
LA RENTRÉE DES TRIBUNAUX ANGLAIS.
La rentrée des cours et tribunaux s'est effectuée en Angleterre, le 24 octobre, avec le cérémonial accoutumé. Ce cérémonial comporte d'abord un service religieux: à Londres, où la présence des plus éminents représentants du corps judiciaire en rehausse l'apparat--de même qu'à Paris, naguère, antérieurement à 1901, date de l'abolition de cet antique usage, le personnel du Palais, avant la reprise de ses travaux, allait entendre la messe du Saint-Esprit ou «messe rouge», célébrée à la Sainte-Chapelle--les magistrats anglais vont assister aux prières propitiatoires dites à l'abbaye de Westminster. Ensuite, ils se rendent processionnellement à l'audience solennelle d'ouverture tenue à la Chambre des lords, laquelle, on le sait, outre son pouvoir législatif, possède de hautes attributions judiciaires.
La singularité pittoresque de ce défilé mérite d'être remarquée. On y voit, en effet, en pleine civilisation moderne, se dérouler sur la place publique, comme jadis, un cortège d'hommes vêtus de longues robes plus ou moins fourrées, coiffés de vastes perruques blanches semblables à des passe-montagnes, en tête duquel marchent gravement, à pas comptés, les deux dignitaires suprêmes de l'ordre, le «lord-chief-justice» et le «lord-chancellor», précédés d'huissiers et de massiers, suivis de porte-queue. Tandis que, chez nous, aujourd'hui, les gens de robe ne se résignent plus guère à s'exhiber dehors à pied, sous leur harnais professionnel, qu'aux grands enterrements officiels où les astreint le décret de messidor, chez nos voisins d'outre-Manche, ils ne craignent pas d'affronter la rue dans un appareil dont l'archaïsme plus complet jure davantage encore avec l'état actuel des moeurs. A Paris, un tel anachronisme ne manquerait pas de provoquer les sourires narquois, voire les quolibets irrévérencieux des badauds; à Londres, le prestige de la magistrature n'en est nullement compromis aux yeux des spectateurs qui, sans la moindre manifestation malséante, gardent une attitude flegmatiquement respectueuse.
Ainsi qu'on l'a déjà maintes fois observé, notamment à propos de la procession annuelle du «lord-maire», ce sont là des traits bien caractéristiques de l'esprit britannique: esprit, d'une part, très positif et très progressiste; d'autre part, obstinément conservateur de certaines traditions séculaires et de certaines coutumes surannées. Ces tendances contradictoires donnent lieu à de curieux contrastes; mais, après tout, peut-être l'apparente antinomie n'est-elle que la forme originale d'une puissante logique en vertu de quoi, pour ce peuple, pratique par excellence, le culte de la force du passé est une des plus solides garanties de la force du présent.
CONSERVATION DU BOIS PAR LE SUCRE.
Divers procédés sont employés pour soustraire les bois de construction aux influences atmosphériques; en général, on injecte la masse ligneuse d'une substance aseptique formant avec les éléments du bois des combinaisons stables. C'est ainsi que les traverses de chemins de fer sont injectées de créosote, de chlorure de zinc ou de sulfate de cuivre.
Un chimiste allemand a imaginé de plonger le bois dans une solution de sucre de betterave. Le sirop s'infiltre dans les pores du bois et y forme une combinaison spéciale, car, après dessiccation, on ne retrouve aucun cristal de sucre. Le bois ainsi traité présente, affirme-t-on, une grande cohésion moléculaire et acquiert une grande force de résistance aux injures du temps.
TACHES IMMENSES SUR LE SOLEIL.
Un immense groupe de taches vient d'être visible sur la surface du soleil. Il apparaissait le 14 octobre sur le bord oriental, passait au méridien central le 20 et disparaissait sur le limbe occidental le 26. Les photographies que nous donnons montrent, par le déplacement de cette tache, que le soleil tourne, comme on sait, sur lui-même, en vingt-cinq jours environ. Ces photographies sont orientées comme on voit les images dans une lunette astronomique, c'est-à-dire le sud en haut et l'est à droite.
Une autre magnifique tache est apparue le 21 octobre. Sa profondeur s'est accusée nettement, par le fait qu'elle a creusé sensiblement le limbe solaire. Cette tache sera visible sur le disque solaire jusqu'au 2 novembre prochain. Elle est visible à l'oeil nu comme un point noir.
Le soleil est, en ce moment, dans une période d'activité assez intense. On sait qu'il est des époques où l'on ne voit presque pas de taches à sa surface, d'autres, au contraire, où elles sont nombreuses. La période est de onze ans environ et le maximum arrive quatre ans et demi après le minimum. Le dernier maximum des taches solaires est arrivé en août 1893 et le dernier minimum en août 1901. Nous devons donc nous attendre à voir de très grandes taches cette année et l'année prochaine. Pour les observer, la plus petite lunette peut être employée, à la condition d'interposer entre l'oculaire et l'oeil un verre noir assez foncé.
Un très intéressant problème est à l'étude en ce moment. C'est la relation possible de l'état du soleil avec les différents phénomènes qui se passent au sein de l'atmosphère terrestre. Des données fort utiles pourront ainsi être obtenues et être d'une grande portée pratique pour l'avenir.
LA FORCE DU BOEUF.
Au concours organisé par la Société d'agriculture de la Haute-Vienne et tenu récemment à Limoges, de fort intéressantes constatations ont été faites.
Les boeufs étaient menés par leurs conducteurs habituels, mais ils étaient si bien dressés que les conducteurs se bornaient à faire le simulacre de se servir d'un fouet ou d'un aiguillon, mais sans frapper ni piquer les animaux.
La plus forte paire de boeufs, âgés de quatre ans et demi, pesant 1.380 kilos, se montra capable de fournir, en travail normal, un effort moyen de 317 kilogrammes à une vitesse moyenne de 60 centimètres par seconde, soit une puissance mécanique utilisable de plus de 190 kilos par seconde, ou un peu plus de 2 chevaux-vapeur et demi.
Ces chiffres prouvent que le boeuf en général et les boeufs limousins en particulier sont d'excellents animaux de travail.
Les résultats tiennent d'ailleurs en grande partie à la manière de conduire les boeufs. Avec la même paire d'animaux, le rendement varie beaucoup et, suivant l'adresse ou l'inexpérience du conducteur, il peut être supérieur ou inférieur, même avec une plus grande fatigue des animaux.
PHOTOGRAPHIES DES TACHES DU SOLEIL PRISES PAR M. F. QUÉNISSET, DE L'OBSERVATOIRE ASTROPHOTOGRAPHIQUE DE NANTERRE.
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE EN PORTUGAL
Ainsi que tous les bulletins quotidiens du séjour de M. Loubet en Portugal se sont accordés à le constater, la réception faite au président de la République française a été remarquablement cordiale et brillante. Si, d'une part, la population, très démonstrative, n'a pas ménagé ses chaleureuses ovations, d'autre part, les souverains n'ont rien négligé pour rehausser l'éclat des fêtes données en l'honneur de leur hôte. Celui-ci a, d'ailleurs, exprimé à plusieurs reprises son impression personnelle en des termes significatifs, notamment le dernier jour, lorsque, à l'occasion de sa visite à l'hôtel de ville de Lisbonne, répondant au discours du président de la municipalité, il a dit: «Je vis ici dans un enchantement perpétuel, De mon arrivée jusqu'à mon départ, j'ai résidé dans un palais des _Mille et une Nuits._»
La mise en scène déployée fut, en effet, d'une magnificence merveilleuse. On peut citer, comme exemple, les sept voitures de grand gala de la cour, sorties pour la circonstance du musée de Belem, superbes modèles de carrosserie et d'art décoratif des dix-septième et dix-huitième siècles. Le plus beau carrosse, attelé de huit chevaux, où les deux chefs d'État prirent place--les personnages de la suite occupant les autres--a été construit sous le règne du fastueux Jean V: surchargé d'ornements et d'ors, ses panneaux sont décorés de sujets genre Watteau, exécutés par le peintre français Quillard; l'intérieur est tendu de soie cramoisie.
A signaler encore la surprise finale d'une curieuse reconstitution: trois vénérables reliques du dix-septième siècle, trois galères royales, à la proue dorée en forme de chimère, à la vaste cabine d'arrière, tirées exceptionnellement de l'arsenal et équipées de leurs rameurs, au nombre de cent, quatre-vingts et quarante, revêtus du costume des anciens galériens, vareuse rouge et bonnet rouge liséré de jaune aux armes portugaises, maniant en cadence des avirons à manche rouge, à palette blanche semée de dauphins bleus. C'est une de ces embarcations historiques qui, le dimanche 29 octobre, transporta le roi, la reine et M. Loubet à bord du cuirassé _Léon-Gambetta_, où, avant l'appareillage, devait avoir lieu le déjeuner offert par le président.
LE MONUMENT D'OMER SARRAUT
Dimanche dernier, a eu lieu, en présence de MM. Gauthier, ministre des Travaux publics, et Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, l'inauguration du monument commémoratif élevé par ses concitoyens à Orner Sarraut, ancien maire de Carcassonne, mort en 1887, à l'âge de quarante-trois ans, pendant l'exercice de ses fonctions municipales. Ce monument, érigé au Jardin des Plantes, est l'oeuvre du sculpteur Ducuing; en bronze et granit, il se compose d'une stèle supportant un buste vers lequel un enfant des écoles, que soutient une femme symbolisant la ville de Carcassonne, tend une palme en signe d'hommage et de gratitude; le soubassement repose dans la vasque d'une fontaine.
Les fils du défunt: MM. Albert et Maurice Sarraut, l'un député de Narbonne, l'autre directeur des services parisiens de _la Dépêche de Toulouse_, assistaient à la cérémonie, où plusieurs orateurs ont rappelé les vertus civiques de leur père et ses éminentes qualités d'administrateur.
NOUVELLES INVENTIONS
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LA JUMELLE «TOM POUCE»
M. Balbreck, l'opticien bien connu, vient de lancer dans le commerce la jumelle «Tom Pouce», dont le dernier modèle est muni de tous les perfectionnements que la science moderne lui a permis d'y apporter. Nous n'avons pas à rappeler ici les remarquables qualités de cet ingénieur, dont les appareils de précision sont particulièrement appréciés dans le monde scientifique. Il nous suffira de rappeler que nous devons à cet habile et savant constructeur le télémètre, la boussole directrice de reconnaissance militaire, la boussole nivelante, le méridien portatif, l'orographe Schrader et tant d'autres instruments qui rendent à l'armée et à la marine d'inestimables services.
Cette précision mathématique qui lui est familière, M. Balbreck a pu l'appliquer, et cela sans augmentation de prix, aux jumelles de théâtre ou de campagne fabriquées habituellement avec des tubes étirés ou du laiton repoussé.
Une visite tout particulièrement instructive et intéressante aux ateliers de ce constructeur, rue de Vaugirard, nous a permis de suivre de très près le nouveau procédé de fabrication et de nous convaincre de sa grande supériorité. Comme nous le savons tous, une lorgnette se compose de deux verres, l'oculaire par lequel on regarde et l'objectif tourné vers l'objet regardé. Pour que l'image soit nette, il faut que le centre des deux lentilles concorde mathématiquement, sinon le rayon visuel dévie et l'image est brouillée.
Cette exactitude mathématique existe toujours dans les lorgnettes et jumelles neuves, mais elle se perd rapidement à l'usage.